Nos coeurs tordus – Séverine Vidal et Manu Causse

 

Je ne suis pas une spécialiste de littérature jeunesse, même si je ne suis pas fermée à ce genre. Je reconnais tout de même que je suis davantage attirée par les beaux albums qui exacerbent les sentiments mêlés de nos drôles de vies que les romans jeunesse. Mais il se trouve que j’ai reçu, grâce à Lecteurs.com, ce livre par la poste : Nos cœurs tordus. Et avant de l’offrir à mes filles, je me devais de le lire et d’en faire une chronique, car là est l’engagement que nous prenons quand nous participons aux différents concours de Lecteurs.com.

Je me suis donc attelée à la lecture de ce petit roman en décembre, presque ma dernière lecture de l’année, au moment de noël. Ce qui signifie avoir un bouquin que l’on glisse partout : dans le sac à main, à l’avant de la voiture, dans la valise, qu’on oublie à côté de la cheminée… Une lecture-plaisir sans « prise de tête ».

Le héros est Vladimir, Vlad pour les intimes, que l’on découvre le jour de sa rentrée en troisième dans un nouvel établissement, le collège Georges Brassens ouvrant une section ULIS cette année-là. Vlad sera le point d’ancrage de toute l’histoire qui se déroule sur une année scolaire (de septembre à juin), le lien entre les différents personnages, tous de sacrés « bras cassés » ou cabossés de la vie. Il sera le point d’ancrage tout en laissant d’autres voix se faire entendre. Là est un des intérêts de ce roman, à mon avis : cinq points de vue s’entremêlent sans cesse, donnant la parole avec la même densité à plusieurs types de personnages en plus de notre protagoniste (qui souffre d’athétose mais qui assume totalement son handicap, à l’humour incisif, salvateur, aux très beaux yeux et qui ne manque pas d’esprit) : Dylan le trisomique qui a un peu peur d’arriver au collège, Saïd qui redouble sa troisième et qui est empêtré dans l’étiquette qu’on lui colle depuis si longtemps mais dont il aimerait bien se défaire, l’adulte Flachard, le principal-adjoint, qui semble avoir le même « cœur tordu » que les élèves qu’il a dans son établissement et Mathilde, la fille en fauteuil roulant et surtout en colère contre la terre entière, celle qui –contrairement à Vlad- n’assume pas du tout et vit très mal sa situation.

Et cela donne un roman assez joyeux, finalement. Bien sûr qu’on y parle de handicap mais ce qui m’a plu, c’est que ce thème n’apparaît pas de façon trop appuyée, les auteurs ne cherchant pas à « faire pleurer » le lecteur mais plutôt à lui montrer –presque de façon allégorique- que les différences sont partout, tout le temps, à tous les niveaux ; on y parle presque plus de cinéma, de rêves, de sentiments. Et à y réfléchir, on y parle davantage encore de la difficulté de grandir, de la difficulté d’être un adolescent au collège que celle d’être un adolescent handicapé.

Ce court roman-jeunesse est réussi, je pense, et il atteint son but : faire réfléchir « l’air de rien » et surtout faire goûter le plaisir d’une écriture drôle, tendre et poétique.

« Et comme chaque matin, elle ne voit pas les genoux cagneux, les hanches en vrille, le dos en virage et les doigts crochus. C’est ça l’amour d’une mère. Ça me tient debout. » (p.8)

« Elle, elle fait comme si… Comme si de rien, comme si je ne lui avais pas envoyé de SMS, hier soir. Le mois dernier. L’année dernière. Il y a une vie, un siècle, une éternité. » (p.121)

Ce ne sera pas ma lecture la plus forte de l’année deux mille dix-sept mais je ne vais pas non plus bouder mon plaisir car cette lecture est arrivée à point nommé et j’ai hâte de le donner à mes filles, avoir leurs retours, savoir si elles partagent mon avis. Ou pas ! Et je le conseille bien sûr à tous ceux et toutes celles qui aiment la littérature jeunesse.

 (Nos cœurs tordus. Séverine Vidal et Manu Causse. Editions Bayard jeunesse :2017)

 

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TAG Adieu 2017 – Pocket Jeunesse

 

 

1. Vos trois meilleures lectures de l’année.

D’acier de Silvia Avallone (Février 2017)

Lambeaux de Charles Juliet (Mars 2017)

Mistral perdu ou les événements d’Isabelle Monnin (Septembre 2017)

2. Vos trois plus grandes déceptions.

Les femelles de Joyce Carol Oats (Juillet 2017)

L’arrière-saison de Philippe Besson (Juillet 2017)

Le tome 2 de La Passe-Miroir ; Les disparus de Clairedelune de Christelle Dabos (Août 2017)

3. Le meilleur roman PKJ lu cette année.

La vague de Todd Strasser (le seul !).

4. Le livre que vous attendiez le plus en 2017.

Douleur de Zeruya Shalev, acheté dès le mois de janvier et toujours pas lu !!

5. La meilleure suite.

Le nouveau nom puis Celle qui fuit et celle qui reste d’Elena Ferrante.

6. Le premier livre lu en 2017.

Chanson douce de Leïla Slimani.

7. Le dernier livre lu en 2017.

Vernon Subutex (tome 1) de Virginie Despentes.

8. Le livre dont vous avez le plus entendu parler (lu ou non).

Chanson douce de Leïla Slimani… C’est même ce qui m’a freinée dans ma lecture : j’ai failli NE PAS le lire à cause de cela !

9. La maison d’édition la plus lue.

Gallimard, même si mes lectures viennent d’horizons très divers.

10. Un roman qui vous a particulièrement ému.

Les déferlantes de Claudie Gallay (si je mets Lambeaux de côté !). Lecture choisie au moment parfait.

11. Un roman que vous avez beaucoup conseillé.

Le gang des rêves de Luca Di Fulvio

12. Votre « auteur de l’année ».

Question compliquée et qui peut être comprise de mille façons. Dison, Elena Ferrante, mais sans grande conviction.

13. Votre meilleur souvenir lié aux livres.

Le week-end à 1000 de juillet 2017 : défi réussi, parenthèse nécessaire et un gros coup de cœur, Le gang des rêves !

14. Le livre avec la plus belle couverture.

Summer de Monica Sabolo (que j’ai eu à mon anniversaire mais que je n’ai pas encore lu non plus !)

15. Le livre que vous attendez le plus en 2018.

Je n’ai pas encore trop mis le nez dans les nouveautés de 2018 mais j’attends de pied ferme le dernier tome de la saga d’Elena Ferrante : L’enfant perdue.

 

En bref, si je ne devais vous en conseiller que 5 pour l’année 2018, je dirais:

Les déferlantes de Claudie Gallay

Lambeaux de Charles Juliet

D’acier de Silvia Avalonne

Le gang des rêves de Luca Di Fulvio

 Mistral perdu ou les événements d’Isabelle Monnin (que je n’ai jamais pris le temps de chroniquer!)

Belles lectures pour cette nouvelle année livresque…

Le défi du septième trimestre OU le défi de l’automne

Rituel du blog bien installé maintenant. Chaque « chroniqueur » reçoit par message le thème-mystère en début de trimestre et a trois mois pour réaliser le défi littéraire. Voilà ce qu’a donné la période du 27 septembre au 26 décembre 2017 (l’automne donc!). Pour le découvrir et vous ouvrir à de nouveaux horizons, cliquez ici ou sur « défi du trimestre » dans le menu.

Talk Show – Gaël Santisteva

 

Octobre 2017, festival Circa, Auch (32)

Gaël Santisteva -artiste de cirque, danseur, comédien et metteur en scène (et si mes souvenirs sont bons, joueur de saxo aussi, au moins dans sa jeunesse)- nous propose un ovni artistique, un objet difficilement identifiable : « Talk show ». Entre la conférence et la performance, le reportage radiophonique visuel (si, si, c’est possible !), la séance de psychanalyse et le débat improvisé, on ne sait pas trop comment qualifier cet étrange spectacle mais là n’est pas l’essentiel car il est tout à fait possible de pénétrer un univers, sans être capable de le nommer.

« Talk show », c’est avant tout une histoire de corps. L’histoire des corps des circassiens, des circassiennes. Et pour parler de ce thème délicat s’il en est, Gaël Santisteva a invité auprès de lui quatre autres artistes de cirque : Angéla Laurier, Ali Thabet, Julien Fournier et Melissa Von Vépy, qui ont tous quarante ans et plus. Période de la vie souvent liée aux premiers bilans, premiers pépins de santé, premières désillusions. Ils parlent de tout cela, justement, et ils le font avec une sincérité et une légèreté aussi troublantes que désopilantes. Oh oui, j’ai ri. J’ai tellement ri. Et le plus jubilatoire dans cette histoire de rire libérateur, c’est que le metteur en scène, Gaël Santisteva, a su le faire venir « l’air de rien ». En effet, au tout début de cette « conférence performative », il y a cette tension palpable dans l’air, elle nous entoure. Les artistes sont là, devant nous, assis sur des chaises. Aucun décor. On les entend parler mais eux ne disent rien. On ne sait pas trop qui est qui et cette scène d’introduction dure un temps certain. On a presque peur, se disant que non, on n’a pas envie de voir un spectacle trop « prise de tête », trop « intello » … Et les choses se mettent en place. Le rythme, petit à petit, s’accélère ; la parole et la gestuelle se font plus drôles ; la scène des échauffements, par exemple, permet ce crescendo, cette montée en puissance ; les sensations du spectateur donnent l’impression d’aller de pair avec les sensations du « comédien-acteur », jusqu’à un climax d’une force incroyable : la fusion, ce moment rare où la scène et le public ne forment plus qu’un. Mais je n’en dis pas plus. La (les ?) dernière(s) partie(s) ne doit pas se raconter, elle doit se vivre.

Oui, je me suis plongée avec délice dans les affres intérieures et autres questionnements de ces circassiens. Est-ce parce que je les côtoie plus ou moins depuis de longues années ? je n’en sais rien. Et je n’en suis pas sûre. Peut-être que si ce spectacle m’a tant plu (et bouleversée aussi) c’est parce que, comme eux, j’ai eu quarante ans il y a quelques mois et que finalement, les questions qu’ils se posent, on se les pose tous (ou presque) à ce moment-là de la vie : celle du corps qui devient plus douloureux et plus lourd à porter, celle de la reconnaissance des gens qui nous entoure (eux vont parler des fans mais la différence est mince, finalement), la question des performances sexuelles (et celle plus taboue des sécrétions mais tellement liée à la vie ordinaire de tout un chacun !), la question de notre rapport à l’argent, de notre rapport à l’art, de notre besoin de créer pour exister et se sentir vivant.

Cet ovni artistique -véritable mise à nue sans fard- a l’éclat de la sincérité, la joliesse du temps qui passe, celui qui rend les gens plus beaux et plus vrais. Il donne à voir ce qui nous fait être au monde à travers l’unicité de chaque histoire. Unique et universel à la fois. Quelle prouesse !

(Talk show. Création et mise en scène: Gaël Santisteva. 2017)

Petit Piment – Alain Mabanckou

 

Une fois n’est pas coutume, c’est grâce à Lecteurs.com que je découvre un auteur que je ne connaissais que de nom : Alain Mabanckou (j’avais lu sa préface du très fort Une colère noire ; Lettre à mon fils mais aucun de ses romans).

Et quelle découverte !

J’ai passé un vrai beau moment de lecture, grâce à ce roman foisonnant, luxuriant pourrais-je dire, au rythme emmené et presque joyeux, malgré la thématique de départ assez tragique. En effet, le narrateur prénommé Tokumisa Nzambe po Mose yamoyindo abotami namboka ya Bakoko (qui signifie en lingala : « rendons grâce à dieu le Moïse noir est né sur la terre des ancêtres » … Rien de moins !), puis Moïse, puis Petit Piment, nous conte avec une bonhommie désarçonnante son arrivée au monde et de quoi sera fait son enfance et son adolescence (jusqu’à une bonne partie de sa vie d’adulte finalement) : abandonné une semaine après sa naissance, il est recueilli dans un orphelinat de Loango par le prêtre Papa Moupelo, celui-là même qui lui a donné ce drôle de nom à rallonge. Personnage qui façonnera le héros et aura un rôle essentiel dans sa vie mais dont il devra se séparer, de la même manière qu’il finira par quitter son meilleur ami Bonaventure Kokolo. On le suit donc de l’orphelinat jusqu’aux rues menaçantes de Pointe-Noire, en passant par la maison close de sa nouvelle protectrice, véritable mère maquerelle Zaïroise « Maman Fiat 500 ». Le lecteur suit donc les intrigues et autres rebondissements de ce Petit Piment avec grand plaisir –et un sourire au coin des lèvres-, découvrant en filigrane l’histoire contemporaine du Congo : l’indépendance, la révolution socialiste, la corruption, les conflits ethniques, la pauvreté, la condition des femmes, tout cela à travers des personnages tous plus truculents les uns que les autres, émouvants, étonnants, cruels, empruntant parfois au réalisme magique d’un Gabriel García Marquez.

Vous aussi, laissez-vous séduire par ce beau récit initiatique à la langue simple mais si riche, humble, drôle et pétillante parfois, désarmante de sincérité et de dureté aussi, toute faite de poésie et d’inventivité.

De mon côté, je suis ravie de cette excellente rencontre ! Et me replongerai avec plaisir dans un autre de ses romans.

(Petit Piment – Alain Mabanckou. Editions du seuil :2015. Collection Points :2017)