AE-LES ANNÉES – Groupe ToNNe

 

Août 2017, Festival International de Théâtre de Rue, Aurillac (15)

Aucune objectivité possible dans les mots à venir : ceux et celles qui me connaissent personnellement ou à travers ce blog savent comme les récits d’Annie Ernaux me traversent le corps et le cœur ; à chaque fois ; toujours.

Il se trouve qu’en arrivant à Aurillac, il y avait ce nom de spectacle qui allait forcément résonner en moi : AE-LES ANNEES. Il fallait le voir. Nécessité. C’est dans les tripes.

Et c’est ainsi que nous sommes partis –mes parents et moi-même- à la recherche de cette troupe au nom étrange : le groupe ToNNe. Sans carte de la ville, avec le mauvais numéro de pastille et un timing quelque peu serré. Un peu désespérés au bout de trente minutes d’allers-retours inutiles : nous allions rater le spectacle que nous voulions tant voir. Mais c’était sans compter sur d’autres membres de la famille, beaucoup plus spécialistes et organisés que nous… Qui n’avaient pas envisagé ce spectacle dans leur emploi du temps mais nous avions dû leur donner envie… Grâce à eux, oui, nous avons pu nous glisser dans le public et nous raccrocher aux mots d’Annie Ernaux que nous aimons au plus profond de nous-mêmes. Il nous a manqué le début, il est vrai… Mais qu’importe. Je ne sais pas si nous avons mis plus de trente secondes à pénétrer l’atmosphère toute particulière de cette déambulation, un monde à part pourrais-je dire dans le tumulte inéluctable d’un festival de spectacles de rue. Nous pouvions presque entendre le silence des acteurs. Sentir leurs pulsations. Leurs propres corps devenant mélancolie.

Je voudrais juste leur dire merci, à eux quatre.

Merci.

J’avais déjà été subjuguée par LES ANNEES lu par Dominique Blanc il y a deux ans mais là, c’est autre chose. Peut-être plus fort encore. C’est cela ! Tout est dans l’intensité ; le regard des personnages, le ton tellement juste et poignant, les voix qui prennent aux tripes, et cette alternance incroyable entre les moments de pure émotion et les passages humoristiques qui donnent encore davantage de force au récit, à l’intime qui devient universel, aux combats personnels et collectifs qu’il faut continuer de mener, aux souvenirs qu’il faut garder à l’intérieur de soi.

Ce qui m’impressionne chez Annie Ernaux, c’est sa capacité –avec son écriture épurée- à faire se réunir les générations et les sexes. Et ce qui m’a bouleversée dans ce spectacle, c’est comment ces acteurs ont réussi ce véritable tour de force : J’ai vu une très jeune femme ne plus pouvoir s’arrêter de pleurer, une femme plus âgée ressentir cette même émotion. J’ai moi-même versé quelques larmes et j’ai surtout eu le souffle coupé, le cœur battant, la boule étrange qui ne veut plus quitter la gorge. Et je sais que des hommes aussi sont ressortis de ce spectacle tout en émoi.

Qu’on ne vienne jamais me dire que le théâtre n’est pas la vie !

 (AE-LES ANNEES. Groupe ToNNe. Metteur en scène : Mathurin Gasparini. 2014)

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Enfin seule! – Noémie Armbruster

 

Août 2017, Festival International de Théâtre de Rue, Aurillac (15)

Cela faisait un moment que ce spectacle doté d’un immense talon aiguille utilisé comme trapèze m’intriguait, non pas que l’objet soit particulièrement esthétique mais je trouvais surprenant qu’une artiste de cirque puisse se jouer de et avec lui. Ayant déjà vu Noémie Armbruster dans « La femme de trop » de la compagnie Marcel et ses drôles de femmes (spectacle que je vous conseille vivement !), je voyais régulièrement passer ces drôles de photos sur les réseaux sociaux et il s’est trouvé que ce spectacle, « Enfin seule! », passait à Aurillac au niveau de la pastille neuf, exactement là où je me trouvais le vingt-quatre août !! J’ai donc pu voir de mes propres yeux cet étrange objet en action.

Comme l’annonce le titre, il n’y a qu’un seul personnage sur scène : Martha. Martha à l’air mi naïf-mi frapadingue. Martha aux multiples amours déçues (et aux multiples enfants qui vont avec). Martha aux « cent mille volts ». Martha qui semble maîtriser parfaitement le sens du mot « poisse ». Et tel un polar bien ficelé, cette joyeuse bonne femme va tenter d’expliquer au public ses mésaventures, n’hésitant pas à le faire participer et à s’y mêler, choisissant parfois la chanson pour mieux nous raconter son histoire totalement improbable. Elle semble faite pour cela, d’ailleurs, pour raconter. Elle va dans tous les sens, elle raconte avec son corps, avec son visage surtout et réussit à nous emmener avec elle. Oui, ce spectacle donne le sourire et divertit mais, sans trop pouvoir l’expliquer, me voilà un peu déçue, un peu sur ma faim. Sans doute ai-je encore trop à l’esprit le spectacle précédent qui m’avait tant plu. Peut-être aurait-il fallu voir ce spectacle de nuit ou sous chapiteau, certains détails manqueraient-ils d’un peu de rigueur, de précision ou alors, je suis passée à côté du message caché…

Il n’en reste pas moins que j’ai passé un vrai bon moment de spectacle et que mes zygomatiques ont bien travaillé ce jour-là : N’hésitez pas à aller voir de vous-même la femme à l’escarpin géant!

(Enfin seule. Solo Noémie Armbruster. Metteure(s) en scène : Marie Elisabeth Cornet et Noémie Armbruster. 2015)

L’Alcazar, l’envers d’un music-hall – La compagnie Chap’ de Lune

 

 

Août 2017, Festival International de Théâtre de Rue, Aurillac (15)

Imaginez une tente militaire, vous savez… Une simple tente militaire kaki, rectangulaire, sans âme, presque triste pourrions-nous dire. Imaginez cette tente et rajoutez-lui un nom quelque peu énigmatique « L’Alcazar » fait de belles lettres rouges et dorées. Rajoutez-y aussi d’étranges fenêtres ou ouvertures, difficile à dire. Et attendez. Le spectacle va bientôt commencer… Une drôle de créature arrive, une vieille dame en marionnette qui vient introduire l’histoire à venir et qui invite à prendre place : il est temps pour vous de choisir votre vanterne, plus ou moins discrète, plus ou moins grande, plus ou moins de face, plus ou moins près des personnages.

Déjà inhabituel comme procédé, ne trouvez-vous pas ?

Et puis… Et puis… Laissez-vous emporter par la magie du décor car vous allez en avoir plein les mirettes : il y en a partout. Des dessous, des valises en carton, des fioles à peine cachées, un phonographe, des plumes et de belles robes de soirée, un petit guéridon et son broc de toilette, quelques miroirs pour se maquiller… Et tant d’autres petits détails dissimulés. Avant même les premiers mots prononcés, la poésie est présente dans chaque recoin de cette simple tente militaire. Et plus encore que tout cela si vous choisissez bien votre emplacement : il y a cette odeur indéfinissable ; l’odeur que vous imaginez parfaitement être celle d’une loge de cabaret en mille neuf cent quatorze. Oui, vous venez de faire un bond en arrière d’un siècle sans même vous en être aperçu.

Elles sont trois. Trois artistes de music-hall.

Il y a LA BASTIENNE ; la femme forte et respectée qui cache ses fêlures grâce à sa voix et son rire puissants, qui impose sa vision du monde à l’aide de sa canne dont elle a de plus en plus de mal à se séparer tant les douleurs physiques l’oppressent mais qui est encore capable de prouesses techniques. La Bastienne, qui n’arrive pas à choisir entre une vie de liberté, de débauche et l’envie d’être une « Madame ».

Et puis il y a la russe IRINA, la frêle et fragile Irina, celle à qui l’on se confie, celle qui a connu la misère et le désarroi mais qui ne s’avoue jamais vaincue et qui est capable de tout tenter pour se sentir reconnue : Irina excelle dans le jeu de pantomime, Irina danse telle une Loïe Fuller aux voiles blanches oniriques, Irina ensorcelle les cœurs quand elle chante avec son accordéon.

LOLA, elle, est une remplaçante et a la merveilleuse naïveté des débutantes. Elle les rêve, les paillettes, les plumes et autres flonflons. Elle les admire ses camarades de jeu, celles qui –tout du moins au début- ne se privent pas de se gausser de sa gaucherie, pour ne pas dire de sa niaiserie. N’ont-elles pas remarqué que c’est surtout la peur de mal faire qui donne cette impression de maladresse ? Mais au-delà de la peur, Lola est sans doute la plus forte face à l’adversité. En tout cas la plus dans la réalité de l’instant.

Elles sont belles ces femmes qui se débattent comme elles peuvent sur scène comme dans leurs vies : elles luttent contre la violence et la force des hommes, contre la douleur et l’image d’un corps vieillissant toujours trop vite pour les spectateurs, contre les idées reçues, contre l’enfermement. Elles sont simplement belles et vivantes.

Elles sont trois, comme le nombre de tableaux : là est l’autre particularité de cette représentation. L’envers du décor avant le spectacle, pendant le spectacle et après le spectacle. Véritable mise en abyme qui met en lumière le fil si ténu entre le réel et l’imaginaire, entre l’acteur et le spectateur, entre ce qui est montré et ce qui est caché. Mais finalement, qui est le plus impudique dans cette histoire ? Celle qui se dénude sans gêne ou le (la) spectateur (trice) qui joue presque le rôle de voyeur ?

Peut-être moi, finalement, celle qui regarde et m’immisce, mais avec une telle délectation que j’en redemande !

 (L’Alcazar, l’envers d’un music-hall. Compagnie Chap’ de Lune. Metteure en scène : Hélène Vieilletoile. 2017)

Le site de l’asso Chap’ de lune consacré au spectacle: c’est ici!

 

Le gang des rêves – Luca Di Fulvio

 

Le gang des rêves ou comment un roman se transforme en véritable épopée familiale ! Offert à une cousine il y a près d’un an (et offert par Lecteurs.com pour ma part il y a quelques semaines), il voyage depuis de région en région, d’appartement en fourgon, de caravane en plage bretonne, de maison isolée en camping espagnol et est en train de devenir un lien très fort entre les oncles et tantes, les cousines et petites cousines, les parents, les sœurs. D’ailleurs, au moment où j’écris ces quelques mots, je suis convaincue qu’il est en train d’être lu par au moins deux ou trois membres de ma famille. Oui, ce roman est une véritable découverte, un « coup de cœur » … Que je pourrais dire général car tous ceux qui s’y sont essayés ont eu du mal à tourner la dernière page.

Mais comment expliquer cet engouement unanime ?

Sans doute parce que dans ce roman de près de mille pages se trouve TOUT, tout ce que l’on peut chercher quand on plonge la tête la première dans une histoire.

Résumer Le gang des rêves est mission impossible et je ne chercherais de toute façon pas à le faire car ce qui est en partie jubilatoire dans cette lecture est de découvrir chaque événement, chaque moment, chaque personnage, chaque lieu, découverte qui se fait par le corps, le cœur, l’épiderme : oui, c’est comme si notre enveloppe charnelle réagissait presque avant le cerveau à certains passages (nombreux) ! Cette sensation est très certainement due à l’écriture incroyablement visuelle, comme un bel hommage au cinéma de Scorsese. Écriture visuelle mais tellement plus encore ; rien n’est laissé au hasard, chaque détail compte, nous donnant à goûter une émotion jusque-là inconnue. Tout sonne juste, tout sonne vrai. L’auteur réussit à donner sa place –une vraie place- à chacun de ses personnages, tout en leur apportant une belle profondeur, une densité rare : on rit et on pleure avec eux ; on hurle, on frémit, on sursaute ; on exulte ou on enrage ; on redoute ou au contraire, on se prend à y croire. On aime et on déteste, parfois les deux en même temps. Chaque individu explose de cet insatiable désir de liberté, malgré la pauvreté et la saleté, malgré l’hypocrisie et la malhonnêteté, malgré la violence et la discrimination. Mais s’il n’y avait que cela !

Parce que l’auteur sait aussi nous faire voir ce quartier du New-York des années vingt, le « Lower East Side », nous faire voir et nous faire sentir. On devine les logements insalubres, les odeurs étouffantes, le froid glacial de l’hiver… Mais quel talent : tout y est décrit avec finesse et subtilité. Jamais -ou presque ! Car cela a été mon cas à deux ou trois reprises- le lecteur ne se dit que ce passage aurait pu gagner à être un peu plus court ou à être dépeint avec plus de précision, davantage de simplicité.

Si vous aimez les romans-fleuves (telle une saga magnifique mais en un seul tome), si vous aimez les romans initiatiques, si vous aimez les histoires d’amour jusqu’à la démesure, si vous aimez les romans « cinématographiques » où les lieux ont la même importance que les personnages, si vous aimez les romans qui abordent les thèmes de la pauvreté et de la discrimination, si vous aimez les histoires où la filiation et le rôle de la femme jouent un rôle essentiel, où la question de l’élévation sociale et intellectuelle est fondamentale, si vous aimez les pavés qui se lisent en un souffle… Ce livre est fait pour vous ! Imaginez alors si vous affectionnez tout cela à la fois ?!!

(Le gang des rêves. Luca Di Fulvio. Editions Pocket: 2017)

La plus que vive – Christian Bobin

 

Lu dans la continuité de Philippe Delerm, Christian bobin et ce dernier sont des auteurs que l’on pourrait associer de par leur écriture, leur rapport au temps, une certaine idée de la nature mais –paradoxalement- ils ne m’évoquent pas du tout la même chose et je ne les lis pas tout à fait de la même façon.

Christian Bobin est un des écrivains de mon adolescence, dont je partageais le goût avec mon meilleur ami de l’époque, et puis… De la même manière que cette amitié a fini par s’éteindre, j’ai cessé de le lire, sans trop savoir pourquoi. Peut-être que les mots de cet écrivain me renvoyaient trop violemment à mon ami qui avait choisi un autre chemin. Aujourd’hui, il m’évoque une autre amitié, une plus récente ; je me dis que rien n’est un hasard et que c’est sûrement à force d’entendre parler ma « nouvelle » amie de son amour pour les mots et les livres de cet auteur que j’ai eu envie de m’y replonger.

La plus que vive est un récit sur la mort, sur la disparition de celle que Christian Bobin a chérie durant près de vingt ans : Ghislaine.

« L’événement de ta mort a tout pulvérisé en moi.

Tout sauf le cœur.

Le cœur que tu m’as fait et que tu continues de me faire, de pétrir avec tes mains de disparue, d’apaiser avec ta voix de disparue, d’éclairer avec ton rire de disparue. » (P.11)

Ainsi débute le portrait de sa bien-aimée. Portrait où se mêlent sans cesse la violence et la tendresse, la mort et la vie, la plus grande des tristesses et le bonheur d’être là, simplement et humblement. Oui, je trouve qu’il s’agit là d’un très beau portrait de femme. C’est ainsi que je l’ai lu. Et même si les sous-entendus à la religion m’ont parfois gênée (j’ai toujours peur qu’une forme de prosélytisme surgisse dans ce genre d’écriture), je me suis souvent retrouvée dans cette Ghislaine. À tel point que j’ai proposé à mon compagnon de lire ce petit ouvrage, pour avoir son avis, qu’il me dise « Ah, oui, c’est vrai, je te retrouve dans les traits de cette femme », qu’il se sente apaisé par les mots de Christian Bobin.

Mais pas du tout ! Il n’a pas aimé ce texte, il a trouvé l’auteur donneur de leçon, un peu prétentieux, et y a même vu parfois des relents de misogynie ‘involontaire’. Oui, il a bien remarqué les pages cornées, les phrases qui m’ont plu un peu plus que les autres mais il n’a pas eu du tout le même regard que moi, n’y a pas du tout perçu les mêmes choses que moi et après quelques minutes de déception (tout de même !), je me suis dit que c’était cela la lecture : un rendez-vous entre les mots d’un inconnu et soi ; presque entre soi et soi finalement. Je me suis dit aussi qu’on ne peut jamais avoir de certitudes sur ce que l’autre pense, désire, aime… L’autre, qu’il soit un amoureux (ou une amoureuse !), un(e) ami(e), un membre de la famille, une nouvelle rencontre. Et finalement, cela a rendu la lecture de ce petit récit plus riche encore.

 (La plus que vive. Christian Bobin. Editions Gallimard ; collection L’un et l’autre : 1996)