El desorden que dejas – Carlos Montero

 

Un an après la lecture du dernier Juan José Millás (Desde la sombra, chronique ici), je me replonge enfin dans cette belle langue ibérique, un tout petit peu la mienne, un tout petit peu le son d’un ailleurs, un tout petit peu une forme d’évasion. Et cette fois-ci, je découvre un auteur que je ne connaissais pas : Carlos Montero, écrivain (et scénariste de séries) galicien de quarante-quatre ans, dont El desorden que dejas est le deuxième roman et qui lui a permis de recevoir le « Premio Primavera de Novela 2016 ».

Ce roman est un « thriller » psychologique assez intense, facile à lire –chose assez appréciable quand il ne s’agit pas de sa langue maternelle- et qui ne laisse pas de place à l’ennui : tout va très vite, l’histoire est pleine de rebondissements et qu’importe si certains événements sont parfois peu crédibles ou quelque peu prévisibles, on se laisse embarquer… Tout cela grâce en grande partie au personnage principal : Raquel. Il s’agit d’une jeune professeure de lettres remplaçante, en couple, moderne, curieuse, plutôt sûre d’elle et courageuse mais qui va laisser entrevoir, au fil des pages, ses parts d’ombre, ses questionnements parfois existentiels, ses secrets qu’elle pensait bien gardés. Cette jeune femme accepte, au début du roman, un remplacement dans un lycée de la petite ville dont est originaire son mari. Très vite, elle apprend que celle qu’elle remplace, Viruca, s’est suicidée, ce qui explique l’atmosphère quelque peu pesante à l’intérieur de l’établissement. Mais tout le monde ne croit pas au suicide, dont l’ex-mari de cette Viruca, lui aussi enseignant au lycée de Novariz (village inventé pour le roman). Nous découvrons alors une femme opiniâtre qui va chercher, et chercher encore, jusqu’à la dernière page. Elle veut comprendre ce qui est véritablement arrivé à cette si belle femme, a priori aimée de tous.

C’est à travers son regard que l’on découvre la Galice aux multiples facettes, aux coutumes et à la tradition bien ancrées ; les descriptions de ce coin d’Espagne sont précises et l’on vit avec elle les pluies incessantes, le froid qui glace les os ou pire, la sensation d’humidité qui règne tout au long de l’histoire. C’est à travers son point de vue que l’on découvre l’état de l’Espagne d’aujourd’hui : les problèmes de chômage, les riches qui deviennent de plus en plus riches, souvent sur le dos de ceux qui n’ont pas grand-chose, l’état d’une classe moyenne affaiblie, le rôle important que peut jouer la drogue dans la société. C’est à travers elle que l’on découvre que le harcèlement scolaire n’est pas forcément que le fait d’élèves entre eux mais qu’il peut aussi s’agir de certains jeunes qui utilisent les nouvelles technologies, les réseaux sociaux pour faire chanter des enseignants. Je trouve que la façon dont ce thème est abordé est assez forte et rend le suspense plus malsain encore, plus dérangeant, et permet de montrer à quel point l’être humain est capable de cruauté sans limites, de violence indescriptible.

Cette lecture presque « addictive » est due aussi à l’utilisation assez juste des dialogues et à la tension narrative, qui se fait de plus en plus forte au fil des chapitres. Tout cela donne à l’ensemble un côté très visuel, très cinématographique… La toile se tisse et se détisse, se complète, chaque personnage a un rôle à jouer et participe de ce climat asphyxiant, presque irrespirable. Et pourtant, on en redemande !

Un très bon moment de lecture « qui divertit » mais qui fait vibrer aussi. Serais-je en train de prendre goût aux thrillers ?

(El desorden que dejas. Carlos Montero. Editoriales Espasa : 2016)

Publicités

Desde la sombra – Juan José Millás

Afficher l'image d'origine

 

Après de longs mois sans le lire, me voilà de nouveau face à Juan José Millás, auteur espagnol que j’affectionne particulièrement pour son univers souvent surréaliste et en même temps si juste sur le sens de la vie mais peut-être aussi parce qu’il est un des rares romanciers que je peux lire en Version Originale presque comme je lis en français.

Ce nouveau roman, donc, Desde la sombra,  lu en quelques jours malgré des vacances familiales intenses à Bilbao et qui me laisse dans une sorte d’entre-deux insaisissable.

Voilà une histoire un peu invraisemblable, celle de ce Damián Lobo qui, après un vol à l’étalage de petite envergure, se retrouve coincé dans une vieille armoire en chêne pour échapper à la sécurité des lieux… Armoire vendue et qui déménage dans la chambre matrimoniale d’une maison « ordinaire », appartenant à une « famille » ordinaire à la vie « ordinaire »… Mais au lieu de s’échapper à la première occasion, il décide de rester dans cette étrange cachette. Pour quelle raison ? Lui-même ne le saisit sans doute pas très bien : Peut-être parce qu’il vient de perdre son travail, peut-être parce qu’il est seul, un peu perdu. Il faut dire aussi que ce personnage semble un peu borderline : Au fil des pages, on entre un peu plus profondément dans son esprit… Multiple et quelque peu étrange ! S’inventant de drôles de mondes, il choisit par exemple les moments où il est dans la vraie vie et ceux où il se retrouve sur un plateau-télé se faisant le témoin de sa triste vie, comme s’il avait besoin de s’imaginer un regard extérieur pour se sentir exister.

Nous sommes donc face à un va et vient incessant entre plusieurs sphères, va et vient qui se fait de plus en plus prenant, oppressant: Un vrai thriller finalement ! Et je me suis laissée prendre au jeu car le suspense n’en finit pas de nous tenir en haleine, le cœur palpitant un peu plus fort au fur et à mesure que la fin approche : Mais comment ce héros va-t-il sortir de cette spirale infernale ?

En plus de nous proposer ce jeu de miroir inquiétant, Juan José Millás donne à réfléchir sur les nouveaux outils de communication, sur le rôle que chacun d’entre nous peut avoir dans la société, sur ce que chacun de nous veut être et avoir dans la vie : Vastes questionnements.

Roman plutôt réussi, à mon avis. Mais…

Oui, il y a un « mais » car je parlais au début de cette chronique d’un entre-deux insaisissable ; Quelque chose m’a un peu gênée dans cette lecture, quelque chose que j’ai du mal à définir, que je n’arrive pas à expliquer mais peut-être est-ce aussi le but recherché de l’auteur puisqu’il parle lui-même du lecteur regardant par le trou de la serrure, comme un voyeur. Est-ce cela qui pourrait déranger ? A vous d’en juger !

 

(Desde la sombra. Juan José Millás. Editorial Seix Barral : 2016)