The missing part + La Cachette – Baro d’evel Cirk Cie

Octobre 2017, festival Circa, Auch (32)

Dans ma vie, en général, j’adore aller au cinéma seule mais lorsqu’il s’agit d’aller à un spectacle ou à un concert, c’est une tout autre histoire ! Or, je n’ai trouvé personne pour m’accompagner voir « La Cachette » et, pour être honnête, après deux soirées un peu arrosées, un horaire en décalé et le fait d’y aller sans personne, je n’étais pas dans les meilleures prédispositions pour ce spectacle hybride…

Je ne parlerai pas du court-métrage « The missing part » parce que -ne connaissant pas l’univers de la compagnie de cirque Baro d’Evel- il m’a manqué des codes pour pénétrer ce monde onirique des plus étranges et pouvoir l’apprécier à sa juste valeur ; oui, je suis passée complètement à côté. Je dois tout de même reconnaître que la fin de ce petit film m’a assez touchée. Mais c’est surtout sur l’après que j’aimerais écrire même si les mots vont sûrement me manquer.

Parce qu’après ce visionnage est venu le moment du concert et c’est là qu’une chose étrange s’est produite. Quelque chose qui a à voir avec les sens, tous les sens, quelque chose d’assez difficile à décrire… Comme une vraie connexion. Ce concert se nomme « La Cachette », l’endroit où l’on enfouit ses désirs les plus insaisissables, peut-être ; le lieu des angoisses les plus sournoises, de la réflexion intime et solitaire, de la folie à fleur de peau… Tout ce qu’on voudrait nous obliger à ne pas montrer dans la « vraie » vie, ce qu’on nous demande souvent de cacher, justement.

Et eux… Ils sont là, face à nous, tous les trois. Nicolas Lafourest le guitariste, Blaï Mateu Trias, le percussionniste (et pas seulement !) et Camille Decourtye, la chanteuse. Ils sont dans leur cachette –avec le public- et dévoilent tout ; nous offrent tout, avec l’énergie du désespoir, l’autodérision salvatrice et l’ironie grinçante, la générosité brute. La voix de la chanteuse est percutante, ne pouvant laisser indifférent, qu’elle chante ou qu’elle parle. Elle hurle sa colère ou susurre ses mots d’amour, parfois l’inverse. Même ses silences transpercent le cœur. Elle est flippée mais n’a pas peur de le dire : elle est entière. Les trois à leur façon d’ailleurs.

Je suis sortie de cet instant « hors du temps » complètement déboussolée, incapable de parler ou de mettre de l’ordre dans mon cerveau. J’étais seule et heureuse de l’être, dans ma bulle, dans l’émotion que je me suis prise en pleine figure. Envie de la garder pour moi, comme un trésor que l’on voudrait cacher et garder secret. Le hasard fait bien les choses, finalement, parce que c’est sans doute cette « solitude » non choisie qui m’a permis d’être absolument dans ce présent troublant.

 (The Missing Part + La Cachette – Baro d’evel Cirk Cie. 2015 + 2016)

 

 

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Les princesses, ou ce qu’il en reste – Cheptel Aleïkoum

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Octobre 2017, festival Circa, Auch (32)

Le temps réussit parfois à suspendre son vol.

Dès l’entrée de ce petit chapiteau intérieur, le spectateur pénètre dans un univers intime,  onirique et c’est au milieu d’un décor tout droit venu des contes de notre enfance qu’il se laisse envoûter avec grand plaisir : décor fait d’animaux empaillés quelque peu effrayants, de roses rouges –parfois orangées- mêlées à des feuilles de vigne, fait aussi d’un fauteuil princier qui semble presque en apesanteur, de pommes au-dessus de nos têtes, comme flottant dans l’air… Le fameux fruit de Blanche Neige –ou le fruit défendu, c’est selon. La lumière se fait plus douce, feutrée : douce impression de cocon cotonneux. Oui, quelques secondes suffisent pour se laisser emporter dans cet ailleurs où la notion de temps n’est plus tout à fait la même. Une note de guitare électrique, intense, chaleureuse, puis une autre… Une des drôles de princesses se met à chanter de sa voix envoûtante, laissant deux étranges lapins débarquer avec une Belle au Bois Dormant sur son lit ; elle attend son baiser.

On attend.

Le temps suspend son vol.

Un homme du public un peu audacieux finit par se lever pour embrasser la Belle parce que sans baiser, pas de spectacle. Et nous les voulons, nous, les acrobaties, les rêveries, le trapèze, la musique et tout ce qui ne peut se nommer. Avec tous ces ingrédients, les six artistes du spectacle se dépêtrent comme ils peuvent de leurs angoisses, leurs questionnements, leurs désirs. Pour cela, rien de mieux que ce lieu tout en intimité (ils sont si près de nous !) ; rien de mieux que l’universalité de ces contes pour nous dire l’histoire du temps qui passe inexorablement, avec parfois une violence implacable, pour nous raconter les désillusions des histoires d’amour (qui finissent toujours mal ?).

Dans ce spectacle, l’énergie passe essentiellement par le regard, par l’émotion d’une chanson aux mots qui peuvent glacer le sang de tant de justesse, par une temporalité totalement revisitée. Pas d’urgence ici. Malgré le temps qui nous glisse entre les doigts, nous inventant des cheveux blancs et des rides, ils ne se pressent pas ces artistes merveilleux, tellement généreux. J’aime cette idée-là, que le temps a suspendu son vol.

Et qu’importe finalement si on se dit trop souvent que c’est une imposture tout ça, le rapport à l’autre, le sentiment amoureux ou amical, le désir d’être soi parce qu’ils sont là pour nous rappeler qu’on y croit quand même… On chante ensemble, on danse, on se séduit, on se touche (numéro de trapèze à deux particulièrement sensuel !), on prend des risques parfois inconsidérés et on le dévore avec délectation le fruit défendu parce que la vie est là, sous nos yeux, dans les airs, elle nous entoure et nous prend par surprise.

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J’ai vécu un pur moment de grâce où tout se mêle, le rire et les larmes, les souvenirs à la puissance évocatrice, l’appel de ce qui nous reste à vivre : la nécessité d’exister -seul ou avec les autres- mais d’être vivant, là, maintenant, tout de suite.

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(Les Princesses, ou ce qu’il en reste  – Collectif  Cheptel Aleïkoum – Metteur en scène : Christian Lucas. 2016)

 

L’avis bidon – Cirque La Compagnie

 

Août 2017, Festival International de Théâtre de Rue, Aurillac (15)

Dernier spectacle vu lors du festival d’Aurillac et pas des moindres : « L’avis bidon ». Véritable ode aux familles bancales ou déglinguées et à l’amitié « à la vie, à la mort ». Un hymne à l’âme de l’enfance aussi.

Le temps a passé depuis ce petit moment de grâce et il est difficile de mettre les jolis mots qui exprimeraient avec précision cette multitude de sensations vécues en une heure, il y a cinq semaines exactement ! Aujourd’hui, il reste un souvenir un peu flou du spectacle dans son ensemble mais il reste aussi un vrai sourire au milieu de la figure, un de ceux qui fait mal tellement on n’arrive pas à le défaire, un de ceux qui rend la vie plus belle. Il reste aussi le trouble inattendu de certains instants comme suspendus, presque irréels. Il reste le souvenir d’une envie que cela ne s’arrête jamais, que cela continue, encore et puis encore…

Parce que ce spectacle est un vrai beau spectacle de cirque actuel. Quatre jeunes hommes arrivent sur la piste en bleu de travail, prêts à en découdre. Ils installent, réparent, défont, jouent avec le public. Le spectacle a-t-il commencé ? On essaie de tout voir, de tout deviner mais c’est impossible : cela va trop vite, il y en a dans tous les sens. Et puis les choses s’installent, la musique démarre, leurs costumes changent… La magie opère. Ils se jouent de nous ou d’eux-mêmes. Ils sont drôles et émouvants ; ils racontent avec leurs corps sans cesse en mouvement, tout en force lorsqu’il s’agit de nous faire voir comme c’est merveilleux un homme qui vole dans le ciel avec une planche coréenne ou un mât chinois ; tout en légèreté quand ils choisissent de danser avec leurs bidons : oui, la poésie peut se nicher dans des recoins insoupçonnés.

Mais ils racontent aussi grâce à la musique : à travers les (très bons !) morceaux choisis et à travers ce qu’ils chantent, cette bande originale donnant plus de puissance évocatrice à ce que ces quatre garçons veulent nous faire sentir.

Parce que… Que veulent-il nous dire ces quatre compagnons de route, finalement ? Veulent-ils réellement nous dépeindre leur idée du monde qui les entoure ? Ou veulent-ils surtout témoigner de la nécessité de faire avec l’autre, d’être avec l’autre, de sentir et ressentir, de laisser le cœur et le corps exprimer ce que les mots ne peuvent pas toujours exprimer ? Impossible de le savoir. Alors, acceptons simplement de ne pas toujours donner un sens à tout ce qui se passe sous nos yeux. Laissons-les continuer de nous émerveiller encore, et puis encore… Et que cela ne s’arrête jamais.

 (L’avis bidon. Cirque La Compagnie. Metteur en scène : Alain Francoeur. 2017)

AE-LES ANNÉES – Groupe ToNNe

 

Août 2017, Festival International de Théâtre de Rue, Aurillac (15)

Aucune objectivité possible dans les mots à venir : ceux et celles qui me connaissent personnellement ou à travers ce blog savent comme les récits d’Annie Ernaux me traversent le corps et le cœur ; à chaque fois ; toujours.

Il se trouve qu’en arrivant à Aurillac, il y avait ce nom de spectacle qui allait forcément résonner en moi : AE-LES ANNEES. Il fallait le voir. Nécessité. C’est dans les tripes.

Et c’est ainsi que nous sommes partis –mes parents et moi-même- à la recherche de cette troupe au nom étrange : le groupe ToNNe. Sans carte de la ville, avec le mauvais numéro de pastille et un timing quelque peu serré. Un peu désespérés au bout de trente minutes d’allers-retours inutiles : nous allions rater le spectacle que nous voulions tant voir. Mais c’était sans compter sur d’autres membres de la famille, beaucoup plus spécialistes et organisés que nous… Qui n’avaient pas envisagé ce spectacle dans leur emploi du temps mais nous avions dû leur donner envie… Grâce à eux, oui, nous avons pu nous glisser dans le public et nous raccrocher aux mots d’Annie Ernaux que nous aimons au plus profond de nous-mêmes. Il nous a manqué le début, il est vrai… Mais qu’importe. Je ne sais pas si nous avons mis plus de trente secondes à pénétrer l’atmosphère toute particulière de cette déambulation, un monde à part pourrais-je dire dans le tumulte inéluctable d’un festival de spectacles de rue. Nous pouvions presque entendre le silence des acteurs. Sentir leurs pulsations. Leurs propres corps devenant mélancolie.

Je voudrais juste leur dire merci, à eux quatre.

Merci.

J’avais déjà été subjuguée par LES ANNEES lu par Dominique Blanc il y a deux ans mais là, c’est autre chose. Peut-être plus fort encore. C’est cela ! Tout est dans l’intensité ; le regard des personnages, le ton tellement juste et poignant, les voix qui prennent aux tripes, et cette alternance incroyable entre les moments de pure émotion et les passages humoristiques qui donnent encore davantage de force au récit, à l’intime qui devient universel, aux combats personnels et collectifs qu’il faut continuer de mener, aux souvenirs qu’il faut garder à l’intérieur de soi.

Ce qui m’impressionne chez Annie Ernaux, c’est sa capacité –avec son écriture épurée- à faire se réunir les générations et les sexes. Et ce qui m’a bouleversée dans ce spectacle, c’est comment ces acteurs ont réussi ce véritable tour de force : J’ai vu une très jeune femme ne plus pouvoir s’arrêter de pleurer, une femme plus âgée ressentir cette même émotion. J’ai moi-même versé quelques larmes et j’ai surtout eu le souffle coupé, le cœur battant, la boule étrange qui ne veut plus quitter la gorge. Et je sais que des hommes aussi sont ressortis de ce spectacle tout en émoi.

Qu’on ne vienne jamais me dire que le théâtre n’est pas la vie !

 (AE-LES ANNEES. Groupe ToNNe. Metteur en scène : Mathurin Gasparini. 2014)

Enfin seule! – Noémie Armbruster

 

Août 2017, Festival International de Théâtre de Rue, Aurillac (15)

Cela faisait un moment que ce spectacle doté d’un immense talon aiguille utilisé comme trapèze m’intriguait, non pas que l’objet soit particulièrement esthétique mais je trouvais surprenant qu’une artiste de cirque puisse se jouer de et avec lui. Ayant déjà vu Noémie Armbruster dans « La femme de trop » de la compagnie Marcel et ses drôles de femmes (spectacle que je vous conseille vivement !), je voyais régulièrement passer ces drôles de photos sur les réseaux sociaux et il s’est trouvé que ce spectacle, « Enfin seule! », passait à Aurillac au niveau de la pastille neuf, exactement là où je me trouvais le vingt-quatre août !! J’ai donc pu voir de mes propres yeux cet étrange objet en action.

Comme l’annonce le titre, il n’y a qu’un seul personnage sur scène : Martha. Martha à l’air mi naïf-mi frapadingue. Martha aux multiples amours déçues (et aux multiples enfants qui vont avec). Martha aux « cent mille volts ». Martha qui semble maîtriser parfaitement le sens du mot « poisse ». Et tel un polar bien ficelé, cette joyeuse bonne femme va tenter d’expliquer au public ses mésaventures, n’hésitant pas à le faire participer et à s’y mêler, choisissant parfois la chanson pour mieux nous raconter son histoire totalement improbable. Elle semble faite pour cela, d’ailleurs, pour raconter. Elle va dans tous les sens, elle raconte avec son corps, avec son visage surtout et réussit à nous emmener avec elle. Oui, ce spectacle donne le sourire et divertit mais, sans trop pouvoir l’expliquer, me voilà un peu déçue, un peu sur ma faim. Sans doute ai-je encore trop à l’esprit le spectacle précédent qui m’avait tant plu. Peut-être aurait-il fallu voir ce spectacle de nuit ou sous chapiteau, certains détails manqueraient-ils d’un peu de rigueur, de précision ou alors, je suis passée à côté du message caché…

Il n’en reste pas moins que j’ai passé un vrai bon moment de spectacle et que mes zygomatiques ont bien travaillé ce jour-là : N’hésitez pas à aller voir de vous-même la femme à l’escarpin géant!

(Enfin seule. Solo Noémie Armbruster. Metteure(s) en scène : Marie Elisabeth Cornet et Noémie Armbruster. 2015)