La Jeune Épouse – Alessandro Baricco

 

Difficile d’effleurer par les mots que j’entreprends d’écrire ici ce roman inclassable d’Alessandro Baricco… Difficile d’y apposer une quelconque définition ou d’en dessiner les contours sans crainte d’en briser le charme et l’enchantement, d’en rompre le puissant sortilège auquel celui-ci doit son existence. Car plus qu’une histoire, plus qu’un roman, ce dont nous avons affaire dès les premières pages tient de la sorcellerie du conte, de la magie de la fable, voire de la splendeur des légendes. Déployant une logique interne toute poétique qui n’a cessé de me faire songer, tout au long de ma lecture, à celle du réalisme magique du grand García Márquez, ce texte est une étoffe, un précieux tissu où s’entrelacent sans fin les fils du réel et ceux, brillants, de l’onirique, où combattent sans relâche les lois du prosaïsme et les tensions de l’imaginaire. Et pourtant, si rien n’est vraisemblable ni ne prétend même l’être, nous nous surprenons à croire dur comme fer à ce microcosme familial abracadabrant qui s’ébauche sous nos yeux, à ce fatras farfelu d’histoires imbriquées, aux préceptes de la vie de cette maisonnée qui, pour être baignés d’illogisme voire d’absurde, n’en demeurent pas moins implacables.

L’auteur se plaît à dynamiter sans scrupules toutes les règles de bienséance du réalisme, toutes les conventions de l’illusion romanesque, et ceci se manifeste d’emblée par son refus tenace de nommer ces personnages qui habitent pourtant puissamment le lieu du récit. Ainsi, nous n’aurons pas accès à l’identité de cette jeune fille qui, obéissant à une promesse vieille de trois ans, débarque soudain dans cette famille afin d’en épouser comme convenu « le Fils » et qui, constatant son absence, y attendra, tout le roman durant, son retour. Bien qu’elle constitue l’élément central et déclencheur du récit, elle sera simplement désignée sous le terme de « la Jeune Epouse ». Nous ne connaîtrons pas plus le nom de « la Mère », ni celui du « Père », de « la Fille », ou de « l’Oncle ». Pire : le texte nous dévoilera progressivement des vérités qui nous amèneront à reconsidérer sous un jour nouveau les véritables liens qui unissent ces différents protagonistes. Peu de certitudes, donc, et toutefois, page après page, bribe après bribe, nous connaîtrons tout, et mieux que quiconque, de ces êtres engoncés dans un quotidien immuable, figé et répétitif, et pourtant fourmillant, débordant même, de la mélasse de rêves, désirs et espoirs dont leur chair est faite, tâtonnant dans un présent brumeux avec pour seul guide les éclats fragmentés de leurs passés tous plus démesurés les uns que les autres.

Dans cette maisonnée étrange et en équilibre sur un fil d’irréalité où les existences se déroulent sans heurts et sans cris, dictées et rythmées seulement par le sommeil des nuits inéluctablement redoutées et la fête des repas interminables, les personnages , tels des fragments charnels arrachés à la ligne du temps, s’apparentent davantage à  des ombres qu’à des êtres. C’est tout recroquevillés sur leurs mondes intérieurs opaques qu’ils évoluent en aveugles dans le monde du réel. Leur présent est néant, tout déchirés qu’ils sont entre un passé invariablement cousu de scandaleux secrets et la folie d’un avenir fantasmé.

Mais ces ombres ont un corps, et c’est là tout le paradoxe que s’échine à savamment déployer l’auteur tout au long du roman : bien que chacun des membres de cette famille improbable soit marqué du sceau de l’immatérialité, bien que le cours de leurs vies soit auréolé d’onirique et nous apparaisse sans cesse comme purement surréel, ces songes personnifiés sont des plus incarnés. Car le corps constitue le pilier narratif qui empêche l’effondrement de ces existences à la dérive, la thématique omniprésente sur laquelle se focalisent les secondes du présent. Il en est le moteur vital, le ressort permettant d’animer et de donner vie à ces marionnettes hors du temps et des choses. Sans doute est-ce le sens qu’il faut attribuer à l’importance narrative accordée au sommeil, aux postures, aux repas. Sans doute est-ce pour cela aussi que les paroles elles-mêmes, prononcées entre les murs de cette demeure, sont conçues comme des émanations, des manifestations voire des productions matérielles du corps, chosifiées au point que, dans cet étrange univers textuel, les mots flottent, palpables, et peuvent être enfermés si besoin dans des tiroirs, dans des bagages…

Mais le talent de Baricco va plus loin que celui, déjà immense, qui s’exerce dans la sphère diégétique : il se manifeste aussi dans sa miraculeuse capacité à faire de la narration elle-même un support d’écriture et de lecture. Car en effet, s’il y a bien un « je » qui traverse de part en part ce récit démesuré, celui-ci, en perpétuel mouvement, n’est jamais là où on l’attend. Glissant de personnage en personnage, nous échappant sans fin, nous ne pouvons le saisir d’une main ferme. Tantôt attribué à « la Fille », tantôt à « la Jeune Epouse », à d’autres moments au « Père », ce « je » s’accapare parfois de l’auteur lui-même, qui prend en charge la narration pour, en véritable artisan, expliquer par le menu les difficultés de sa tâche, faisant de l’acte d’écriture lui-même le sujet de notre lecture. S’ensuit alors un délicieux jeu de cache-cache entre le lecteur et l’auteur, jeu qui, loin de nous perdre ou de troubler notre plaisir de lecture, a pour effet d’enchanter et d’ensorceler encore davantage ce récit déjà vibrant de poésie. Dans une logique métatextuelle, l’écriture nous donne ainsi à voir les dessous de l’écriture, à savoir l’outil et le matériau. Et ce procédé s’inscrit par ailleurs pleinement dans la volonté qui détermine l’ensemble de l’oeuvre : celle de détruire minutieusement – et jusqu’au dernier –  les codes de l’illusion réaliste propres au roman traditionnel. Alessandro Baricco construit ainsi son récit en même temps qu’il le déconstruit.

Mais si l’histoire est d’emblée désignée par le narrateur-auteur comme fictive, l’inverse est tout aussi vrai, dans la mesure où l’auteur ainsi représenté ne se limite pas à n’apparaître que comme le vecteur de l’écriture, mais il est également conçu comme un personnage à part entière. Pourvu de ses propres états d’âme, de son propre mystère, rongé par ses propres rêves et désillusions, il a de fait aussi une existence dans cette fiction, une existence à égalité avec celle des personnages, et donc une existence fictive.

Dans ces vies croisées que sont celle de l’auteur-narrateur et celles de ses êtres de papier, prédomine la thématique de la féminité, et plus justement celle de la traduction corporelle de la féminité. Découlant de cette dimension, la sexualité est dans ce texte toute-puissante et, même crûment évoquée, elle a toujours ici des relents de sacré. Elle apparaît, en somme, dans ce roman comme la conclusion logique et naturelle de l’importance fondamentale qui y est accordée au corps. Que celui-ci soit malade, comme c’est le cas du « Père », estropié dans le cas de « la Fille », ou sublimé dans dans celui de la grande séductrice qu’est « la Mère » à la beauté inquiétante, tous se réalisent, se détruisent ou se dépassent  par le prisme de la sexualité, à laquelle le récit semble conférer des pouvoirs à la fois sauvages et ineffables.

On ne lit pas vraiment ce livre, on y flotte, on se coule dans une atmosphère dont les éléments chimiques qui la composent n’obéissent qu’aux lois qui leur sont propres. On embrasse, on étreint l’histoire incroyable et toute délirante de cette famille qui n’en est, au fond, pas une, comme on capturerait dans des filets hésitants les fragiles papillons que sont leurs songes, veinés de terreurs et de passions. Car il ne faut pas s’y méprendre : c’est bien ainsi qu’est écrit l’ensemble de ce fabuleux texte : à l’encre des songes, dans ce langage fou et poétique qui est à la fois la langue la plus étrangère qui soit, et l’émanation la plus tangible de ce qui nous est le plus proche.

(La Jeune Épouse. Alessandro Baricco. Éditions Gallimard : 2015. 251 pp.)

 

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On reconnaît le bonheur au bruit qu’il fait en s’en allant – Marie Griessinger

 

Cette lecture s’annonçait pourtant bien mal… Pour de bien obscures raisons, ce livre, emprunté à la va-vite à la bibliothèque, ne me disait rien qui vaille. Etait-ce pour son long titre sous forme de phrase, derrière lequel je n’avais pas lu le clien d’oeil au vers de Jacques Prévert,  m’évoquant, à ma grande crainte, ceux de Pancol voire de Martin-Lugnand et  ne laissant ainsi pas franchement présager de grande aventure littéraire ? Etait-ce pour sa brièveté qui me semblait peu propice à une lecture en profondeur ? Toujours est-il que ce livre, je l’avais lamentablement laissé enfoui tout l’été durant au fond d’une pile d’autres, ne trouvant ni l’envie ni le courage d’en entamer la lecture, que je me trouvais mille motifs de différer sans cesse. En cette fin d’été pourtant, cherchant un roman plus léger que ceux lus précédemment à me mettre sous la dent, je m’emparai finalement, quoi que sans trop y croire, de celui-ci.

Force m’est de reconnaître à présent que les raisons de mon délaissement étaient toutes des plus mauvaises. Non seulement ce livre est radicalement opposé à  toute forme de frivolité littéraire, mais bien plus que cela : il s’est immédiatement révélé être une pure pépite, et une vraie révélation, qui plus est, pour cette auteure qui publie là son premier roman. Dans cette fiction à forte inspiration autobiographique, Marie Griessinger livre en pâture au lecteur l’impitoyable descente aux enfers de son père dont le texte rapporte la progressive dégradation, l’inexorable détérioration infligée par une grave maladie neurologique, contre laquelle le combat est implacablement perdu d’avance. C’est de la douleur dont il est donc question d’un bout à l’autre de ce roman : non seulement celle de Jean-Michel, ce père malade, déclinée à la fois physiquement et moralement, mais aussi celle qui irradie l’entourage de ce dernier, et tout particulièrement, celle de son épouse et celle de sa fille, Marie, qui prend en charge la narration. Nous sommes donc d’emblée installés dans le royaume de la souffrance intime, pataugeant comme la narratrice, dans les marécages de l’injustice du malheur. Et l’intimité règne d’autant plus en maître sur ce court récit, que la forme choisie est précisément celle de l’écriture du cœur par excellence : pour parler d’elle, de son père, et de toutes ces souffrances conjuguées, l’auteure a en effet choisi le maillage du journal intime. Mais si elle en a respecté les règles de présentation, ne consacrant pas plus qu’une page ou deux à la description d’un événement, prenant soin d’en indiquer au préalable la date et le lieu, elle a toutefois pris le parti de s’affranchir totalement de ses exigences de linéarité temporelle. C’est à un journal intime totalement disloqué d’un point de vue chronologique que nous avons affaire : telles des feuilles qui, arrachées, se seraient vues éparpillées et réordonnées de façon toute aléatoire, l’histoire de Jean-Michel ainsi reconstituée se lit dans le désordre le plus complet, nous invitant à naviguer dans un perpétuel va-et-vient entre l’avant et le présent de la réalité dictée par la maladie, entre l’éblouissement des jours paisibles auxquels l’oeuvre de réminiscence donne des allures d’Eden, et la grisaille d’un présent désenchanté privé de toute promesse d’avenir. Cette désarticulation temporelle n’a donc rien de fortuit ni de gratuit : c’est grâce à ce procédé que nous ressentons de plein fouet la fêlure sur laquelle se construit tout le texte, l’incompréhensible violence de la scission définitive entre le bonheur passé et la souffrance présente.

Mais qu’on ne s’y trompe pas : ce livre, pourtant poignant à nous faire verser des larmes, n’est ni un livre triste ni un livre accablant. Bien au contraire, les mots sont tous des poings tendus contre la défaite, contre la désespérance. Car la force  de cet hommage vibrant de cette fille à son père qu’elle voit progressivement plonger dans le mutisme, la paralysie et l’amnésie, c’est d’affirmer sans détour que le bonheur est toujours tapi au sein même de la tristesse, et que, si les moments de joie remémorés sont toujours auréolés du halo de la nostalgie, les larmes ont de même toujours un peu le goût sucré du bonheur.

« J’oublie. Je me souviens. J’ai la tristesse cachée derrière la joie. » (p.169)

Enserrés dans ces quelques pages, survivent et palpitent, au milieu du malheur qui couvre de son ombre tout le présent,les fantômes de tout ce qui a fait de la petite fille Marie, la femme, mère à son tour, qu’elle est devenue : au-delà et au travers du fil narratif déroulant l’histoire de Jean-Michel, se greffent celui de l’histoire du couple que forment ces parents, et celui de l’enfance de Marie sur laquelle son père a constamment veillé. Avec des mots simples, avec des phrases courtes et comme essentielles, l’auteure parvient à nous faire saisir le caractère inconditionnel de l’amour qui a toujours existé entre ses parents. Elle magnifie ainsi l’incommensurable et toute pudique tendresse de son père à l’égard de sa mère, le courage et la pugnacité de cette dernière dans son combat quotidien face à la maladie grandissante de son époux, son acharnement à maintenir un semblant de normalité  dans le tourbillon de la décadence, à ne jamais s’avouer vaincue face au verdict de l’impuissance. Et cela fonctionne à merveille : la plume de Marie Griessinger rend ses parents magnifiques, tout aussi magnifiques dans le récit passé de leurs amours balbutiantes – dans de lointaines contrées exotiques dont l’aspect paradisiaque ne fait que refléter l’éblouissement de leur passion-, que dans la narration présente de leur fin de vie en décombres où luit encore l’étincelle et la beauté de leur amour.

Dans une écriture où chaque mot se fait poésie, où par la grâce et la puissance de ses métaphores, le lecteur reste prostré dans un état oscillant entre l’hypnose et l’extase, l’auteure recompose et retranscrit fidèlement la douleur et la peine de son père, ce mal qui ronge son corps et se mue en une sorte de rage née de l’impuissance à être ce qu’il est toujours, cet homme solaire et séduisant qui a fait naître tant d’amour autour de lui. C’est avec peu de mots, en ne s’attardant que sur l’essentiel c’est-à-dire l’impalpable, l’infime des gestes et des regards, que Marie Griessinger fait surgir et rayonner la beauté de ce père qui fut souvent taciturne et parfois même  rude dans son enfance, mais dont l’amour perle, comme une évidence et sans fracas, de ses tendres maladresses.

Nous n’entendrons pas, dans ce texte pourtant bouleversant, les cris du déchirement, ni les sanglots de la plainte : nous verrons les mains qui se frôlent, les corps qui se portent, les visages qui se détaillent. Puisant l’émotion à sa source, c’est à travers toutes ces petites choses que cet exceptionnel roman de l’intime nous fait constamment franchir les frontières qui délimitent la douleur de voir les jours heureux s’en aller et le bonheur de retrouver les joies qu’ils contenaient et qui n’avaient pudiquement jamais été nommées. Ce texte qui, semblable aux mirages les plus tenaces, suscite à la fois attraction et malaise, dans une sublime apothéose de l’émotion la plus vibrante, repeuple de ses mots calmes et sereins le territoire désertique de l’enfance à jamais déchue,. Avec l’argile de la tristesse, c’est la figure de la sagesse qu’il façonne ainsi patiemment.

« J’ai appris qu’il ne faut pas attendre.

   Les regrets de demain sont déjà dans la terre en petites graines fécondes. C’est de nos doigts qu’ils ont glissé. » (p. 149)

(On reconnaît le bonheur au bruit qu’il fait en s’en allant. Marie Griessinger. Editions Albin Michel : 2015. 189 pp.)

 

 

Continuer -Laurent Mauvignier

 

« Continuer », voilà le mot d’ordre que semble lancer l’existence tout entière du personnage central de ce roman dont la charge émotionnelle m’a littéralement traversée, et même transpercée.

Continuer, c’est ce que s’est obstinée à faire, ou tenter de faire, Sybille, cette femme qui vient de quitter son mari Benoît et la vie parisienne qui allait avec, et que nous trouvons au début du récit seule avec son fils adolescent Samuel, comme emmurée dans le morne quotidien que lui offre piteusement sa nouvelle vie à Bordeaux. Continuer, c’est déjà ce qu’elle avait entrepris de faire lorsque, dans sa jeunesse, alors qu’elle vivait un amour flamboyant, qu’elle était vouée à un brillant avenir de chirurgien, elle, la modeste fille d’immigrés russes, qu’elle venait d’écrire un roman sur le point d’être publié, son amant avait perdu la vie dans l’attentat du métro Saint-Michel. Continuer, c’est encore l’option dans laquelle elle se jettera plus tard, à corps perdu, lorsque, mariée sans illusion à ce Benoît dont elle ne sera jamais parvenue à s’éprendre, elle essuiera jour après jour l’amertume des  trahisons adultérines de ce dernier. Femme défaite d’avoir assisté impassible à l’effondrement progressif des espoirs qui la portaient, défaite d’avoir tant échoué à maintenir l’éclat de ses rêves un à un inéluctablement dissipés, Sybille nous apparaît dans les premières pages comme la somme de ses blessures passées et pansées, perdue au milieu d’un présent tout aussi terne et éteint. Car le nouveau départ occasionné par sa rupture récente n’est pas pour Sybille une réconciliation ni même une revanche sur la vie : une fois de plus, elle semble simplement inscrire l’événement dans l’absurde continuité de sa douloureuse chute.

Imbriquée dans ce contexte, l’intrigue commence sur le récit d’une nuit où Samuel, fils meurtri par la séparation de ses parents et adolescent à la dérive évoluant sur de bien mauvaises pentes, ayant agi sous l’influence de ses amis peu recommandables, se voit arrêté par la gendarmerie pour des faits de petite délinquance.Se met alors en branle le moteur de l’histoire car Sybille va alors faire le choix de ne plus continuer, et, rompant avec le cours désespérant de sa vie, de tout sacrifier pour embarquer son fils dans un long voyage à cheval au fin fond des montagnes du Kirghizistan de ses origines, guidée par la conviction que seul le contact symbiotique avec la nature sera à même de ramener Samuel à des valeurs d’amour, de partage et de fraternité lui permettant de s’ouvrir à l’âge adulte de façon plus sereine.

Ce voyage, ainsi conçu comme une bravade, comme un pied de nez aux mesquineries de la vie, sera l’occasion pour cette mère ensevelie sous les ruines de ces espoirs défunts et pour ce fils symboliquement à l’abandon, de se retrouver et surtout d’extraire l’essence de leurs êtres respectifs afin de se reconstruire un semblant d’existence. Si ce périple fondateur ne sera pas exempt d’obstacles et de heurts, la grande beauté de sa narration réside précisément dans la force de son obstination, celle de toujours « continuer », envers et contre tout, dans un élan devenu positif.

J’ai été totalement et immédiatement éblouie, conquise par cette magnifique ode à l’amour maternel, et de façon sous-jacente, à l’amour tout court, par cette écriture épurée qui, comme effarouchée, ne semble n’effleurer que du bout des doigts ces personnages, dont elle a toutefois la magie d’en restituer les contours les plus justes. J’ai été subjuguée par la construction de l’intrigue qui, démarrant tout en douceur, avec même une certaine mollesse, finit par s’emballer et acquérir un rythme digne des intrigues policières. J’ai été foudroyée par l’émotion brûlante qui se dégage de chaque instant, même minime, dont le périple de cet étrange duo nous rend témoin, par cette capacité singulière de faire surgir des paysages fascinants et presque inquiétants du  Kirghizistan, comme d’un miroir, les reflets éparpillés de l’âme de ces personnages en errance.

Si cette histoire inspirée d’un fait divers  ne nous semble jamais vraiment étrangère, c’est sans conteste grâce au merveilleux talent de l’écriture de Laurent Mauvignier que j’ai eu le bonheur de découvrir par ce livre. Car si les mots sont simples et comme nus, si l’auteur affiche la volonté de ne pas se départir du présent de narration, les sentiments, eux, sont complexes, volatiles et troublants. L’identification se fait avec d’autant plus de facilité que la majorité des verbes sont portés par un « on », par cet ambigu pronom personnel qui nomme et tout à la fois destitue son sujet de toute identité précise. Ce « on », que l’on reçoit en plein visage tout au long du récit, désigne tout autant cette mère et ce fils qui se cherchent l’un comme l’autre, que la potentialité d’un « nous » incluant le lecteur.

Subjuguée, je l’ai été de la même manière par la confondante maîtrise de la temporalité dont Laurent Mauvignier fait brillamment preuve d’un bout à l’autre de son œuvre. Si la linéarité de l’histoire rapportée est fondamentale, celle-ci se voit perturbée et trouée par mille verticalités, par mille incursions dans le temps intime des personnages, celui de leur vécu qui, comme un fardeau, pèse sur le dos du présent narratif, l’obligeant à de multiples contorsions.

Miraculeux condensé de grâce littéraire, ce beau roman porte en lui, en un mot, la force radieuse de ceux que l’on a le sentiment d’avoir lu dans un souffle, de ceux qui se gravent immédiatement en vous et y résonnent longuement, d’un son à la fois pur et grave.

(Continuer. Laurent Mauvignier. Editions de Minuit : 2016. 239 pp.)

Le musée de l’Innocence – Orhan Pamuk

« Le Musée de l’Innocence », c’est avant tout, portée par le souffle d’une écriture de laquelle émane une rare élégance, une majestueuse, une grandiose histoire d’amour. Ce long récit nous fait parcourir trente années de l’existence d’un homme, Kemal, qui, du jour de sa rencontre avec la jeune Füsun jusqu’au terme de sa vie, n’aura de cesse de se consumer du feu d’une passion obsessionnelle pour cette dernière. Le début de l’histoire coïncide avec le début de cet amour qui s’ébauche au coeur de la turbulente Istambul des années 70, en proie à de profondes mutations sociales et culturelles. Kemal, qui prendra en charge la narration durant la quasi-totalité du récit, est alors un homme riche et influent, évoluant dans un cercle d’amis ambitieux n’ayant d’yeux que pour l’Europe, considérée comme l’unique modèle de modernité à suivre. Bien que promis à Sibel, ce trentenaire tombe, au détour d’une rencontre toute fortuite, fou amoureux de la modeste vendeuse Füsun, cousine éloignée dont il avait oublié jusqu’à l’existence. Pendant quelques semaines, ces deux personnages connaîtront une véritable passion charnelle, passion à laquelle Füsun décidera de mettre fin, suite aux fiançailles entre Kemal et Sibel. L’intensité du récit redouble à ce moment-là : Kemal s’engage dans une lutte acharnée à la fois contre lui-même et contre les préceptes dictés par la société. Car jamais celui-ci ne renoncera à cet amour arraché, ni lorsque Sibel finira, de guerre lasse et comprenant qu’elle ne pourra jamais avoir de place dans son cœur, par le quitter, ni même lorsque Füsun, marquée par le sceau infamant de la virginité perdue, sera mariée par sa famille au fade Feridun. Huit années durant, inlassablement, Kemal viendra dîner chez les parents de Füsun, guidé par le désir impérieux de voir la seule femme qu’il ait véritablement aimée. En consolation de son amour perdu, il va alors, tel un collectionneur, se mettre à dérober, à chacune de ses visites, des objets appartenant à Füsun ou à sa famille, des objets s’élevant progressivement au statut de fétiches et qui, à terme, formeront les précieuses pièces de ce « musée de l’innocence » qu’il fondera au terme de sa vie.
Ce roman, dont l’intrigue ainsi ébauchée en quelques lignes, peut, peut-être, sembler mièvre ou caricaturale, ne l’est en rien. Car ici, malgré les multiples épanchements sentimentaux, jamais le pathos ne prête à sourire, jamais ne sont forcés les traits de l’engouement amoureux ni ceux de la souffrance du cœur, qui résonnent au contraire comme une grande vérité. À la grandiloquence que la teneur diégétique laisserait attendre, Orhan Pamuk oppose l’humilité de ses personnages, s’écartant ainsi de toute auto-complaisance de la part de ces derniers, de toute sublimisation de leurs peines. Tout aussi paradoxalement, les sinuosités narratives et les longueurs ne génèrent nul ennui, mais ne font inversement qu’accroître la force et le poids de la langueur présente dans chacun des instants relatés. Ce rythme qui ralentit souvent pour mieux s’appesantir, ces descriptions qui regorgent de détails, n’ajoutent que davantage de véracité à la lourdeur des atmosphères et à la prégnance de l’oppression vécue par cet homme qui suffoque de ne pouvoir donner vie à ses désirs. C’est avec beaucoup de subtilité que l’écrivain parvient à inscrire cet amour inconditionnel dans une perspective où, face à l’être désiré, l’érotisme rejoint la sacralisation. Si nous percevons à chaque page combien l’attraction qu’exerce physiquement Füsun sur Kemal est une force qui dépasse ce dernier, nous ressentons tout autant l’immensité de la puissance intrinsèque de cette femme dont le tempérament tout comme les pensées, quoique toujours énigmatiques, cachent une densité rare. Le lecteur, placé dans la position de Kemal, ne peut qu’être littéralement subjugué par cette superbe femme tout en mystère.
Si ces trente années rapportées sont aussi celles d’une Turquie en ébullition, parfois même déchirée, les événements extérieurs, telles des vaguelettes, ne semblent qu’à peine effleurer le fond de ces personnages dont l’espace-temps ne rejoint jamais vraiment celui de l’Histoire. Constamment comme décalé, ce couple qui durant huit années n’en sera plus un, tout accaparé par ses tensions internes, vivra comme en sourdine le bruyant spectacle des crises politiques et sociales du pays. S’il est constamment question de la place de la femme – et en particulier de l’impact social de la perte de la virginité – , des conventions, des pressions de l’entourage, de l’inéluctable scission de la société stambouliote, dans un paysage économique en pleine recomposition, parmi cette foule bigarrée que nous croisons dans ces rues d’Istambul, ce ne sont qu’eux, Kemal et Füsun, et rien qu’eux, que nous cherchons sans relâche des yeux, par eux, comme mordant notre chair, que nous vivons et ressentons l’obsession teintée de dépit, le tourment mêlé à la rage de faire advenir ce qui n’était pas prévu d’advenir.
Cet amour prend des allures révolutionnaires. Semblable à une rébellion intime, il brave tous les interdits de la sphère sociale dans laquelle il s’inscrit. Car bien que rien ne l’y prédestine,sans le revendiquer ni même le choisir, Kemal brise les tabous sociaux en s’amourachant d’une femme dont la condition n’égale pas la sienne. Il brise de même ceux de la famille en jetant son dévolu sur une cousine, toute éloignée soit-elle. Il rompt aussi avec les codes de la virilité de son pays en ravalant son orgueil et se résolvant à quémander, dîner après dîner, des miettes d’une passion abandonnée au passé.
Mais « Le musée de l’Innocence » n’est malgré tout pas seulement une histoire d’amour : c’est aussi et peut-être surtout un roman qui, magistralement, traite du rapport au temps, du rapport aux choses, et, en définitive, du rapport entre le temps et les choses. La manie obsessionnelle de Kemal consistant à dérober furtivement, pour les accumuler, des objets qu’il considère comme porteurs de l’essence des situations vécues avec Füsun, nous projette sur un terrain bien plus métaphysique. Ce qui, au début du roman pouvait nous apparaître comme une étrange marotte, ces larcins compulsifs et culpabilisants finissent par occuper le devant de la scène diégétique, jusqu’à ce que nous comprenions à la toute fin que ces élans irrépressibles ne constituent ni plus ni moins que la finalité même de l’oeuvre, que sa véritable raison d’être.
Car ce que Kemal cherche désespérément à soustraire, c’est bien moins des objets anodins du quotidien de sa belle que des parcelles du passé volées au temps lui-même. Nous saisissons alors que ce que ces choses renferment, ce n’est pas seulement le souvenir des événements, mais une formidable capacité à restituer ces événements, à réactualiser dans un présent différé le passé des moments heureux. Toute tragique cette histoire soit-elle, c’est grâce à cette présence immuable des objets que le bonheur peut perdurer, que le temps vécu comme une fuite perpétuelle finit par démissionner et céder la place à un temps essentiel et figé, celui précisément que l’on ne peut frôler et effleurer que dans l’obscurité des musées. Le musée de Kemal, empli des choses touchées par Füsun, revêt alors le mysticisme des lieux sacrés, tout en restant obstinément profane.
Sans doute est-ce grâce à cette dimension quasi philosophique que cette histoire d’amour n’est jamais véritablement parfumée d’eau de rose, que les réticences de Füsun ne s’apparentent jamais à de simples minauderies. Ce livre est, au fond, celui d’un homme qui, comme tout un chacun, après avoir connu le bonheur suprême, refuse de se rendre, et se lance dans un terrible combat contre l’insensibilité des jours qui filent, en usant des seules pauvres armes qui restent à sa disposition. Dans son entêtement à se détacher du temps historique, dans son obstination à ancrer dans la matérialité des choses l’éternité du bonheur, ce que ce fragment de vie distendu et retors nous enseigne, c’est que le temps intime, doté d’une horloge qui lui est propre, constitue le repère essentiel de tout être humain.
C’est pourquoi, au fond, quel que soit le bout par lequel on tente de saisir ce vaste roman, c’est la lumière de la nostalgie que l’on voit briller, s’immisçant dans chaque recoin narratif. Loin de cette histoire d’amour impossible, loin de cette société dont les violences, des plus affichées aux plus sournoises, s’exhalent de chaque pore, le lecteur ne peut toutefois être insensible à l’universalité de ce sentiment qui fait luire la grandiosité du désordre sentimental de Kemal : je veux parler là de cette viscérale et sourde douleur infligée par le poignard du temps, cette cicatrice à elle seule capable de recouvrir les épaules du passé de la réconfortante cape de l’éternité.

(Le musée de l’Innocence. Orhan Pamuk. Editions Gallimard : 2011)

Le gang des rêves – Luca Di Fulvio

 

Le gang des rêves ou comment un roman se transforme en véritable épopée familiale ! Offert à une cousine il y a près d’un an (et offert par Lecteurs.com pour ma part il y a quelques semaines), il voyage depuis de région en région, d’appartement en fourgon, de caravane en plage bretonne, de maison isolée en camping espagnol et est en train de devenir un lien très fort entre les oncles et tantes, les cousines et petites cousines, les parents, les sœurs. D’ailleurs, au moment où j’écris ces quelques mots, je suis convaincue qu’il est en train d’être lu par au moins deux ou trois membres de ma famille. Oui, ce roman est une véritable découverte, un « coup de cœur » … Que je pourrais dire général car tous ceux qui s’y sont essayés ont eu du mal à tourner la dernière page.

Mais comment expliquer cet engouement unanime ?

Sans doute parce que dans ce roman de près de mille pages se trouve TOUT, tout ce que l’on peut chercher quand on plonge la tête la première dans une histoire.

Résumer Le gang des rêves est mission impossible et je ne chercherais de toute façon pas à le faire car ce qui est en partie jubilatoire dans cette lecture est de découvrir chaque événement, chaque moment, chaque personnage, chaque lieu, découverte qui se fait par le corps, le cœur, l’épiderme : oui, c’est comme si notre enveloppe charnelle réagissait presque avant le cerveau à certains passages (nombreux) ! Cette sensation est très certainement due à l’écriture incroyablement visuelle, comme un bel hommage au cinéma de Scorsese. Écriture visuelle mais tellement plus encore ; rien n’est laissé au hasard, chaque détail compte, nous donnant à goûter une émotion jusque-là inconnue. Tout sonne juste, tout sonne vrai. L’auteur réussit à donner sa place –une vraie place- à chacun de ses personnages, tout en leur apportant une belle profondeur, une densité rare : on rit et on pleure avec eux ; on hurle, on frémit, on sursaute ; on exulte ou on enrage ; on redoute ou au contraire, on se prend à y croire. On aime et on déteste, parfois les deux en même temps. Chaque individu explose de cet insatiable désir de liberté, malgré la pauvreté et la saleté, malgré l’hypocrisie et la malhonnêteté, malgré la violence et la discrimination. Mais s’il n’y avait que cela !

Parce que l’auteur sait aussi nous faire voir ce quartier du New-York des années vingt, le « Lower East Side », nous faire voir et nous faire sentir. On devine les logements insalubres, les odeurs étouffantes, le froid glacial de l’hiver… Mais quel talent : tout y est décrit avec finesse et subtilité. Jamais -ou presque ! Car cela a été mon cas à deux ou trois reprises- le lecteur ne se dit que ce passage aurait pu gagner à être un peu plus court ou à être dépeint avec plus de précision, davantage de simplicité.

Si vous aimez les romans-fleuves (telle une saga magnifique mais en un seul tome), si vous aimez les romans initiatiques, si vous aimez les histoires d’amour jusqu’à la démesure, si vous aimez les romans « cinématographiques » où les lieux ont la même importance que les personnages, si vous aimez les romans qui abordent les thèmes de la pauvreté et de la discrimination, si vous aimez les histoires où la filiation et le rôle de la femme jouent un rôle essentiel, où la question de l’élévation sociale et intellectuelle est fondamentale, si vous aimez les pavés qui se lisent en un souffle… Ce livre est fait pour vous ! Imaginez alors si vous affectionnez tout cela à la fois ?!!

(Le gang des rêves. Luca Di Fulvio. Editions Pocket: 2017)