Honecker 21 – Jean-Yves Cendrey

 

« De la mécanique plaquée sur du vivant » C’est ainsi que Bergson a si justement défini le rire. Et ce sont précisément ces mêmes mots qui me sont revenus de façon récurrente au cours de ma lecture de Honecker 21 , livre où effectivement le rire a sa place, une place légitime, essentielle, à mille lieues d’un pur rôle d’ornement, loin, très loin d’une simple fonction distractive.

Car si ce personnage, cet homme berlinois d’une trentaine d’années nommé Honecker, prototype dans toute sa splendeur de l’homme raté, décevant et déçu de l’être, toujours dans un « à côté » où qu’il soit, si cet homme donc, a le don de faire rire le lecteur dans la narration dérisoire de l’existence qui est la sienne, ce rire est bien souvent teinté de jaune, troublé par des grincements de dents, mêlé à la fois d’amertume et d’acidité. Ce jeune homme moderne, fruit non désiré de l’union d’un couple d’universitaires accordant davantage de prix aux causes humanitaires et aux hauteurs de l’esprit qu’à une quelconque forme d’amour paternel qu’ils n’ont jamais manifesté, cet homme marié à la séduisante et cultivée Turid à laquelle il n’aura de cesse de se comparer et de prendre ainsi la mesure de sa propre médiocrité, cet homme père depuis peu d’un nourrisson dont la pauvreté de précisions données à son sujet traduit l’incapacité de s’y attacher un tant soit peu, cet homme employé subalterne d’une puissante compagnie de téléphonie mobile où les codes et les hiérarchies intermédiaires sont autant de grillages renforçant la barrière de la servitude consentie, cet homme qui étouffe sous le poids accablant du sentiment de sa propre insignifiance, cet homme au fond qui n’est personne, pourrait aussi bien être n’importe lequel d’entre nous, d’entre vous. Les scènes cocasses sont légion dans cet ouvrage qui cerne si finement la vacuité et l’absurdité qui s’inscrivent dans les détails les plus concrets de nos vies quotidiennes. On savoure en particulier l’habileté de l’auteur qui sait capter le caractère souvent incongru des micro-scènes de vie qui se jouent sur les tréteaux de notre théâtre de la consommation, l’aspect kafkaïen de nos combats prosaïques avec le monde des objets, qu’il s’agisse des démarches labyrinthiques pour faire réparer une cafetière hors-garantie, des milles obstacles qui s’offrent à nous lorsqu’on décide de déménager un premier de l’an, ou des risques que l’on encourt à consulter en urgence le premier dentiste venu… Jean-Yves Cendrey se fait maître dans l’art de traiter dans une langue fine, succulente et intelligente à la fois, la part la plus anecdotique de notre vie terre à terre, et parvient ainsi à faire limpidement surgir le vernis dérisoire de nos piteuses existences broyées et déchiquetées par des engrenages faisant fi de tout bon sens, voire de tout sens. « De la mécanique plaquée sur du vivant » : comment mieux définir ce qui à la fois amuse et attriste dans le portrait sans complaisance que l’auteur dresse ici de la modernité ? Dans cette perspective, le phrasé sert avec une efficacité redoutable le propos : bien souvent, la syntaxe s’allonge et s’emballe, sans toutefois jamais s’alourdir ni s’appesantir. L’expression, tout en évitant soigneusement d’être alambiquée, n’en est pas moins constamment raffinée.

Si la caricature de l’être de nos sociétés industrialisées , mastiqué par d’absurdes commandements et injonctions intimés par la dictature de la consommation effrénée est parfaite, Cendrey ne se limite cependant pas à un portrait statique de cet homme quelconque qui lui sert de protagoniste : fort au contraire, l’écriture est ici impulsée par une furieuse dynamique, par une diégèse turbulente, chaotique et sans scrupules qui nous fait vivre avec Honecker mille péripéties toutes plus loufoques et truculentes les unes que les autres. C’est même une curieuse odyssée déjantée, une faramineuse épopée du grotesque que nous traversons là, tant ce personnage désabusé et peu reluisant n’a de cesse de s’agiter, fût-ce pour brasser du vide. Pour d’absurdes raisons professionnelles, il se voit contraint de parcourir des kilomètres au volant de sa voiture peu fiable, laissant en plan un déménagement décidé sur un coup de tête, s’amourachant au passage et sur le mode fantasmé des divers êtres féminins qu’il sera amené à croiser au cours de son étrange périple. Mais, bien loin de rehausser ou de remplir l’existence de cet homme tout en creux, ces mouvements variés et souvent contradictoires au sein de son espace-temps n’auront pour effet que de renforcer son indécrottable rôle d’anti-héros des plus picaresques. Aucun moment, aucun acte ni aucun déplacement spatial ne permettront à Honecker d’accéder à une existence pleine de sujet. Sans exception, tous ses mouvements, vains balbutiements inaudibles dans un monde privé de signifiance, ne parviennent qu’à nous le représenter de façon accrue comme une simple marionnette mue par des ficelles que jamais il ne pourra saisir de ses propres mains.

De fait, la principale occupation mentale de cet homme semble être celle de tergiverser, d’hésiter, de soupeser, et finalement de différer, sans jamais s’avérer capable de trancher ni de choisir. La tentation du suicide est un thème récurrent et qui semble lui être cher : celui-ci toutefois ne lui permet pas de revêtir le masque de la tragédie qui lui offrirait l’avantage de s’extirper de sa médiocrité, car il est à chaque fois envisagé dans sa légèreté, comme un acte possible parmi d’autres, comme une éventualité impliquant des conséquences à évaluer, des risques à prendre et des intérêts à tirer. Centré sur un sujet si inattendu, l’ironie du ton se fait alors cruelle et mordante, mais atteint son but en mettant à jour la futilité de nos destins.

La profusion des événements narrés converge vers cette impression mi-douloureuse mi-comique de ne pouvoir avoir prise ni sur les tournures ni sur les formes, encore moins sur les reliefs que peuvent prendre nos existences. Le ton d’auto-dérision inlassablement employé par le protagoniste nous renvoie finalement au constat sans appel de nos propres limites : c’est, en définitive, dans ce récit sciemment déglingué,de nous, bien plus que de ce pauvre Honecker, que nous rions.

Sous des allures détachées, l’auteur nous offre ainsi une vision plutôt désespérée  de cette humanité que nous partageons, empêtrée qu’elle semble être, dans nos sociétés occidentales, à tenter de se désengluer de la fonction d’objet à laquelle celles-ci la relègue sans cesse. Dans un monde ainsi dépeint, le circonstanciel prend clairement le pas sur l’essentiel. Rien n’est bon ou mauvais dans l’absolu, le dernier mot revenant inlassablement au contexte et à l’enchaînement des événements qui, forts de leurs existences propres, nous échappent entièrement. Examiné à la cruelle loupe de la plume de Cendrey, l’homme se trouve ainsi réduit à un simple rôle de spectateur menotté. L’évocation des paysages et cadres de vie ultra-urbanisés s’insère à merveille dans cette conception : les décors que nous donne à voir le texte, saturés d’images et de métaphores, en arrivent à prendre des tournures allégoriques, et les villes qui nous emprisonnent apparaissent au final comme de gigantesques monstres entre les crocs desquels nul ne peut réchapper.

Le métier dont Cendrey a affublé Honecker comme d’un costume trop grand, n’est pas plus anodin dans cette perspective. Y a t-il en effet à la fois plus tragique et plus comique pour un homme incapable de communiquer avec son entourage et qui, de surcroît, parvient à peine à démêler les fils de ses propres raisonnements, que de travailler dans le secteur symbolisant par excellence l’ultracommunicabilité de notre monde moderne ? L’écriture de ce roman a ceci de réjouissant : portée par une langue soignée et savamment maîtrisée, c’est sans ménagement et presque avec enthousiasme qu’elle pointe du doigt ce qui fait mal dans les temps désenchantés qui sont les nôtres.

(Honecker 21. Jean-Yves Cendrey. Editions Actes Sud : 2009. 223 pp.)

 

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Nos coeurs tordus – Séverine Vidal et Manu Causse

 

Je ne suis pas une spécialiste de littérature jeunesse, même si je ne suis pas fermée à ce genre. Je reconnais tout de même que je suis davantage attirée par les beaux albums qui exacerbent les sentiments mêlés de nos drôles de vies que les romans jeunesse. Mais il se trouve que j’ai reçu, grâce à Lecteurs.com, ce livre par la poste : Nos cœurs tordus. Et avant de l’offrir à mes filles, je me devais de le lire et d’en faire une chronique, car là est l’engagement que nous prenons quand nous participons aux différents concours de Lecteurs.com.

Je me suis donc attelée à la lecture de ce petit roman en décembre, presque ma dernière lecture de l’année, au moment de noël. Ce qui signifie avoir un bouquin que l’on glisse partout : dans le sac à main, à l’avant de la voiture, dans la valise, qu’on oublie à côté de la cheminée… Une lecture-plaisir sans « prise de tête ».

Le héros est Vladimir, Vlad pour les intimes, que l’on découvre le jour de sa rentrée en troisième dans un nouvel établissement, le collège Georges Brassens ouvrant une section ULIS cette année-là. Vlad sera le point d’ancrage de toute l’histoire qui se déroule sur une année scolaire (de septembre à juin), le lien entre les différents personnages, tous de sacrés « bras cassés » ou cabossés de la vie. Il sera le point d’ancrage tout en laissant d’autres voix se faire entendre. Là est un des intérêts de ce roman, à mon avis : cinq points de vue s’entremêlent sans cesse, donnant la parole avec la même densité à plusieurs types de personnages en plus de notre protagoniste (qui souffre d’athétose mais qui assume totalement son handicap, à l’humour incisif, salvateur, aux très beaux yeux et qui ne manque pas d’esprit) : Dylan le trisomique qui a un peu peur d’arriver au collège, Saïd qui redouble sa troisième et qui est empêtré dans l’étiquette qu’on lui colle depuis si longtemps mais dont il aimerait bien se défaire, l’adulte Flachard, le principal-adjoint, qui semble avoir le même « cœur tordu » que les élèves qu’il a dans son établissement et Mathilde, la fille en fauteuil roulant et surtout en colère contre la terre entière, celle qui –contrairement à Vlad- n’assume pas du tout et vit très mal sa situation.

Et cela donne un roman assez joyeux, finalement. Bien sûr qu’on y parle de handicap mais ce qui m’a plu, c’est que ce thème n’apparaît pas de façon trop appuyée, les auteurs ne cherchant pas à « faire pleurer » le lecteur mais plutôt à lui montrer –presque de façon allégorique- que les différences sont partout, tout le temps, à tous les niveaux ; on y parle presque plus de cinéma, de rêves, de sentiments. Et à y réfléchir, on y parle davantage encore de la difficulté de grandir, de la difficulté d’être un adolescent au collège que celle d’être un adolescent handicapé.

Ce court roman-jeunesse est réussi, je pense, et il atteint son but : faire réfléchir « l’air de rien » et surtout faire goûter le plaisir d’une écriture drôle, tendre et poétique.

« Et comme chaque matin, elle ne voit pas les genoux cagneux, les hanches en vrille, le dos en virage et les doigts crochus. C’est ça l’amour d’une mère. Ça me tient debout. » (p.8)

« Elle, elle fait comme si… Comme si de rien, comme si je ne lui avais pas envoyé de SMS, hier soir. Le mois dernier. L’année dernière. Il y a une vie, un siècle, une éternité. » (p.121)

Ce ne sera pas ma lecture la plus forte de l’année deux mille dix-sept mais je ne vais pas non plus bouder mon plaisir car cette lecture est arrivée à point nommé et j’ai hâte de le donner à mes filles, avoir leurs retours, savoir si elles partagent mon avis. Ou pas ! Et je le conseille bien sûr à tous ceux et toutes celles qui aiment la littérature jeunesse.

 (Nos cœurs tordus. Séverine Vidal et Manu Causse. Editions Bayard jeunesse :2017)

 

Trois baisers – Katherine Pancol

 

Voilà, c’est fait, même si je peine à le confesser honteusement, je ne peux à présent que me soumettre docilement aux aveux : j’ai lu, et bien lu jusqu’au bout, jusqu’à la fin, jusqu’à la lie, les 845 pages du dernier roman de Katherine Pancol. Car oui, c’est bien la honte qu’il me faut braver pour se confronter à cette part obscure, inexpliquée mais inaliénable de soi-même, ce penchant pendable qui vous pousse au délit de lecture, cet élan de vice insondable qui vous incite à commettre ce qu’objectivement vous ne pouvez ni approuver, ni même justifier. Lire ce genre de « littérature » best-seller, si tant est que le terme soit un tant soit peu approprié, ce dont, au terme de ma lecture, je viens franchement à douter, c’est un peu comme se jeter avec voracité sur un paquet de bonbons en plein milieu d’un régime, comme veiller tard sachant que l’on doit se lever tôt, ou comme fumer une cigarette , juste une, après une longue période de sevrage… Il s’agit tout simplement d’un acte furieux et suicidaire que votre raison condamne fermement et dont même votre cœur vous sermonne. Un acte que rien ne vous oblige à accomplir et que pourtant, et peut-être  pour cela même, vous savez que vous allez, et en toute connaissance de cause, vous rendre coupable. Il est vrai qu’en ouvrant ce livre, on prend, penaud, un plaisir un peu honteux, un peu régressif. On sait bien que l’on ne devrait pas, que ce que l’on s’apprête à faire là est purement répréhensible à nos propres yeux, que l’on s’aventure sur le plus fangeux des terrains où, le premier pied posé,  l’on n’aura d’autre choix que de lamentablement s’embourber. On le sait, et pourtant, allez savoir pourquoi, on le fait et, dans un premier temps du moins, on se délecte de ce mini-vice, de ce petit plaisir propre à la transgression.

Peut-être pense t-on confusément qu’abdiquer tout esprit critique, que s’abrutir en toute impunité, que renoncer à toute attente intellectuelle élimine la possibilité même de toute déception. On se leurre, bien évidemment. Si, dans les premières pages, concédons-le, j’ai pu me réjouir de retrouver toute cette flopée de personnages pancoliens et constater, fière de mes facultés mémorielles, qu’ils m’étaient toujours familiers malgré le temps écoulé depuis mon dernier contact avec ces derniers, il ne m’a toutefois pas fallu attendre une éternité avant de mettre à jour l’entourloupe. Si Pancol a toujours, me semble t-il, avancé à visage découvert et jamais prétendu être autre chose que du toc, du faux, du simulacre, ce dernier texte franchit clairement un pas supplémentaire vers le néant. L’idée n’est plus, comme par le passé, d’imiter, dans une cocasse parodie, ce qu’il est convenu d’appeler la littérature. Pire que cela ici : l’ambition semble être d’anéantir cette même littérature, de l’étriper, de l’esquinter jusqu’à littéralement et dans un incompréhensible élan destructeur, la mettre fatalement en pièces. De fait, j’étais loin, avant d’entreprendre cette lecture, de m’imaginer l’ampleur du désastre, l’ampleur du crime que, contre la littérature, s’apprêtait à commettre Pancol en prenant de nouveau la plume.

Si j’avais assurément bien compris qu’en-dehors de l’histoire et des personnages qui la peuplent, il n’y avait, pour cette auteur, point de salut, je ne l’aurais, je l’avoue, pas pensé capable de saccager avec une telle furie ces personnages qu’elle avait elle-même créés. Car que sont-ils donc d’autres ces Hortense, ces Zoé, ces Joséphine, ces Stella, ces Gary, et j’en passe, qu’un défilé d’entités vides de sens et d’intérêt, que de vulgaires caricatures sans reliefs, que des figures simplistes,abétifiantes et lénifiantes de notre société dans ce qu’elle a de plus vil et de plus repoussant ? Dans ce monde de pacotille, tout est affaires d’apparences, de succès compris et mesuré en terme d’enrichissement. L’épanouissement de chacun se traduit en chiffre d’affaire, en paillette et en miraculeuse célébrité soudaine. Peut-être Pancol transfère t-elle par perfusion dans les veines de ses personnages le fluide de sa propre existence littéraire et surtout médiatique, le fluide magique de sa célébrité réduite au nombre de ses ventes, à celui de ses ouvrages exposés dans les vitrines racoleuses des librairies ? Toujours est-il que nous côtoyons au fil de ces trop nombreuses pages des personnages qui percent,  les uns, dans le domaine impitoyable de la mode à la sueur de leur ambition et de leur égocentrisme amoral, les autres dans le domaine littéraire, les retombées financières étant conçues comme un gage incontesté de qualité. D’autres trouvent le bonheur en gagnant miraculeusement de faramineuses sommes au loto, tandis que certains, piétinant tous leurs principes, se lancent dans le prometteur secteur de la production du plastique. Même Stella, la pauvre fille méritante, anciennement maltraitée par son beau-père, se console en soutirant de l’argent dormant sur le compte de son défunt père-tyran, par l’entremise de sa grand-mère… Et qu’on ne s’y méprenne pas : il ne s’agit nullement d’un exposé critique de notre monde financiarisé, loin s’en faut. On sent, tout au contraire, poindre la croissante jubilation de l’auteur face à la réussite économique de ses personnages, on sent qu’implicitement elle nous exhorte fermement à partager sans retenue son ravissement, sa fervente communion avec ces valeurs misérables.

Comment, dans de telles conditions, prendre plaisir à lire ces sordides trajectoires de vie qui, viscéralement, ne peuvent que susciter la nausée ? Comment trouver le minimum vital d’empathie quand,en outre, ces personnages ineptes, non contents d’être guidés par l’ambition et l’argent, non contents d’être dépourvus de toute complexité ou ambiguïté interne, tombent sous le sceau de l’incohérence et de l’incrédibilité totale ? Car d’être si grosses, les ficelles semblent des cordes dans ce roman qui s’avère vite infréquentable. Si l’on peut s’efforcer de faire fi de l’invraisemblable en faisant semblant de croire que, dans une même famille, il soit possible de faire coexister une créatrice de mode épaulée par Inés de la Fressange, une heureuse gagnante au loto devenue millionnaire, un aventurier dévoré par un crocodile, une universitaire de renom, et, tant qu’on y est, le fils illégitime de la reine d’Angleterre, peut-on supporter, goutte d’eau faisant déborder un vase déjà bien plein, l’ajout ahurissant d’un enfant de dix ans surdoué et membré comme un adulte, dont les facultés mentales permettent de communiquer par télépathie avec tout être de la planète ? Non, dans une immense bonté, je ne m’acharnerai pas et ne remuerai pas le couteau en décrivant par le menu les aventures grotesques de ces personnages ridicules que le bon sens aurait dû m’inciter à abandonner sur le seuil de la première page. Je n’insisterai pas davantage sur l’extrême pauvreté du langage utilisé, constamment saturé de stéréotypes. Pancol ferait presque peine lorsqu’elle tente de maladroitement restituer les mots qu’elle considère comme étant ceux des jeunes actuels par la bouche du jeune Tom, ou ceux qu’elle considère comme étant ceux, anglicisés à souhait, du business et du monde brillant des start-up par la bouche de l’ambitieuse Hortense Cortés, la véritable héroïne de ce pitoyable roman-feuilleton.

A l’instar de l’essence des personnages, celle de l’écriture, d’une linéarité des plus totales, est d’un vide sidéral et sidérant, d’une platitude sans nom, aussi creuse que les slogans des T-shirts créés par Hortense, aussi consternante que les phrases répétées comme des maximes par sa petite sœur Zoé. Nous assistons, en somme, à une véritable et radicale débâcle de l’intellect, à une atterrante et atroce démission de l’écriture.Affaiblie à l’extrême, celle-ci n’est pas même en état de prendre en charge ce qui lui incombe pourtant, à savoir le traitement de l’espace et du temps. Pour pallier ses propres défaillances, l’auteur est parvenue à mettre en place un stratagème des plus ingénieux : c’est le fameux Junior, enfant prodige quasi-extraterrestre qui permet à la narration de se déplacer et de librement voguer sur l’espace-temps nécessaire à la progression de l’histoire…

Je pensais que, faute d’espoir, il m’était impossible d’être déçue : si je dois adresser un remerciement à Katherine Pancol, c’est au moins que de m’en avoir démontré le contraire, et de nous avoir ici rappelé que la chute vers le bas est infinie. C’est promis, je cracherai s’il le faut : j’arrête dès aujourd’hui et à tout jamais Pancol. Et je le jure devant témoins : la prochaine fois qu’une sombre envie de la sorte vient à me reprendre, j’opterai pour un vrai paquet de bonbons, si possible tard un soir où je sais devoir me lever tôt au matin.

(Trois baisers.Katherine Pancol. Editions Albin Michel : 2017. 855 pp.)

 

Le défi de l’automne… On continue!

Parce qu’il y a toujours ceux ou celles qui aiment prendre le train en marche… Tels de véritables aventuriers finalement. Ils courent, ils courent, s’essoufflent, le coeur battant, la poussière dans les yeux, les cheveux au vent. Mais ils l’ont le train. Toujours. Martha fait partie de ces personnes-là: une vraie aventurière cette Martha, qui ne lâche rien et va jusqu’au bout, même avec des contre-temps et des imprévus. Merci pour ce défi relevé mon Indiana à moi!

Pour le découvrir, cliquez ici ou sur « le défi du trimestre » dans le menu.

Les terres dévastées – Emiliano Monge

On lit ce livre comme on tomberait dans un gouffre : au moment où l’on comprend qu’il est vain de se débattre, vain d’essayer de se libérer de son emprise infernale, il est déjà trop tard, la chute est déjà trop amorcée pour que toute idée de renoncement, tout retour en arrière soient envisageables.

Car c ‘est bien de descente dont il s’agit là. Difficile d’imaginer livre qui s’enfonce plus profondément, qui puise davantage au fin fond des entrailles de la malfaisance humaine, qui se vautre autant dans les affres d’une humanité moralement décadente ayant tourné le dos à toute forme de salut, de foi ou d’espérance.

L’histoire qui se déroule dans un territoire innommé d’une des jungles de la frontière du Mexique, et dont le présent de surface ne fait pas état de plus de quelques heures, tourne autour d’une sombre affaire de trafic de migrants chapeauté par un couple, Estela et Epitafio, qui font office de chefs de bande, couple dont la relation amoureuse est d’emblée teintée d’un halo morbide. Dans ce roman d’une noirceur sans appel, dans cette œuvre qui transpire la violence par tous ses pores, la thématique tient le premier rôle sur la scène de l’horreur que semble s’être imposé l’auteur comme décor. Le récit dérange dès son ouverture, lorsque nous découvrons ces deux êtres épris l’un de l’autre et dont l’union semble bâtie sur les ruines de leur propre passé traumatique d’orphelins, occupés à choisir parmi la horde de migrants dupés par leurs passeurs ceux qu’ils vont, telles des marchandises, acheter puis revendre au meilleur prix. Chargés dans des camions, ligotés, battus, violés, marchandés, niés dans leur humanité, dégradés jusqu’à l’insoutenable, ces êtres-objets entament alors un terrible périple où peu à peu ils perdent non seulement leurs espoirs d’une vie meilleure, mais aussi leur nom, leurs mots, leur foi, leur âme, leur être. Le lecteur, écorché, saigne et souffre littéralement à cette lecture dont on ne pourrait en concevoir de moins complaisantes, mais la souffrance est, comme l’assène à l’envi Estela « dans la tête, pas dans le corps », morale et non physique, née de l’anéantissement pur et simple de toute empathie, de la démission de la miséricorde, bien plus que du récit déchirant des corps violentés. A cette ligne narrative rouge sang s’ajoute, superposée et pourtant imbriquée, celle des luttes de pouvoir qui déchirent ce groupe de trafiquants cruels qui se dénomment d’eux-mêmes « la Patrie », où le machiavélique Sepelio, homme de main d’Epitafio, s’apprête à mettre à exécution le vaste complot lui permettant de prendre la place de ce dernier. Plus éloignée, comme estompée et en arrière-plan, la narration s’attarde aussi par intermittence et en simultanéité sur le présent des passeurs-traîtres, ces deux jeunes frères nés dans la forêt dont la pitance est conditionnée aux revenus de leur sombre tâche : inlassablement, convoi après convoi, comme dans la gueule d’un loup, ils remettent à Estela et Epitafio les hommes, les femmes et les enfants fuyant leur pays dont ils trahissent invariablement la confiance.

Dans ce maillage diégétique, le texte joue sur tous les tableaux temporels : à l’immédiateté du présent dont l’urgence est exacerbée par la frénésie d’une action finement construite et qui nous tient en haleine comme elle nous tiendrait en laisse, s’ajoute le temps indomptable et plus fluctuant de la mémoire, auquel se combine celui de l’avenir qui érige avec insolence l’espoir comme d’autres une stèle. Le traitement de l’espace est, lui aussi, travaillé à l’extrême : le récit, à l’image du voyage fondateur des migrants et de la course-poursuite qui se met en branle entre Estela et les traîtres d’Epitafio, est en mouvement perpétuel, se glissant à l’intérieur des crânes des uns et des autres, nous brinquebalant au sein d’actions diverses ayant lieu au même instant, relevant ainsi l’imbattable défi de la simultanéité.

Dans ce monde en déliquescence et extorqué de toute valeur éthique, rien ne nous sera concédé, aucune miette d’espoir ne sera accordé au lecteur dont les peines resteront brûlantes et les blessures à vif. Dans cet impitoyable univers de papier, dans cet éberluant royaume du mal, dans cet enfer dantesque, nul ne sera sauvé, aucun ne se verra expié, les fautes resteront intactes. Partagé entre fascination et révulsion, entre dégoût et attraction, la volonté du lecteur est comme anéantie, et c’est presque sous anesthésie et avec des gestes de somnambule que l’on tourne mécaniquement ces pages qui une à une aiguisent la douleur, ces pages où s’étalent les pires cruautés, les pires monstruosités dont peut se rendre capable notre espèce dès lors que l’a quitté tout sens de l’amour de son prochain.

La face avilie de l’humanité qui se dégage ainsi de ce texte semble modelée à l’image des figures récurrentes et lancinantes que sont celles des chiens et des rapaces dont l’omniprésence brode les contours du récit, comme pour nous rappeler que la servilité et l’avidité sont les deux seules mains qui agitent encore faiblement les fils au bout desquels s’animent ces pantins qui évoluent entre ces pages. La négation de l’être exploite même la voie grammaticale : on ne trouvera nul pronom personnel, Emiliano Monge préférant substituer au « je », au « tu », au « il » mille surnoms, mille périphrases tant pour nommer ceux qui ont perdu leur humanité que pour nommer ceux qui l’ont salie. En terme de rapports humains, nul horizon au-delà de l’échange mercantile, de l’abandon, de la trahison, de la violence, souvent gratuite. Nous entrons dans un monde où la solitude est maîtresse, où la communication est impossible. Le couple formé par Estela et Epitafio constitue le seul espoir de rompre cette logique infernale : or, l’amour qui pourrait les sauver et les élever est condamné avant de naître. La surdité d’Estela et l’incessante série d’appels téléphoniques manqués rendent plus ferme encore la pierre de l’incommunicabilité sur laquelle se dresse l’échine même du récit. Le langage de ce couple de bourreaux, tout comme ceux de l’ensemble des personnages, est celui de la vulgarité la plus crue, celui où les mots eux-même font violence, où parler revient à insulter, à mépriser.

Dans un monde narratif pareil, il n’existe pas même de place pour un quelconque manichéisme, car il n’y a tout simplement pas de place pour un bien qui viendrait s’opposer au mal, à la malveillance absolue qui englue le texte et qui, comme une odeur putride, envahit et contamine l’ensemble du tissu verbal. Même parmi ces migrants que l’auteur appelle alternativement les « sans-âme », les « sans-nom », les « sans-dieu », la cruauté guette et reste à tout moment susceptible de se creuser un abri. C’est d’ailleurs l’un deux, ce géant anciennement champion de boxe, qui sera « par chance » choisi par Epitafio, et qui deviendra l’assistant complice de ce dernier, sous la contrainte d’abord, puis de son propre chef, et enfin avec une délectation qu’il ne pourra plus faire semblant de nier. De même, l’amour inconditionnel que se vouent mutuellement Estela et Epitafio, telle une rose sur un tas de fumier, trouble et fait obstacle à toute lecture simplificatrice. Car de cette humanité haineuse de ceux qui se font nommer « la Patrie » à celle déchue de ceux qui espéraient tant de leur cheminement, il n’y a qu’un pas timide, qu’une différence de degré et nullement de nature.

Et c’est cette vérité assourdissante, cette vérité face à laquelle on aimerait se boucher les oreilles, que nous hurle du début à la fin ce texte d’une puissance terrifiante. C’est sans vergogne que ce récit nous souffle constamment au visage l’haleine fétide de cette part viciée de nous-mêmes, de ce monceau sanguinolent abrité en notre propre sein. Telle celle d’un Volodine qui aurait renoncé au fantastique, l’écriture de Monge vomit un torrent dans le tourbillon duquel surnagent les instincts les plus vils, les peurs les plus ancestrales ; elle charrie et traîne avec elle l’existence dans toute sa laideur, le bagage sans fard de notre condition. Impossible de se positionner : on observe simplement se mouvoir et ramper l’être humain dans ce qu’il est et dans ce qu’on voudrait toutefois qu’il ne soit pas. Mais le verdict est irrévocable : ce que ces mots au lyrisme débridé arrachent dans la douleur, ce n’est ni plus ni moins qu’un indéniable lambeau d’humanité, fût-il en putréfaction, fût-il un exacerbé condensé de toutes les indignes infamies passées, présentes et à venir.

Il faut lire  Les terres dévastées  même s’il vous dévaste, même s’il vous malmène, il faut le lire même s’il vous perfore, même s’il vous broie. Il faut le lire même s’il vous faut, pour l’exorciser, comme moi, en écrire quelques mots.

(Les terres dévastées. Emiliano Monge. Editions Philippe Rey : 2017. 344 pp.)