La distance qui nous sépare – Renato Cisneros

 

Il m’a fallu quelques pages avant de comprendre ce que je lisais là : ce qui, dans mon esprit, semblait au départ être le récit totalement fictif d’un homme écrivant sur son passé familial et en particulier sur son père décédé, s’est avéré n’être ni plus ni moins que le récit biographique de l’existence de celui qu’on a surnommé « El Gaucho », ce général péruvien aux thèses fascisantes qui a été amené pendant la dictature au Pérou, et après, à assumer de lourdes tâches politiques très controversées par la gauche, ce proche de Videla et de Pinochet, caractérisé par son douteux goût de l’autorité et de la revanche, récit fait en outre par son propre fils, alors journaliste renommé dans son pays.

Il m’a fallu, disais-je, quelques pages pour percevoir la nature quasi-historique du roman que je tenais entre les mains, et pourtant l’illusion première, tenace, ne s’est jamais vraiment dissipée au fil de ma lecture. C’est que ce texte est doté d’un curieux don, celui de nous suspendre comme en équilibre entre ce qui relève du discours intimiste et presque psychanalisant, et ce qui relève des faits historisés et certifiés par la mémoire collective. Dans un état de vibration permanente, cet écrit, qui se laisse donc difficilement emprisonner dans une quelconque qualification, nous contraint à osciller sans cesse, tout plongés que nous sommes dans notre incertitude quant à la nature de ce à quoi nous nous trouvons confrontés.

Durant de longs espaces textuels, il nous semble en avoir le cœur net : la volonté de l’auteur est bien de nous transmettre la difficulté d’un fils à tout bonnement exister au milieu d’une généalogie si pesante, parfois même oppressante, où non seulement le père a joué toutes les cartes de l’héroïsme mis en scène, mais aussi où toutes les unions des générations antérieures, marquées par le sceau de l’illégitimité, ont semblé forcer le destin. Perdu sur ce fil génétique, abandonné sur cette lignée presque programmatique et cousue d’or où se mêlent la reconnaissance – fût-elle critique – de l’Histoire, et les histoires d’amour vécues sur le mode à la fois du triomphe et du conte de fées, l’auteur-narrateur, alors en pleine rupture amoureuse, prend la plume suite aux conseils d’un psychanalyste pour, selon ses dires explicites, se dépêtrer des mille filets qui l’enserrent et parvenir à  façonner sa propre vérité subjective concernant la figure imposante de son père. L’acte d’écrire est donc conçu comme le seul lui permettant de s’extraire de la pression implicite que celui-ci, même mort, continue d’exercer, et de commencer enfin, véritablement, à dessiner les contours de sa propre individualité. Cette perspective semble même évidente lorsque l’écriture s’attarde sur les souvenirs symboliques de l’enfance de l’auteur : ses premiers émois amoureux, la confession de tout ce qui, enfant ou adolescent, le rendait honteux ou complexé, les réminiscences toutes sensorielles du vécu familial, l’écho émotionnel complexe de la mort de son père, et j’en passe.

Et puis nous tournons la page, et là, face à un nouveau chapitre, de nouveau nos certitudes s’effondrent, de nouveau notre analyse flanche, de nouveau nous en venons à douter. Non, l’auteur nous raconte autre chose : il expose désormais et plutôt clairement, voire brillamment, le contexte politique péruvien de sa jeunesse, la violence de la confrontation entre les pouvoirs politico-militaires dont El Gaucho était l’un des piliers, et les mouvements marxistes radicaux usant du terrorisme, dont bien sûr le Sentier Lumineux. L’évocation du père se fait plus froide, plus mesurée. Nous le percevons alors dans la globalité de sa carrière, totalement accaparé par l’ampleur des tâches qui lui incombent, en arrivant à délaisser la sphère familiale, n’occupant son espace que par intermittence, emmuré dans un mutisme peu propice au tissage de liens véritables.Convaincus d’être dès lors sur la bonne piste, nous nous empressons de rectifier mentalement le tir, et de classer le texte parmi ceux dont la prétention est avant tout de relater l’existence d’un homme public perçu comme tel, et relayons aux oubliettes notre précédente lecture intimiste. Jusqu’au chapitre suivant où de nouveau nous nous surprenons à vaciller…

Mais sans doute est-ce là, dans ce point d’interrogation permanent, la grande force de ce livre. Sans doute le talent de Renato Cisneros est-il précisément logé dans cet inconfortable lieu où il place son lecteur, mis en incapacité totale de répondre avec certitude et de façon définitive à cette grande question qui guide et parcourt tout le texte : s’agit-il là d’une entreprise d’intimisation d’une figure publique aux implications à la fois politiques et militaires, ou bien plutôt d’un récit biographique, voire autobiographique, aux contours intimistes ? Où placer avec exactitude la frontière entre vie publique et vie émotionnelle ? Comment saisir ce personnage-auteur-narrateur sur lequel convergent à la fois le faisceau de l’histoire et celui de la problématique existentielle ?

Le vertige nous saisit car il s’agit bien du même homme narré de bout en bout, éclairé par une lumière mouvante le faisant apparaître tantôt comme un dictateur en herbe, tantôt comme un être torturé et confronté comme chacun aux affres de la vie parentale, conjugale et intime. Le malaise qui s’empare de nous dès lors que nous comprenons que ces deux fils narratifs sont indémêlables signe la puissance de ce récit qui ne cède jamais à une quelconque simplification. Nous n’aurons ici ni discours à charge ni éloge, ni incrimination ni glorification. Ce parti pris dérange parfois car il met le doigt sur ce que précisément nous ne voulions pas voir : la part d’humanité inaliénable à tout être, cet être fût-il un personnage impitoyable et sanguinaire. Ici toutes les cartes sont en permanence rebattues et on glisse comme par mégarde sur un terrain sur lequel précisément on ne voulait pas mettre le pied : celui où sont mis face à face, sans qu’aucun choix ne soit établi, l’homme et son œuvre.

S’il est vrai que je ne classerais pas cet ouvrage parmi ceux dont le souvenir m’est impérissable, je lui reconnais sans scrupules ni réserve le mérite et l’audace de faire voler en éclats un certain nombre de nos repère préconçus.

La tâche initiale fixée par l’auteur lui-même me semble pleinement réalisée : dans un discours juste où sont mis à mal tous les monstres et tous les saints, celui-ci parvient avec brio à réduire « la distance qui le sépare » de son géniteur, à s’approprier une image de ce dernier qu’il s’est enfin lui-même forgée et, par-là même, à se frayer une place à sa mesure dans la complexe généalogie des fantômes qui l’entourent. On l’imagine presque, en lisant ses mots, cet auteur saisissant la plume comme d’autres saisissent la pelle, s’attelant dans une forme toute littéraire du rite initiatique, au dur labeur de déterrer le corps symbolique du père de son for intérieur, pour mieux l’enterrer, inoffensif désormais, à côté de lui…

« Dans ces pages, j’ai engendré El Gaucho, en donnant son nom à une créature imaginaire, afin de devenir son père littéraire. La littérature est la biologie qui m’aura permis de le mettre au monde, à mon monde, en provoquant sa naissance dans la fiction. » (p.310)

(La distance qui nous sépare. Renato Cisneros. Christian Bourgois Editeur : 2017. 318 pp.)

 

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Le jour où je n’étais pas là – Hélène Cixous

 

Quand on ouvre un livre comme celui-ci, c’est peu dire que l’on s’y sent perdu, un peu intimidé même ; c’est peu dire que l’on se demande si on va être à la hauteur, si l’on va réussir même à comprendre ce dont il retourne. Et pourtant, si rien n’est facilité quant au sens du contenu diégétique, si rien n’est donné en pâture à la mâchoire frémissante de notre intellect, si rien n’est dévoilé de façon limpide ou frontale, si, au fond, rien n’est vraiment dit, aussi incroyable que cela puisse paraître, ces mots – car c’est de mots et rien que de mots dont il s’agit – , ces mots tout triturés soient-ils, ils nous parlent et, par des voies toutes détournées, dans leur logique déboussolée, nous font accéder au sens de leur contenu.

Car dans les romans d’Hélène Cixous, le motif compte bien moins que le tissu. Si l’auteur, fidèle à ses élans autobiographiques, nous livre la plus sombre et la plus lancinante des douleurs de sa vie, à savoir la perte de son enfant trisomique, ce qui retient notre attention et force notre admiration, c’est surtout cette formidable capacité à presser la langue jusqu’à, comme un jus, en extraire son essence, et même sa quintessence. Telle une révolutionnaire de la linguistique, Hélène Cixous sait braver tous les interdits pour nous faire pénétrer dans un espace nu, dans un monde verbalement sauvage où tout est possible, où chaque mot prononcé comporte sa part d’aventure. Ici, la ponctuation enfreint toutes les règles de bienséance, les néologismes sont légion, le sens nous parvient de façon diffuse et circulaire, dans un tâtonnement d’analogies sémantiques, la sonorité des mots elle-même participe de l’histoire narrée. Nous voilà comme déportés sur un territoire textuel inconnu où la langue, poussée dans ses derniers retranchements, parvient à communiquer ce qu’elle n’est intrinsèquement pas capable de communiquer. Chiens fous lancés sur la page, les mots nous mordent aux chevilles et ne nous lâchent pas.

Les paroles rapportées de la grand-mère maternelle de cet enfant condamné dès la naissance, à qui la garde en a été, par désespoir, confiée, sont analysées par la narratrice -protagoniste- auteur bien moins pour ce qu’elles disent que pour ce qu’elles suggèrent, pour ce qu’elles « non-disent », en somme. L’écho que ces paroles trouvent dans d’autres paroles prononcées dans d’autres circonstances et à d’autres membres de cette famille dont il est pleinement question dans cette œuvre, compte bien plus que leur simple linéarité communicationnelle.

Fouler le sol de cette prodigieuse littérature que je juge d’avant-garde, c’est faire fi de tous nos rances horizons d’attente, c’est briser toutes les chaînes rouillées qui retiennent les monstres bâillonnés que sont la grammaire, la syntaxe, le lexique, et le reste, pour accepter de retomber en enfance, dans l’enfance des mots, dans cet état de nature du langage où parler et jouer à la balle ne sont pas foncièrement distincts.

Qu’elle est belle, qu’elle est jouissive, qu’elle est créative cette langue revisitée par l’écriture sans scrupules de Cixous. Qu’ils semblent évidents ces mots malléables qui, d’être sans cesse brutalisés, lacérés, lapidés, éviscérés, tailladés et transpercés, parviennent enfin à exprimer ce qui, par-delà les conventions sociales et grammaticales, reste de notre être le plus intime et innommable qui soit.

Inutile d’en dire plus : ce serait sacrilège, car nulle chronique ne saurait se substituer à la lecture des incroyables textes de cet auteur, qui se révèle là dans tout son art, inconditionnelle anarchiste de la parole fissurée, étrange messie aux proférations linguistiquement blasphématoires, à la voix affranchie de tout dogme. Il faut tout simplement lire, et à pleines mains applaudir, le talent incomparable de cette grande dame.

(Le jour où je n’étais pas là. Hélène Cixous. Editions Galilée : 2000. 190 pp.)

 

Au coeur des années folles; tome 1: Les esprits amers – Jenn Bennett

 

Me considérant une lectrice plutôt ouverte et curieuse de découvrir de nouveaux genres littéraires, il me prit l’envie –il y a quelques mois- de participer à un des nombreux concours de Lecteurs.com dans l’espoir de gagner un livre d’un genre que je ne maîtrise pas du tout : la romance. Et j’ai gagné ! Le tome 1 de la série Au cœur des années folles : Les esprits amers de Jenn Bennett.

J’ai donc ouvert ce roman telle une néophyte plutôt enjouée au vu de la période historique choisie (les années vingt) et du thème du spectacle et de la contrebande (même si, je dois le reconnaître, l’idée des fantômes me plaisait moins).

À la lecture des premières pages, soyons francs, je n’ai absolument rien compris et cela me mettait un peu en colère car je sortais d’une lecture douloureuse (Pars avec lui d’Agnès Ledig qui m’avait déjà passablement énervée) et je ne voulais pas que cela recommence : je ne souhaitais pas renouveler l’expérience d’une lecture qui devient un véritable labeur sans fin.

Mais par honnêteté vis-à-vis de Lecteurs.com, je m’accroche (un livre gagné signifie une chronique ; j’ai beaucoup de retard d’ailleurs). Je m’accroche… Je finis par deviner un peu mieux la trame de l’histoire, je commence à comprendre le lien qui s’instaure entre les personnages principaux. Est-ce typique de la romance ? Je n’en sais rien mais je découvre aussi, au fil des pages, un registre érotique que je ne m’attendais pas à trouver ! Bon an mal an, ce dernier fonctionne plutôt bien pour ma part et je ne reste pas totalement indifférente à ces scènes de forte sensualité, même si, d’un point de vue littéraire, nous pourrions imaginer une autre richesse lexicale. Pour ne prendre qu’un exemple, il existe d’autres synonymes au mot « queue », dont l’utilisation se fait lourde, au bout d’un certain temps.

Par contre, je tiens tout de même à souligner ce que je considère comme un gros point noir et qui a trop souvent gêné ma lecture : Le travail de correction de la maison d’édition Charleston, qui semble presque totalement absent. Est-ce la version que tout un chacun peut acheter en librairie ou un jeu d’épreuves non corrigées ? Je n’en sais rien mais il me paraîtrait irrespectueux vis-à-vis du lecteur de vendre un livre avec autant de coquilles, de fautes d’orthographe et de conjugaison, voire d’incohérences dans la structure même de certaines phrases. J’imagine mal une personne payant neuf euros pour ce livre de poche. Laissons le doute planer… Cela était très certainement un jeu d’épreuves non corrigées.

Mis à part cette (grosse !) faiblesse et malgré une quantité non négligeable de clichés et autres étrangetés, je dois avouer que cette lecture s’est mieux terminée qu’elle n’avait démarré. Ce roman est donc pour moi du domaine du divertissement, dans lequel on retrouve une histoire d’amour « classique », quelques scènes de sexe qui donnent un peu de « croustillant » et un peu de suspens. Un divertissement, rien de plus. Pour certains, cela sera suffisant.

 

(Au cœur des années folles ; tome 1 : Les esprits amers. Jenn Bennett. Editions Charleston ; Collection Diva Romance : 2017)

Les chaussures italiennes – Henning Mankell

 

Etrangement, il m’a fallu un certain temps avant de l’admettre, voire d’en prendre pleinement conscience. Etrangement, c’est tout docilement et sans trop rechigner que j’ai poursuivi ma lecture jusqu’à la dernière page, sans sérieusement songer à l’interrompre. Et pourtant, force est de le reconnaître sans ambiguïté à présent : ce livre m’a profondément, immensément déçue. Lorsque je dis « déçue », je ne parle pas du décalage entre une quelconque idée que je m’en serais faite avant de l’ouvrir et la déconvenue infligée à la lecture, mais bien de l’écart vertigineux et somme toute assez rare entre les belles promesses portées généreusement par le début de ce roman et l’insipidité sans appel de son contenu à partir du moment où le récit embraye réellement. L’auteur semble, à l’instant précis où il lance les dés de l’intrigue à proprement parler, tourner le dos au travail d’écriture, et trahir ainsi le potentiel poétique que la situation narrative initiale laissait entrevoir.

Car, il faut bien rendre à cet ouvrage cette justice, le début m’a littéralement enchantée, et c’est toute confiante que je me suis engagée dans la lecture de celui-ci. C’est qu’il éblouit d’emblée ce personnage central de Fredrik, cet homme très âgé qui vit depuis tant d’années sur une île glacée de la Baltique, dans un isolement parfait et choisi, accompagné seulement par le rythme des saisons et l’existence cadencée de ses animaux domestiques boiteux. Cet homme qui a pris trop tôt sa retraite de médecin, ne pouvant digérer la faute médicale dont il fut l’entier responsable et suite à laquelle une patiente s’est trouvée amputée par erreur d’un bras sain. Cet homme qui a fui son amour de jeunesse par pure lâcheté et échoué à retrouver dès lors la moindre étincelle d’amour, cet homme qui, en définitive, s’est abandonné lui-même aux démons des éternels ressassements et pour qui l’humanité ne présente plus aucun espoir de lien, voire plus aucun espoir tout court. Il est beau par sa complexité cet homme entaché de défaillances qui, alors que son passé pèse comme un fardeau sur ses épaules, essaie de ramasser, dans son présent sans éclat, les miettes de ce qui pourrait encore le maintenir en vie. Et c’est dans et par ses menus gestes qu’il tente d’accomplir cette grande destinée, cette impensable réconciliation avec soi : dans ces bains matinaux dans la glace rappelant à son souvenir la présence persistante du sang qui coule en lui, dans l’observation minutieuse du salon abandonné aux fourmis qui s’évertuent à envahir l’espace de leur fourmilière grandissante, dans son envie sans cesse contrariée de remettre sur pied son vieux bateau échoué dont la présence inutile lui est pourtant essentielle.

Il est complexe et dense, cet homme à l’abri des pulsations du monde, par la trajectoire folle qui l’a mené à transcender ses origines modestes en entreprenant avec succès de brillantes études supérieures, réparant ainsi les vaines humiliations matérielles subies par ses parents dont l’existence a été constamment soumise à rude épreuve. L’histoire familiale se déploie dans la mémoire de ce personnage dont le monde mental nous apparaît d’emblée comme un puzzle que le doute et le remords auraient laissé inachevé.

C’est donc dans ce cadre riche et comme éthéré, dans cette routine à la fois brisée et harmonieuse, dans cette relation toute poétique avec les choses, que ce vieillard fait son apparition sur la scène du roman, nous apparaissant comme la figure même de la vile et grimaçante réalité se dépêtrant autant que faire se peut avec l’existence en cherchant les échappatoires vitales que sont le souvenir et l’attrait magique de la force jalousement gardée par les choses lourdes d’affect.

J’aurais aimé qu’il dure mille pages ce fragment initial si vibrant de justesse, cette narration du repos de l’âme qui se cherche parmi les tourments du passé. Hélas, tel n’est pas le cas dans ce livre : très vite, trop vite, l’auteur nous presse, nous prend par la main, nous arrache à cette douce songerie pour nous emmener sur le terrain abrupt de l’intrigue qu’il s’est choisie et dont nous sentons à chaque instant la construction laborieuse. Un beau matin, Harriet, la femme aimée puis abandonnée des années auparavant par notre protagoniste, surgit de nulle part, bravant la neige avec son déambulateur, et débarque sur ce territoire de glace pour nous cracher au visage sa réalité prosaïque, pour mettre au pas le désordre poétique et contradictoire de l’existence de Fredrik, et ruine ainsi tout le charme de l’atmosphère ouatée et doucereuse qui commençait à nous envelopper. Cette femme est atteinte d’un cancer en phase terminale, cette femme parle constamment d’un ton cinglant, cette femme boit en cachette. Finis le rêve et la berceuse, place à réalité âpre et sordide… Toutefois, nous nous y accrochons encore un peu, à cette dimension poétique d’avant Harriet, nous y croyons encore un peu, puisque le but de la visite de celle-ci relève du même registre : elle ne demande rien de plus à son amant d’hier que de l’emmener, comme il le lui avait promis autrefois, voir le lac dans lequel il s’était baigné avec son père en ce jour qui avait été pour lui, alors qu’il était encore tout jeune, si décisif. La situation brillant encore d’un certain éclat onirique, nous nous surprenons à hésiter : serions-nous encore, tout compte fait, dans l’univers du songe, dans le royaume du symbole ? Ce doute est hélas vite balayé par le texte : ce lac n’était qu’un prétexte, une ruse pour amener Fredrik à faire la connaissance de sa fille, conçue juste avant sa fuite et dont il ignorait jusqu’alors l’existence. Nous suivons alors Harriet et Fredrik jusqu’à la caravane de Louise où nous constaterons, avec grand désarroi, que la qualité du tissu littéraire se détériore encore davantage.Car l’auteur, à ce stade de la lecture, semble avoir complètement renoncé à injecter la dose de poésie à laquelle Fredrik et, dans une moindre mesure, Harriet, avaient eu droit en tant que construction narrative. Le personnage féminin de Louise est un personnage purement et entièrement transitif : rien n’est caché, tout nous est dit, et, qui plus est, sans aucun souci affiché pour le vecteur de narration qu’est l’écriture qui dès lors, de substance créatrice se fait pur outil de transmission, pur agent discursif. Il est d’ailleurs frappant de constater qu’à partir de ce tournant de l’intrigue, l’auteur use et abuse de la forme dialoguée, ne concédant plus aucun interstice au non-dit, ne laissant plus aucune chance à l’imaginaire. Semblant en prendre conscience, il élabore alors un subterfuge pour camoufler ce travers et s’écarter un peu du piège du dialogue, choisissant progressivement de relayer la parole à la forme épistolaire. Revenu de son « voyage », Fredrik va effectivement entamer une correspondance avec Harriet et avec sa fille Louise. Mais le stratagème ne trompe pas, et le procédé échoue de plus belle, ces lettres apparaissant comme des simulacres de dialogues, tout aussi plats et insipides que les précédents formulés à voix haute.

L’auteur ne s’arrête pas en si bon chemin dans sa dégringolade vers le vide du réel, dans ce lent renoncement au travail d’écriture. De retour sur son île, le vieil homme, comme enrichi de ce retour sur son passé et de sa famille fraîchement découverte, prend la grande décision de revenir à présent sur l’autre écueil de sa vie, celui de l’erreur médicale dont fut, par sa faute, victime une prénommée Agnes. Il se met soudainement en tête de retrouver la trace de cette dernière et pour ce faire, comme à son habitude, il lui écrit une lettre qui, comme par magie, rend immédiatement possible la rencontre. En adéquation avec la logique de bien-pensance qui s’est alors fermement installée dans l’histoire, Agnes est fatalement une brave femme qui est parvenue à surmonter le traumatisme de son handicap en consacrant sa vie à autrui et a ainsi fondé un foyer visant à recueillir et éduquer des jeunes filles en détresse. L’une d’elles, Sima, tombera en adoration face à Fredrik et le rejoindra peu après sur son île pour mettre fin à ses jours dans une théâtralisation toute grotesque. Est-ce utile de poursuivre le résumé des multiples événements, tous dans la même veine, s’en ensuivant ? Non, ces bribes de l’histoire relatée parlent d’eux-même et, dans un souci d’épargner à tous l’ennui du récit détaillé de la suite, je ne m’attarderai pas davantage sur le contenu diégétique dont l’unique finalité finit par être celle de rabâcher à l’envi l’idée simpliste selon laquelle toute faute passée est expiable et rachetable par des actes jugés moralement bons.

Je ne m’attarderai ni ne m’acharnerai donc pas. Cependant, je ne cesse de m’interroger sur les raisons de cette sidérante chute dans le néant que constitue le déroulé narratif de ce roman qui, tout porteur de promesses littéraires soit-il en son début, finit par sombrer dans un discours convenu et dégoulinant de bons sentiments et par tourner définitivement le dos à toute prétention créative. Je m’interroge et  m’étonne surtout de ce gâchis sans nom où la force des mots finit par céder face à la priorité faite à des thèmes tous plus racoleurs les uns que les autres, brassant à qui mieux mieux le suicide et la maltraitance, la maladie et le handicap et j’en passe. Sans doute l’auteur a t-il été obnubilé par le mirage de son message de rédemption. Sans doute pour s’assurer de le transmettre coûte que coûte a t-il préféré la fin aux moyens, quitte à piétiner sans vergogne les graines de poésie qu’il avait, en son terrain initial, semées avec patience, grâce et talent. Je n’ai pu me résoudre à mordre à cet hameçon car il me coûterait trop de renoncer à cette vérité première qui est que la qualité d’un roman se mesure à sa capacité de faire surgir un monde en nihilo de la gueule béante du monstre qu’est l’écriture. Et c’est bien là tout le drame de celui-ci : le monde dessiné l’est à grand-peine, et, bien que bruissant des malheurs les plus divers de l’humanité, il apparaît comme un abyme de fadeur et de platitude car l’auteur l’a malheureusement progressivement éloigné du tamis des mots, et condamné à n’être que le regard le plus vide qui soit sur l’existence.

J’ai mis du temps à le reconnaître certes, j’ai lu ce roman jusqu’à la dernière page quitte à en pousser un soupir de soulagement certes, mais j’en ai à présent le cœur net : en se trahissant si ouvertement lui-même, ce livre m’a non seulement déçue, il m’a aussi attristée…

(Les chaussures italiennes. Henning Mankell. Editions du Seuil : 2009. 341 pp.)

 

La Jeune Épouse – Alessandro Baricco

 

Difficile d’effleurer par les mots que j’entreprends d’écrire ici ce roman inclassable d’Alessandro Baricco… Difficile d’y apposer une quelconque définition ou d’en dessiner les contours sans crainte d’en briser le charme et l’enchantement, d’en rompre le puissant sortilège auquel celui-ci doit son existence. Car plus qu’une histoire, plus qu’un roman, ce dont nous avons affaire dès les premières pages tient de la sorcellerie du conte, de la magie de la fable, voire de la splendeur des légendes. Déployant une logique interne toute poétique qui n’a cessé de me faire songer, tout au long de ma lecture, à celle du réalisme magique du grand García Márquez, ce texte est une étoffe, un précieux tissu où s’entrelacent sans fin les fils du réel et ceux, brillants, de l’onirique, où combattent sans relâche les lois du prosaïsme et les tensions de l’imaginaire. Et pourtant, si rien n’est vraisemblable ni ne prétend même l’être, nous nous surprenons à croire dur comme fer à ce microcosme familial abracadabrant qui s’ébauche sous nos yeux, à ce fatras farfelu d’histoires imbriquées, aux préceptes de la vie de cette maisonnée qui, pour être baignés d’illogisme voire d’absurde, n’en demeurent pas moins implacables.

L’auteur se plaît à dynamiter sans scrupules toutes les règles de bienséance du réalisme, toutes les conventions de l’illusion romanesque, et ceci se manifeste d’emblée par son refus tenace de nommer ces personnages qui habitent pourtant puissamment le lieu du récit. Ainsi, nous n’aurons pas accès à l’identité de cette jeune fille qui, obéissant à une promesse vieille de trois ans, débarque soudain dans cette famille afin d’en épouser comme convenu « le Fils » et qui, constatant son absence, y attendra, tout le roman durant, son retour. Bien qu’elle constitue l’élément central et déclencheur du récit, elle sera simplement désignée sous le terme de « la Jeune Epouse ». Nous ne connaîtrons pas plus le nom de « la Mère », ni celui du « Père », de « la Fille », ou de « l’Oncle ». Pire : le texte nous dévoilera progressivement des vérités qui nous amèneront à reconsidérer sous un jour nouveau les véritables liens qui unissent ces différents protagonistes. Peu de certitudes, donc, et toutefois, page après page, bribe après bribe, nous connaîtrons tout, et mieux que quiconque, de ces êtres engoncés dans un quotidien immuable, figé et répétitif, et pourtant fourmillant, débordant même, de la mélasse de rêves, désirs et espoirs dont leur chair est faite, tâtonnant dans un présent brumeux avec pour seul guide les éclats fragmentés de leurs passés tous plus démesurés les uns que les autres.

Dans cette maisonnée étrange et en équilibre sur un fil d’irréalité où les existences se déroulent sans heurts et sans cris, dictées et rythmées seulement par le sommeil des nuits inéluctablement redoutées et la fête des repas interminables, les personnages , tels des fragments charnels arrachés à la ligne du temps, s’apparentent davantage à  des ombres qu’à des êtres. C’est tout recroquevillés sur leurs mondes intérieurs opaques qu’ils évoluent en aveugles dans le monde du réel. Leur présent est néant, tout déchirés qu’ils sont entre un passé invariablement cousu de scandaleux secrets et la folie d’un avenir fantasmé.

Mais ces ombres ont un corps, et c’est là tout le paradoxe que s’échine à savamment déployer l’auteur tout au long du roman : bien que chacun des membres de cette famille improbable soit marqué du sceau de l’immatérialité, bien que le cours de leurs vies soit auréolé d’onirique et nous apparaisse sans cesse comme purement surréel, ces songes personnifiés sont des plus incarnés. Car le corps constitue le pilier narratif qui empêche l’effondrement de ces existences à la dérive, la thématique omniprésente sur laquelle se focalisent les secondes du présent. Il en est le moteur vital, le ressort permettant d’animer et de donner vie à ces marionnettes hors du temps et des choses. Sans doute est-ce le sens qu’il faut attribuer à l’importance narrative accordée au sommeil, aux postures, aux repas. Sans doute est-ce pour cela aussi que les paroles elles-mêmes, prononcées entre les murs de cette demeure, sont conçues comme des émanations, des manifestations voire des productions matérielles du corps, chosifiées au point que, dans cet étrange univers textuel, les mots flottent, palpables, et peuvent être enfermés si besoin dans des tiroirs, dans des bagages…

Mais le talent de Baricco va plus loin que celui, déjà immense, qui s’exerce dans la sphère diégétique : il se manifeste aussi dans sa miraculeuse capacité à faire de la narration elle-même un support d’écriture et de lecture. Car en effet, s’il y a bien un « je » qui traverse de part en part ce récit démesuré, celui-ci, en perpétuel mouvement, n’est jamais là où on l’attend. Glissant de personnage en personnage, nous échappant sans fin, nous ne pouvons le saisir d’une main ferme. Tantôt attribué à « la Fille », tantôt à « la Jeune Epouse », à d’autres moments au « Père », ce « je » s’accapare parfois de l’auteur lui-même, qui prend en charge la narration pour, en véritable artisan, expliquer par le menu les difficultés de sa tâche, faisant de l’acte d’écriture lui-même le sujet de notre lecture. S’ensuit alors un délicieux jeu de cache-cache entre le lecteur et l’auteur, jeu qui, loin de nous perdre ou de troubler notre plaisir de lecture, a pour effet d’enchanter et d’ensorceler encore davantage ce récit déjà vibrant de poésie. Dans une logique métatextuelle, l’écriture nous donne ainsi à voir les dessous de l’écriture, à savoir l’outil et le matériau. Et ce procédé s’inscrit par ailleurs pleinement dans la volonté qui détermine l’ensemble de l’oeuvre : celle de détruire minutieusement – et jusqu’au dernier –  les codes de l’illusion réaliste propres au roman traditionnel. Alessandro Baricco construit ainsi son récit en même temps qu’il le déconstruit.

Mais si l’histoire est d’emblée désignée par le narrateur-auteur comme fictive, l’inverse est tout aussi vrai, dans la mesure où l’auteur ainsi représenté ne se limite pas à n’apparaître que comme le vecteur de l’écriture, mais il est également conçu comme un personnage à part entière. Pourvu de ses propres états d’âme, de son propre mystère, rongé par ses propres rêves et désillusions, il a de fait aussi une existence dans cette fiction, une existence à égalité avec celle des personnages, et donc une existence fictive.

Dans ces vies croisées que sont celle de l’auteur-narrateur et celles de ses êtres de papier, prédomine la thématique de la féminité, et plus justement celle de la traduction corporelle de la féminité. Découlant de cette dimension, la sexualité est dans ce texte toute-puissante et, même crûment évoquée, elle a toujours ici des relents de sacré. Elle apparaît, en somme, dans ce roman comme la conclusion logique et naturelle de l’importance fondamentale qui y est accordée au corps. Que celui-ci soit malade, comme c’est le cas du « Père », estropié dans le cas de « la Fille », ou sublimé dans dans celui de la grande séductrice qu’est « la Mère » à la beauté inquiétante, tous se réalisent, se détruisent ou se dépassent  par le prisme de la sexualité, à laquelle le récit semble conférer des pouvoirs à la fois sauvages et ineffables.

On ne lit pas vraiment ce livre, on y flotte, on se coule dans une atmosphère dont les éléments chimiques qui la composent n’obéissent qu’aux lois qui leur sont propres. On embrasse, on étreint l’histoire incroyable et toute délirante de cette famille qui n’en est, au fond, pas une, comme on capturerait dans des filets hésitants les fragiles papillons que sont leurs songes, veinés de terreurs et de passions. Car il ne faut pas s’y méprendre : c’est bien ainsi qu’est écrit l’ensemble de ce fabuleux texte : à l’encre des songes, dans ce langage fou et poétique qui est à la fois la langue la plus étrangère qui soit, et l’émanation la plus tangible de ce qui nous est le plus proche.

(La Jeune Épouse. Alessandro Baricco. Éditions Gallimard : 2015. 251 pp.)