Les revenants – Laura Kasischke

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Le moins que l’on puisse dire, c’est que lire un tel roman relève bien moins de l’acte cognitif que d’une véritable expérience, au sens sensoriel du terme. C’est qu’il faut accepter d’engager tout son corps dans la lecture. Il faut accepter tour à tour de se voir glacer les sangs, de transpirer d’effroi à grosses gouttes, de haleter d’impatience, voire, à la lecture de certaines scènes, de sentir littéralement son estomac se retourner.

Je concède tout d’abord qu’il s’agit là d’un genre qui ne m’est pas familier et que je ne fréquente que très peu. Polar sociologique américain faisant la part belle au surnaturel en lien avec la mort, le récit prend son essor à partir d’un événement fondateur tragique : dans un prestigieux campus des Etats-Unis où, au sein d’étranges groupes d’étudiantes nommés « sororités », ont lieu de funestes rites de bizutage, un jeune couple d’étudiants est victime d’un accident de voiture. D’emblée, la vérité nous échappe car deux versions se confrontent : celle de l’unique témoin – une femme enseignant dans cette université – qui a constaté que nul n’était décédé lors du drame, et la version officielle qui donne la jeune fille pour défunte et en tient le garçon, prétendument ivre cette nuit-là, et qui, lui, a survécu, pour responsable. Dès le départ, donc, plane un mystère morbide autour de la jeune étudiante, Nicole, qui se trouve dès lors, au sein de ce microcosme universitaire, l’objet de mille élucubrations et croyances occultes. Si certains croient la voir réapparaître et revenir de l’au-delà, si d’autres ne croient pas un mot de son décès, tous, à des degrés divers, en sont hantés.

Il serait néanmoins vainement ambitieux que de prétendre pouvoir retracer l’intrigue dans son intégralité, tant celle-ci se complexifie et se ramifie à mesure que nous tournons les pages. Sans conteste, Laura Kasischke manie à la perfection l’art de la trame, et son jeu de construction narrative atteint des sommets en termes de maîtrise et de prouesse.

Nous sommes immergés dans un récit qui, de bout en bout, gravite autour de la mort, à la fois dans sa dimension organique et dans sa dimension mystique – quoiqu’à aucun moment celle-ci ne soit abordée dans une quelconque dimension religieuse, spirituelle ou sacrée. Il y a clairement la volonté de traiter la mort dans ce qu’elle a d’inquiétant, car échappant à la logique de notre bas-monde. Il s’agit de la mort « qui fait peur », de celle qui a engendré tant de croyances et de légendes populaires, dont le récit ne se cache pas d’y puiser son inspiration.

Et pourtant, paradoxalement, c’est plus une sensation de répugnance que de peur qui m’a traversée au cours de ma lecture. Peut-être est-ce parce que, dans ce roman, cette thématique de la mort est toujours traitée comme imbriquée et indissociable de celle de la sexualité ? Peut-être est-ce aussi en partie parce que le monde « des vivants » qui sert de décor à toute l’intrigue – dont nous sentons bien qu’elle se joue ailleurs, dans un en-deçà de la diégèse apparente – lui-même est révulsant ?

Car dans ce tableau des relations humaines au sein du monde universitaire américain que nous dépeint Laura Kasischke, rien n’est pur, ni même reluisant. L’univers narratif brasse à l’envie des personnages tout en duplicité,en frivolité et en mensonge. Les jeux de pouvoir et de domination règnent en maître tant dans la sphère de la vie conjugale, sentimentale et même amicale que dans celle des relations professionnelles diverses. Tout semble n’être qu’une affaire de manigances, de manipulations et de faux-semblants. Face à l’évocation d’un monde si sombre, le malaise du lecteur ne peut que s’accroître. Celui-ci ne trouvera, au bout du compte, d’apaisement ni dans l’intrigue, dont le dénouement ne dissipera en rien le mystère, ni dans la surface du récit. Le roman semble marteler et nous asséner sans répit, tel un adage, l’idée que les choses sont toujours pires que ce qu’elles paraissent, que ce que nous percevons de l’autre n’en est que la face présentable, et quoi qu’il en soit, une infime partie de son être réel.

De même, c’est en vain que le lecteur désemparé cherchera dans le récit la clé qui permettrait d’accéder à une rationalité, de tirer enfin au clair ces histoires de revenants et de disparitions non élucidées. Laura Kasischke joue clairement avec nos nerfs : à peine croyons-nous approcher la pièce manquante du puzzle que celle-ci se dérobe, nous repoussant dans une logique narrative sans cesse renouvelée.

Je ne saurais dire en toute franchise et avec exactitude si ce roman a emporté mon adhésion, mais une chose est sûre : celui-ci possède un pouvoir d’attraction d’une force stupéfiante. Même au beau milieu des passages les plus enclins à vous inspirer du dégoût, vous ne pouvez détourner le regard, vous êtes comme ligotés à ces mots qui vous dévorent tout autant que vous les dévorez. La fascination est peut-être malsaine, mais elle est indéniable.

Loin de nier le talent véritable qui est à l’oeuvre dans la construction, la manipulation, la savante et stratégique disposition des éléments de cette intrigue des plus travaillées, je regrette toutefois que la totalité du génie de Laura Kasischke se soit concentrée là : en ajoutant à cet art du tissage de fils narratifs davantage d’épaisseur littéraire, en créant une écriture capable en elle-même de faire monde, on aurait sans doute touché ici au chef d’oeuvre…

(Les revenants. Laura Kasischke. Christian Bourgois Editeur : 2011. 588 pp.)

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Les enquêtes de John Doeuf – Tristan Pichard (auteur) et Christophe Boncens (illustrateur)

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Dans ces quelques lignes, je souhaite vous faire découvrir un véritable coup de cœur en évoquant une collection de livres pour les 4-7 ans : Les Enquêtes de John Doeuf.

Ce sont de véritables polars jeunesse dans lesquels le raton-laveur John Doeuf est confronté à des délits perpétrés dans son voisinage. Il va alors mener son enquête en écoutant les témoins, en relevant les indices, en interrogeant les suspects… Le lecteur est invité à seconder notre enquêteur en faisant appel à son esprit logique et à son observation pour exploiter le faisceau d’indices et parvenir ainsi à la clef de l’énigme.

L’écriture est intelligente. Elle met au niveau d’enfants tous les codes du polar, ménageant ainsi le suspense et éliminant une à une les fausses pistes.

Les illustrations (coup de crayon tout en rondeur et couleurs vives) sont particulièrement réussies et ne sauraient être isolées du texte tant l’osmose est parfaite.

Les enfants s’impliquent, observent, cherchent des indices au fil des pages, se prennent au jeu pour trouver qui est le responsable et, par conséquent, se laissent piéger par les premiers éléments de l’enquête. Mais, progressivement, les fils du mystère se dénouent et arrive la satisfaction de la mission accomplie.

Une fois le dénouement connu, l’enfant se plaît à revenir en arrière pour voir quels indices auraient pu l’aiguiller plus tôt ou à raconter (ou lire) à d’autres enfants de sa famille ou de sa classe cette enquête policière, tout fier d’être dans le secret.

A ce jour, six titres (tous des clins d’œil s’il était besoin de le préciser) sont à découvrir : « Le cercle des mouettes disparues », « Pour quelques noisettes de plus », « Un œuf disparait », « Objectif plumes », « La crème était presque parfaite » et « Dix petites chèvres ».

 

(Les Enquêtes de John Doeuf. Tristan PICHARD (auteur) et Christophe BONCENS (illustrateur).

Editions LOCUS-SOLUS : 2013 pour le tome 1)

Condor – Caryl Ferey

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Caryl Ferey est un fou dingue qui nous fait voyager dans le temps, dans l’espace et dans les méandres de l’âme humaine. A un rythme effréné, il nous fait découvrir, grâce à des descriptions jamais ennuyeuses, des paysages extrêmes :

« Dès deux mille mètres, l’aridité est extrême dans le désert d’Atacama : Dans la Vallée de la Lune, il ne tombe pas une goutte d’eau. Plaques fracturées, reliefs de plissements tectoniques d’une beauté muette, sauf les oiseaux au repos, chaque animal de passage ou égaré y est voué à une mort certaine. » (p.16)

Il nous fait découvrir l’histoire du Chili dans ce qu’elle a de plus cru et de plus violent :

« Salvi avait aussitôt été intégré dans la DINA, la police secrète, et la Villa Grimaldi où l’on traitait les opposant arrêtés qui affluaient par centaines. Les agents de la DINA évoluaient en toute impunité, n’ayant de comptes à rendre à personne sauf au Général lui-même. Des groupes anticastristes aux néofascistes italiens ou nazis en fuite, on ratissait large pour obtenir le concours de conseillers. Enlèvements, torture, assassinats ciblés, les quatre premières années avaient été aussi denses qu’instructives. Les opérations du Plan Condor étant menées à l’étranger dans le plus grand secret, Salvi s’était spécialisé dans la falsification de documents. » (pp.150-151)

Il nous transporte dans une histoire d’amour que l’on pourrait croire vouée à l’échec et qui fait battre le cœur très fort :

« Esteban était différent. Il y avait dans ses caresses et ses baisers une candeur presque tragique qui lui rappelait la scène au milieu des blés où Warren Beatty couchait enfin avec Faye Dunaway dans le Bonnie and Clyde d’Arthur Penn. Gabriela avait aimé recevoir son sexe, ses mains sur son visage quand il s’enfonçait plus loin, les mots rares murmurés à son oreille, sa poigne quand elle avait tendu ses fesses en une ultime offrande… Oui, il s’était passé quelque chose entre eux, tout à l’heure, un instant magnétique au-delà d’une affaire d’orgasme. » (pp.214-215)

Son écriture est toujours juste, jamais prétentieuse ni misérabiliste. Acérée, oui… Et engagée, assurément. Caryl ferey n’est pas, pour moi, un auteur de polars, de romans noirs. Il est un genre à part, un genre à lui tout seul. Et quand je repense à ma lecture de ce roman, comme à celle de Mapuche, quand je repense à sa conférence du 17 mai (Une première fois pour moi !), me vient à l’esprit cette BD « Trop n’est pas assez » et je me dis que, vraiment, ce titre lui va à merveille.

 (Condor. Caryl Ferey. Editions Gallimard série noire: 2016)