Petit Précis de Pasta – Stefano Palombari

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Ce petit traité didactique à la couverture agréable au toucher car douce comme une peau de pêche est écrit et préfacé par deux amoureux de la Pasta : Stefano Palombari (napolitain d’origine vivant à Paris depuis quelques années) et Périco Légasse (critique gastronomique de l’hebdomadaire Marianne, à qui je me permettrais d’ailleurs de signaler que le terme « race » ne s’utilisait plus depuis longtemps quand on parle de l’être humain, cela m’a un peu choquée, même s’il n’y a pas là de connotation raciste à proprement parler).

« Le profane parle de pâtes. L’amoureux, le gastronome, l’expert évoqueront les tagliatelle, les tagliolini et les lasagne, ces pâtes qu’on appelle communément fraîches, à base de blé tendre et d’œufs. Sans, bien sûr, les confondre avec les spaghetti, maccheroni et penne à base de blé dur et d’eau. » (p.9)

En une quinzaine d’items, on y découvre l’origine des pâtes, quelques légendes et récits, quelques recettes aussi (cinq seulement) et des conseils pour magnifier cet ingrédient fait de trois fois rien. Cet ouvrage me semble facile d’accès et en même temps assez complet, il se lit sans déplaisir, parfois même avec le sourire et l’on a presque l’impression de se trouver en plein cœur d’une enquête mystérieuse. J’apprécie le fait que Stefano Palombari ne verse jamais dans le dogmatisme en réfutant l’idée qu’il n’y aurait qu’une vérité. Au contraire, il laisse les portes entrouvertes, donne des références afin de laisser le lecteur se faire sa propre idée sur certaines « polémiques » ou doutes s’il a envie d’en savoir plus d’un point de vue historique.

Je regrette par contre la qualité médiocre -à mon humble avis- des quelques dessins et le prix trop élevé (l’ouvrage est constitué de 29 pages et coûte 11 euros ; un lecteur devrait débourser plus d’une centaine d’euros s’il voulait avoir l’ensemble de ces livres chez lui car le projet est d’éditer une dizaine de Petit Précis de P). J’en profite pour remercier Lecteurs.com qui m’a permis de le gagner à un concours qu’ils avaient organisé en janvier 2017.

 

(Petit Précis de Pasta. Stefano Palombari. Editions du Pétrin : 2016)

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Le désastre de l’école numérique – Philippe Bihouix et Karine Mauvilly

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Du petit lait. C’est pour moi, je l’avoue, boire du petit lait que de lire cet essai dont le titre, Le désastre de l’école numérique : plaidoyer pour une école sans écrans, constitue déjà un programme tout prometteur. Car il s’agit là d’un îlot régénérateur de pensée, d’une réflexion qui va délibérément à l’encontre de la généralisation de la pensée unique qui consiste à dire que l’innovation pédagogique ne peut passer que par l’usage du numérique à l’école.

Cet essai commence par rappeler que cette idée fallacieuse s’inscrit dans une continuité historique qui semble tourner en boucle : toutes les inventions technologiques ont été courtisées par l’école, et ce depuis toujours. Souvenons-nous en effet de l’engouement pas si vieux pour les rétroprojecteurs et les lecteurs DVD, entre autres… Or, l’ouvrage a raison d’insister sur le fait que jamais l’usage des nouvelles technologies n’a vraiment eu l’effet escompté et vanté, à savoir celui de faire progresser significativement les élèves.

Philippe Bihouix et Karine Mauvilly rappellent légitimement que cette tentante équation « numérique = pédagogie innovante efficace » a aussi une cause, une raison secrète car jamais évoquée dans les officiels discours ministériels : celle de la marchandisation de l’école. Car en investissant sur l’école, en écoulant des stocks considérables de matériel informatique à obsolescence programmée, c’est une part de marché énorme qui s’ouvre ainsi aux multinationales. Le cas du partenariat discrètement signé entre Microsoft et l’actuelle ministre de l’Education Nationale en 2015 invite à reconsidérer sous un autre angle l’affichage pédagogique prôné…

Car s’il n’était pas économique, quel serait véritablement l’intérêt de cette « révolution numérique » souhaité ? Pédagogiquement en effet, on ne trouvera, tant dans les rapports de l’OCDE que dans les récentes enquêtes Pisa, nulle caution, mais tout au contraire, la preuve au mieux d’une non-efficacité de ce biais éducatif, au pire, des effets délétères et contre-productifs concernant les compétences requises des élèves. Il est d’ailleurs hautement significatif que les trois quarts des élèves fréquentant les écoles américaines du réseau Steiner-Waldorf en Californie prônant un enseignement sans écrans soient précisément des enfants dont les parents travaillent dans les nouvelles technologies, dont plusieurs dirigeants de la Silicon Valley.

Mais ce qui est le plus interpellant est que, outre son histoire et sa vraie raison d’être, cette idée d’une généralisation de l’usage du numérique à l’école a plusieurs conséquences, de différents ordres mais toutes inquiétantes. D’ordre sanitaire tout d’abord : l’exposition aux écrans est loin d’être anodine concernant aussi bien la qualité du sommeil, la santé mentale, et les problèmes addictifs que celle-ci est susceptible d’engendrer. L’ouvrage énonce à juste titre le vrai paradoxe du positionnement de l’institution scolaire en disant l’absurdité incommensurable de penser qu’augmenter les doses réduirait l’addiction…

D’un point de vue social, de même, l’engagement de l’école aux côtés de la société numérique est toute contestable. En premier lieu parce que l’industrie informatique est loin d’être un modèle en termes de respect des conditions de travail, qui sont dans les usines à l’autre bout du monde, souvent scandaleuses et d’ailleurs récemment dénoncées. Il est par ailleurs pertinent de rappeler que la « numérisation » de notre société ne crée pas d’emplois en France, profitant surtout aux multinationales américaines. En terme sociétal, on ne peut que convenir des ravages en cours de la société du tout-numérique que l’on nous propose, affectant déjà notre relation à l’autre. La virtualisation néfaste de nos existences est un lieu commun qui, bien que semblant oublié de la rhétorique du « Plan numérique à l’école », se traduit de façon d’autant plus patente chez les jeunes par les équations « divertissement = jeu vidéo », « amitié = lien sur Facebook » …

Au niveau écologique, l’essai insiste sur le thème du problématique traitement des déchets des objets informatiques à courte vie, qui s’il est loin de nos yeux, n’est est pas moins un vrai danger pour l’environnement et les populations en contact. Il nomme aussi le problème de l’extraction des métaux rares servant à la fabrication de ces objets, la consommation folle d’énergie que suppose l’usage des outils informatisés. On est loin, très loin, du développement durable que prône par ailleurs constamment l’école…

Concernant le prétendu révolutionnaire intérêt cognitif qu’apporteraient ces nouveaux supports, l’ouvrage démontre clairement leur contre-productivité. Difficulté de concentration, apprentissage superficiel, entrave à la lecture, à l’écriture, au développement du sens artistique, culture stérile de l’immédiateté, voici les réelles promesses de cette innovation que l’on cherche à imposer dans les salles de classe…

Ce portrait à charge montre pleinement que les directives ministérielles vont purement et simplement à l’encontre du bon sens qui consisterait plutôt à éloigner les enfants au maximum du numérique, à montrer comment s’en passer. Tout tend à donner l’impression que nulle réflexion préalable n’a eu lieu, que les décideurs politiques se soient laissés bernés et bercés par le postulat infondé que les technologies innovantes, parce que modernes, sont nécessairement et intrinsèquement porteuses d’un avenir pédagogique meilleur… Dans ce système de pensée, dès lors, toute résistance ne peut être que suspecte, et à mettre sur le compte d’une attitude passéiste voire rétrograde, et en tout cas anti-pédagogique.

Et pourtant, plus que d’écrans, l’école a surtout besoin qu’on lui réinjecte la dose d’humain dont notre société actuelle nous prive progressivement. Il est illusoire de penser un enseignement qui puisse se passer de la relation « charnelle » du professeur à ses élèves et se réfugier uniquement derrière des touches et un écran froid. Quoiqu’il en soit, un enseignant ne sera jamais simplement un coach ou un animateur de classe. Les arguments d’ailleurs ne manquent pas dans cet écrit pour nous convaincre qu’un usage numérique frénétique n’aboutit qu’à l’exact opposé de l’ambition affichée, concernant entre autres la réduction des inégalités et le gain d’autonomie des élèves.

Bien sûr, pour ma part, les auteurs prêchaient une convaincue, mais l’intérêt reste entier : ce livre a l’avantage de fournir une multitude d’arguments et de données chiffrées susceptibles de donner du grain à moudre. Par ailleurs, dans l’ambiance actuelle de docilité généralisée face aux dogmes martelés, il est bon d’apprendre qu’une résistance existe, s’organise, qu’une vraie réflexion s’amorce. D’une richesse et d’une documentation remarquables, cet essai permet de révéler au grand jour ce que serait l’accouchement au forceps de l’école digitale : une pure folie, un contresens absolu.

« L’économie mondialisée fait des ravages ? Confions nos enfants aux multinationales de l’informatique, maitres ès optimisations fiscales ! La société a tendance à s’atomiser et les relations personnelles à devenir plus superficielles ? Démantelons la relation enseignants/ élèves avec les cours massifs en ligne ! » (p.164)

Lire cet ouvrage fait un bien fou car il sait nommer des évidences occultées par les discours officiels. Non, le numérique n’a pas le monopole de l’innovation pédagogique. Non, quoi qu’on fasse, la motivation des élèves se portera toujours davantage vers un jeu vidéo que vers une animation pédagogique dont la prétention de rivaliser en attrait restera vaine.

C’est une lecture utile, instructive, intelligente et engagée. C’est un livre à mettre entre toutes les mains pour que dans toutes les consciences s’inscrivent les véritables enjeux du tournant que les dirigeants veulent faire prendre à l’école. Et, pourquoi pas, pour se surprendre à rêver d’une école qui fasse tout le contraire, d’une école qui protège nos futurs concitoyens du numérique, au lieu de s’y engouffrer tête baissée ?

« L’idée générale, à contre-courant de la fièvre numérique actuelle, serait d’aménager un temps scolaire qui soit un temps de repos sanitaire, au moins 30 heures par semaine à l’abri du « bouillon d’ondes » » (p135)

On me rétorquera qu’il s’agit là d’un rêve, à la rigueur d’un vœu pieux. Et c’en est peut-être effectivement un, à moins que cet écrit ne marque le début d’un nouveau combat pour nous, pour nous tous…

(Le désastre de l’école numérique : plaidoyer pour une école sans écrans. Philippe Bihouix et Karine Mauvilly.Editions du Seuil : 2016. 230 pp.)

 

Les livres prennent soin de nous – Régine Detambel

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« Selon Ouakrin la bibliothérapie consiste à rouvrir les mots à leurs sens multiples. Par la magie de l’interprétation, l’ouvrage poétique dénoue les nœuds du langage, puis les nœuds de l’âme, qui s’opposaient à la vie et à la force créatrice. » (pp.10-11)

Je ne saurais que trop vous conseiller la lecture de cet essai-là –Les livres prennent soin de nous ; Pour une bibliothérapie créative– qui a glissé en moi comme un dessert au chocolat dont on reprendrait bien une part supplémentaire. Régine Detambel écrit « à voix haute » ce que je ressens, décrit presque exactement mon rapport à la lecture et à l’écriture alors même que je n’avais jamais réussi à l’exprimer clairement. Je me suis délectée de ces références qui foisonnent, et qu’importe si je ne connais pas la moitié des gens dont elle parle ! Je me suis régalée de sentir si fort son engagement et ses positions qui me font dire « Ouf ! Une façon de voir les choses qui change un peu des injonctions de notre temps… » car ce qui m’a sans doute le plus plu dans ce livre, c’est l’idée que ce n’est pas grâce à ces soi-disant « coachs de vie » ou « livres coach » (les livres de psychologie grand public, de développement personnel, de mieux-être, de lutte contre les pensées automatiques négatives et tutti quanti…) que nous pouvons vivre mieux et plus en harmonie avec nous-mêmes et notre entourage ; vous savez, ces livres dits « d’auto-traitement » où l’obligation de bonheur est presque toujours sous-entendue, où l’on ne nous autorise plus à penser à AVANT ni à APRES, où il faudrait faire fi de tout ce qui nous fait être pour ne respirer que dans le moment présent.

Et non ! C’est bien grâce aux romans, grâce aux lectures qui ont des allures de chemins de traverse, celles qui peuvent s’interpréter de mille et une façons, sans injonction, sans « il faut… », sans « Vous devez… » … C’est bien grâce à elles que nous avançons, que nous nous questionnons et que nous pouvons comprendre un peu mieux ce fil ténu qu’est notre histoire personnelle.

Pour Régine Detambel, c’est à nous de [re]créer notre propre histoire en lisant, en écrivant, en recopiant et c’est entre autres choses grâce à cela (parfois dans la difficulté, le combat, la douleur mais aussi dans le soulagement et le plaisir) que nous réussissons à nous découvrir, à nous révéler à nous-mêmes. Mais comment tout résumer ? Elle dit tellement plus encore ! A vous d’aller plonger dans ses mots et d’interpréter à votre manière ce qu’elle nous dit…

« J’aime lire ne veut rien dire… J’aime vivre dans les livres est sûrement ce qui se rapproche le plus de la vérité. » (p.120)

 (Les livres prennent soin de nous. Pour une bibliothérapie créative. Régine Detambel. Editions Actes Sud : 2015)

Prends garde – Milena Agus et Luciana Castellina

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Voilà bien un livre entièrement, immédiatement et matériellement atypique. Car atypique ce livre l’est tout d’abord en tant qu’objet. A peine l’avons-nous en main qu’il nous pose déjà une question : dans quel sens le lire? Car ce livre est double, hybride : écrit par deux auteures, Prends garde, l’histoire et Prends garde, le roman, se font face, tête-bêche et invitent d’emblée le lecteur à choisir et à résoudre le dilemme : par quel bout ouvrir ce livre, par quelle partie commencer, l’histoire ou la fiction ?

Il s’agit dans les deux cas du même matériau, celui du récit de faits survenus dans la région des Pouilles, dans le sud de l’Italie, au printemps 1946. Ces faits sont d’une extrême violence puisque la fin de la guerre se conjuguant à la misère, la confusion politique à la pression des réfugiés, c’est tout un peuple qui se déchire. Les inégalités sociales sont criantes : les ouvriers agricoles, analphabètes pour l’immense majorité, vendent chaque jour la sueur de leur front à de grands propriétaires terriens qui embauchent et rémunèrent à leur gré ces masses paysannes en surnombre. Or, dans ce monde où la question pour le petit peuple est de survivre, les armes de la guerre toute récente sont encore là, à la portée de tous… Les idées aussi… La colère est palpable et va engendrer la tragédie centrale dont il est question dans l’une et l’autre des deux « parties »de l’œuvre : celui du lynchage des sœurs Porro, dans une forme d’hystérie et de violence collective.

Je reconnais volontiers ne pas m’être sentie totalement étrangère à l’histoire, ma famille maternelle étant précisément originaire de cette région, mes ancêtres ayant probablement pour le moins eu ouï-dire de tels événements. Et pourtant, malgré l’intérêt suscité par le contenu, j’ai choisi sans ciller de commencer ma lecture par la partie romancée. Et c’est de loin la fiction écrite par Milena Agus qui m’a le plus séduite. Car si les faits relatés dans la partie « historique » sont parfois poignants et vibrants d’émotion, seule la littérature s’avère capable de tisser du sens au milieu d’un tel chaos. La narratrice de la partie romancée joue à mon sens à merveille ce rôle de tisseuse de sens : puisque son point de vue est tout sauf historique, elle est à même de nous offrir une appréhension proprement humaine, de retranscrire le vécu dans toutes ses nuances. Ce personnage féminin est en effet empli de sentiments contradictoires, oscillant sans cesse entre désir et frustration, nourrissant envers ces sœurs Porro de la jalousie tout autant que de la tendresse. Milena Agus imagine ce que l’histoire ne dira jamais : les liens de ces femmes qui seront assassinées avec les autres et avec le monde, leurs habitudes et leur univers mental qui parlent tout autant que leur rang social. Ces êtres littéraires ont une épaisseur et une densité, un cœur et une âme que l’Histoire ne pourra jamais leur restituer. Le point de vue de la narratrice ne nous permet certes pas de comprendre avec objectivité ce qui s’est produit, mais il rend tangible des choses bien plus précieuses : la perception, la subjectivité, l’ambivalence des représentations. Et c’est en ceci que la voix toute fictive de la narratrice, ainsi que la présence de cette dernière dans le récit, humanisent les faits bruts et les mettent à notre portée dans leur aspect parfois insaisissable car multiforme.

La partie historique complète, explique, élucide tout ce que le roman n’offre pas, tout ce dont il n’a pas besoin pour déployer sa diégèse.  La fiction, elle, en prenant sa source dans l’intime, dans tout ce que le vécu suppose de failles et d’ambiguïtés, englobe le réel objectif dans son tissu pour mieux le transfigurer, le défigurer. Et c’est un paradoxe, mais c’est surtout l’essence littéraire : le réel transpire par tous les pores de l’imaginaire, de la fiction surgit et prend corps l’histoire des événements.

Loin de moi toutefois l’intention de dénigrer la partie historique qui d’ailleurs à bien des égards comporte elle aussi des aspects créatifs. A aucun moment nous n’avons affaire à un manuel d’histoire : la plume de Luciana Castellina est bien présente et affirmée. C’est cette plume qui choisit de rapporter ce qu’elle rapporte, de s’appesantir sur tel événement, de ne pas s’attarder sur tel autre. Cette plume qui nous rappelle constamment que l’histoire n’est toujours que récit historique, qu’il est sans cesse question de choix, et donc, comme en littérature d’une dose non négligeable de subjectivité… Ce fragment de l’histoire des Pouilles ne saurait exister en-dehors des récits possibles qui peuvent en être faits. L’écart entre un récit prétendument subjectif et un récit prétendument objectif est donc plus complexe qu’il n’y paraît et c’est bien là à mon sens tout l’intérêt de cette œuvre à deux têtes, au-delà même de sa contextualisation : la mise en perspective et la complémentarité des deux récits permettent de soulever la question majeure des rapports qu’entretiennent la réalité et l’écriture. Y a t-il une réalité en-dehors des mots ? Y a t-il des mots qui nomment autre chose que la réalité ?

(Prends garde, l’histoire Prends garde, le roman. Luciana Castellina et Milena Agus. Editions Liana-Levi : 2015 pour la traduction française)

 

 

Le pouvoir du moment présent – Eckhart Tolle

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Que les choses soient claires : on est, dans cet ouvrage, très loin de la littérature. Il s’agit d’un essai, d’un traité, d’un guide – je ne sais pas bien comment le nommer – qui fonctionne sur un jeu continuel de questions/réponses, les réponses étant d’ailleurs formulées de façon très injonctive. Le propos se veut presque scientifique, la terminologie est parfois un peu obscure même s’il faut bien reconnaître que plusieurs formules font mouche.

A partir de sa propre expérience, Eckhart Tolle nous propose pour ainsi dire un mode d’emploi de l’existence en cherchant à nous faire appréhender différemment notre rapport au temps, notre rapport au mental, notre rapport aux autres. On pourrait ainsi résumer l’idée centrale sur laquelle tient toute l’architecture de sa pensée : nous sommes intrinsèquement scindés en deux niveaux de « conscience », ou d’appréhension des choses. Le premier niveau est celui dans lequel nous évoluons presque tous au quotidien, le second – auquel cet ouvrage veut nous donner accès car nous le nions sans cesse – correspond à notre « Etre » profond. Le premier s’appuie sur la temporalité « moins le présent » : nous vivons en effet constamment dans un temps autre que celui dans lequel nous sommes, notre présent étant inlassablement perturbé et opacifié par des mécanismes mentaux d’anticipation ou de retours sur le passé. De notre fuite constante du présent vers l’avenir ou le passé naissent selon la thèse de l’auteur toutes nos souffrances mentales ou émotionnelles. Le second niveau d’appréhension des choses trouve sa source dans la captation du moment présent : seule la prise de conscience et l’enracinement dans le présent qui constitue le seul bien tangible et réel peut nous permettre de nous reconnecter avec ce que nous sommes au plus profond de nous-mêmes. Pour filer une métaphore océanique, on pourrait dire que d’une certaine façon, notre être profond peut être conçu comme le fond d’un océan immobile et  immanent dont la surface, les vagues, figureraient les émotions et pensées qui surgissent en nous. L’auteur différencie ainsi ce qu’il appelle « la vie » de ce qu’il appelle « les conditions de vie ».

D’après Eckhart Tolle, donc, vivre dans le présent, ou mieux, vivre le présent, serait le seul moyen d’être soi et par-là même d’apaiser nos relations avec autrui et d’abolir ni plus ni moins que l’ensemble de nos soucis : ceux-ci en effet perdent de leur consistance dans le moment présent car ils sont reliés au futur (peur de ce qui peut advenir) ou au passé (ressassement de ce qui fut). Le problème fondamental de l’existence humaine apparaît dès lors comme tenant au conflit permanent qu’entretient le mental, le « premier niveau », avec ce qui est et ce que nous sommes par-delà tout le circonstanciel de nos vies. Cette tension conflictuelle ne pourra se résoudre et se dissoudre que si nous abandonnons notre « résistance » naturelle et acceptons tout bonnement ce qui se présente : c’est ce que l’auteur appelle le « lâcher-prise ».

Cette thèse est à bien des égards séduisante, d’autant que, par le jeu de questions/réponses, Eckhart Tolle parvient à vaincre toutes les éventuelles contradictions que son système de pensée pourrait faire surgir. Ceci étant, j’avoue n’avoir pas été totalement convaincue par son propos : si cette lecture m’a dans un premier temps emballée, très vite j’ai été dérangée, puis contrariée voire agacée au fur et à mesure que sa théorisation se détaillait et se développait. Tout d’abord, de par les allusions croissantes aux paroles de Jésus, aux allusions – même métaphoriques- à « Dieu », j’ai eu  le sentiment que d’un ouvrage à connotation métaphysique je glissais peu à peu dans une vision mystique à laquelle mon épiderme m’empêche catégoriquement d’adhérer.

Ensuite, je n’ai pu m’empêcher d’exercer mon sempiternel esprit de contradiction face à certains arguments qui me semblaient hâtifs et en premier lieu celui de la prétendue négativité inhérente au futur. L’argument semble indispensable pour renforcer l’idée contraire que le livre s’acharne à nous démontrer, c’est-à-dire la valeur positive par essence du présent. Or, s’il est certes avéré que l’idée même du futur peut être cause de nombre de nos tourments, pourquoi éluder la formidable force que recèle pour chacun d’entre nous la perspective d’un avenir ? Que deviennent l’espoir, le rêve, l’utopie dans cette théorie ? L’auteur compare souvent l’être humain tourmenté à la vie animale ou végétale apaisée car centrée sur le présent. Mais qui souhaiterait abdiquer sa capacité à se projeter dans l’avenir, même s’il est entendu que le risque de s’y brûler les ailes existe ? Pas moi, en tout cas. Je préfère mille fois me torturer mentalement mais être aussi capable d’espoir plutôt que de vivre dans une joie béate née de la contemplation de mon présent immédiat…

De même, l’auteur prend souvent l’exemple de nos civilisations modernes qui, selon lui, se perdraient dans des quêtes effrénées d’avenir en en oubliant le présent : la pollution, les guerres, sont pour lui le signe de la négation de l’Etre en tant qu’être vivant dans le présent. Les exemples paraissent éclairants, mais sont très sélectifs : que dire des révolutions ou même tout simplement des combats quotidiens menés en vue du progrès social? Mais telle n’est pas la problématique d’E. Tolle car de toute évidence il se situe dans une perspective néo-chrétienne où le bonheur consiste à se contenter de ce qui est et de ce que l’on a, où, bien loin du concept de lutte des classes, les classes sociales sont vouées à rester entre leurs frontières qui ne doivent surtout pas être transgressées.

Au final, je garderai de ce livre quelques conseils pratiques, très proches par ailleurs de toutes les théories de la méditation, tel que celui de refuser l’identification permanente du moi à la sphère émotionnelle et cognitive, et celui de contrer la tendance naturelle à occulter le présent au bénéfice de l’avenir et du passé. De là à en faire la philosophie de ma vie, il y a un pas que je ne franchirai pas…

 

Le pouvoir du moment présent. Eckhart Tolle. Editions J’ai lu : 2012. 246 pp.)