Le loup en slip – Wilfrid Lupano (scénario); Mayana Itoïz (dessin et couleurs)

J’A-DO-RE !

J’aime l’univers créé dans ces pages aux couleurs presque surannées qui donnent à l’ensemble le charme désuet d’une illustration des années cinquante. J’aime cette forêt où tout le monde flippe et où tout tourne autour du même sujet : la PEUR ! J’aime la façon dont est dessinée, mise en scène l’exploitation marchande de ce sentiment tellement « humain ». J’aime l’humour présent par petites touches, présent dans les détails, ce qui lui donne encore plus de poids à mon avis. J’aime comment Wilfrid Lupano et Mayana Itoïz réussissent à montrer à quel point ce drôle de zouave, Le loup en slip, est fantasmé par toute une communauté… Mais quelle belle parabole avec notre société où l’on voudrait nous faire croire que seule la peur compte : la peur de l’étranger, la peur de celui qui est différent, la peur de ses sentiments profonds, la peur de ne pas posséder suffisamment, la peur de n’être pas assez protégé. Rajoutez à cela une bonne dose de fable philosophique (« Mais quelle est notre raison de vivre ? ») et vous avez ce très bel ouvrage, qui plaît aux petits comme aux grands et qui dit tellement de nos maux, tout cela avec le sourire (crispé ?).

Une fois encore, merci à Lecteurs.com pour ce cadeau, gagné grâce à l’un de leurs nombreux concours.

(Le loup en slip. Wilfrid Lupano. Editions Dargaud : 2016)

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Jolly Jumper ne répond plus – Guillaume Bouzard (scénario et dessin)

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C’est con à dire mais Lucky Luke ne me manquait pas.
Je lui dois pourtant une fière chandelle au précoce de la gâchette quand j’y repense. C’est un peu beaucoup grâce à lui – et aux nombreuses heures à les recopier, lui et ses acolytes – que j’ai conservé une certaine intégrité physique dans la cour de l’ecole élémentaire Jules Verne de Ploërmel ou au collège Mathurin Martin de Baud, en ne me faisant pas du tout casser la figure. En effet, à ces âges, les dimanches après-midi en visite chez la grand mère, pluvieux et sans fin n’étaient supportables qu’un crayon à la main, à suer sur les carnets publicitaires d’un oncle couvreur ou sur des agendas périmés offerts par la banque ou le boulanger, en essayant de reproduire au mieux les figures héroïques d’une enfance à l’ouest où l’on mangeait du far à l’heure du goûter..
Du coup j’ai peu à peu gagné une sorte de respect discret – comme celui qui crache super loin, l’autre qui siffle trop fort avec ses doigts ou celui qui, à ce qu’il paraît, a déjà « bité » – en devenant le mec qui sait dessiner Lucky Luke par cœur. Merci à lui.
Pourtant, il ne m’a pas manqué depuis cette adolescence désormais brumeuse et n’en est ressorti que par la grâce de Bouzard. Au fil des années j’avais fini par remplacer le cowboy, le groom, les gnomes bleus ou verts et la coccinelle par des Mr Jean, Mr Ferraille, des John Difool, des aventures de lapin ou de canards mûrs pour la vie de célibataire et d’un type avec un ballon de volley cousu sur la figure. Niveau humour on n’était plus chez mémé et ce type là, le Bouzard, pourrait dessiner un caillou qu’il serait rigolo. Je ne sais pas comment il fait mais il arrive à avoir un trait aussi drôle que ses textes. Tout est au même niveau. L’histoire, les dialogues, le dessin, tout est aussi marrant, c’est pas croyable. Je sais pas comment il fait. Le batard.
Bon, évidemment son Lucky Luke est mis à sa sauce, il ne fait pas le malin comme dans ses albums habituels mais en même temps il est plus vrai. D’ordinaire taciturne on le retrouve plutôt chiffonné et très bavard au début de l’album. L’état de Jolly Jumper (le personnage blond qui l’accompagne partout) l’inquiète et il a besoin d’en parler car il ne comprend pas.
C’est un peu ce qui caractérise son Lucky Luke comme beaucoup de ses personnages : il ne comprend pas grand chose, il est même limite un peu con mais très sensible alors on l’excuse. On voit bien qu’il fait plein d’efforts pour rallumer la flamme dans leur vieux couple mais rien à faire, Jolly Jumper ne répond plus et on sent notre cowboy vraiment solitaire pour le coup. Évidemment, qui dit far-west dit aventure et grand espaces, la formule est appliquée, le décor et l’histoire déroulés mais toujours un poil de traviole. On y croise donc quelques personnages emblématiques de la série, revus et corrigés mais, comme pour Lucky Luke et son cheval avec cette touche de réel (si si, pensez-y) qui rend le tout encore plus absurde et drôle.
Je n’ai pas franchement envie de me replonger dans mes vieux albums mais le personnage m’est redevenu sympathique, je vais plutôt relire Plageman tiens.

(Jolly Jumper ne répond plus. Bouzard. Lucky Comics/Dargaud: 2017)

Esmera – ZEP (scénario); VINCE (dessin)

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Je referme une étrange bande-dessinée, à la couverture flamboyante comme si le rouge vif omniprésent, laissant tout de même entrevoir l’ombre d’une femme faite pour le(s) plaisir(s), nous signalait dès les premières secondes que les pages à venir allaient très certainement nous brûler les doigts.

Et aussitôt les premières vignettes découvertes, effectivement, nous sommes face à des dessins pour le moins explicites et réalistes. Oui, je m’apprête à lire une BD érotique. Et ce n’est pas pour me déplaire ! Parce que les scènes de sexe sont intenses, violentes parfois, crues, mais jamais vulgaires, d’un grand réalisme et souvent excitantes ; excitantes aussi parce qu’il y a cette histoire forte et invraisemblable d’Esmera, presque comme un conte initiatique. Elle, cette belle italienne née dans les années cinquante, grandit dans une école catholique où il est de mauvais ton d’afficher un poster d’acteur de cinéma dans sa chambre et où on leur demande d’être « de dignes filles de notre Seigneur ». Esmera devient une jeune femme qui découvre la sexualité, sa sexualité à travers sa camarade de chambre d’abord puis avec des hommes. C’est beau de la voir évoluer et accepter au fil des années l’étrange phénomène auquel elle est confrontée car chaque orgasme déclenche chez elle une réaction pour le moins déroutante.

Mais, au-delà de ces dessins érotiques, se pose la question très intime et tellement universelle du désir de chacun, du rapport que l’on a avec le(s) corps et de l’image de la femme (celle que l’on nomme encore trop souvent le sexe faible !), du désir de la femme qui continue –ou qui recommence- à poser problème… A travers ces réflexions apparaît en filigrane la notion du temps qui passe et ce que l’on fait de ce temps-là.

Un beau moment de bande-dessinée, un vrai moment d’intimité… Je vous invite à vous laisser transporter par ces vignettes en noir et blanc ; en gris et blanc devrais-je dire, par cette histoire étonnante, par cette drôle d’Esmera.

« -Alors ?…

-Alors quoi ?

-Lequel est le meilleur ?

-…Le meilleur quoi ?

-Le meilleur… Orgasme !

-Mmh… Eh bien… Le masculin… Il monte… Comme une fusée… Explose en plein ciel ! Baam ! Et te laisse seul ! Le féminin, je descends… Je m’enfonce… Je crois être arrivée… Mais je descends encore… De plus en plus profond, je me dilue… Et je deviens le monde. » (pp.69-71)

 (Esmera. Scénario ZEP – Dessin VINCE. Glénat : 2015)

Approximativement – Lewis Trondheim

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« Wééé, la réunion d’l’asso » est devenue l’une des phrases cultes de mes années post-adolescentes. Une période  où l’on s’en approprie un certain nombre, se  forgeant ainsi une identité culturelle sur un mode plus ou moins suiviste ; à l’époque, plutot que grégaire,  j’appelais ça l’instinct Grégoire : ne pas vouloir faire comme les autres mais plutôt comme celui  qui avait l’air à l’écart avec son prénom bizarre et donc, finir par suivre quand même. Oui, on est con quand on est jeune, c’est l’une des caractéristiques premières.

Cette phrase en l’occurrence ne parlait pas à grand monde puisqu’issue d’une frange émergente et encore méconnue de la bande dessinée sauf dans notre bande hétéroclite de fanzineux ; un peu à la fac, un peu en apprentissage, un peu au boulot, beaucoup perdue.

On aime un livre pour son histoire, son style, son genre ou ses rebondissements mais aussi parfois grâce à son timing. Cet album tombait pile poil, il raconte la vie d’un jeune auteur  au sein d’un atelier en pleine période de « nouvelle vague » de la BD française dans les années 90, en pleine création d’éditeurs indépendants qui définiront les codes d’une nouvelle bande dessinée qu’on nommera plus tard « romans graphiques » pour que les adultes les achètent. L’atelier Nawak restera mythique pour les puristes, ayant compris en son sein : Jean-Christophe Menu, Jean-Pierre Duffour, Emile Bravo, Christophe Blain, David B., suivi de Joann Sfar, et Fabrice Tarrin.

Ces entités nommées L’Association et Cornélius, entre autres, publiaient de jeunes auteurs pas forcément virtuoses voulant s’écarter du format classique franco-belge. C’est à ce microcosme qu’appartenait Lewis Trondheim, membre fondateur de L’Association, publiant un « Approximate continuum comix » sur un mode autobiographique chez Cornélius en six numéros qui se retrouvent dans ce recueil.

Pour peu qu’on s’intéressât à ce milieu dans ces années en tant que fanzineux amateur de BD, le parallèle était dingo. Cette fameuse réunion de l’asso, c’était la nôtre. Ces petits trucs du quotidien dérisoires mais mis en cases, ces histoires de gens qui essayaient de créer dans leur coin, c’était nous aussi mais pas que ça. L’autobiographie ou l’auto-fiction en bande dessinée sont devenue monnaie courante dans les années qui ont suivi cette période – après avoir été très pratiquées des années auparavant aux États Unis – mais c’était tout neuf de voir un quotidien auquel on pouvait se raccrocher s’imprimer dans de jolis ouvrages où les auteurs parlaient vrai. Le dessin de Lewis Trondheim n’est pas celui de Mœbius mais il est sincère, il dit ce qu’il veut dire avec ses moyens.

Je me souviens encore de l’article des inrocks (époque trimestrielle et pas encore trop pédant) où j’ai découvert cette tête d’aigle dessinée à la tremblote et à la plume où ce Laurent au pseudonyme improbable m’a délivré une vérité qui me laisse encore aujourd’hui sur le chemin du doute quant à une réelle passion pour le dessin :  il n’a jamais commencé à faire de la bande dessinée, il n’a seulement jamais arrêté de dessiner, au contraire de la plupart d’entre nous qui abandonnons cette forme d’expression après nos dix ans.

Cet album compile donc quelques Comics dessinés pendant et après son œuvre de départ, Lapinot et les carottes de Patagonie, 500 pages dessinées en gaufrier (3 cases sur 4) à l’impro, sans crayonné, pour apprendre à dessiner et à maîtriser un récit. Ce fut plutôt fructueux.

Je me rends compte en rédigeant que je suis en train de faire l’historique plus qu’approximatif d’une période qui m’a marqué sans parler vraiment du bouquin mais bordel, c’est tellement simple, tellement bien, avec un dessin sans esbroufe mais vraiment agréable dans ses tâtonnements qu’il est impossible de ne pas s’attacher au récit très concret et aux personnages qui le traversent même sans les connaître.  C’est même l’un des petits plaisirs de ce bouquin:  découvrir après lecture les auteurs mentionnés et reconstituer le groupe. Mettre un visage et d’autres livres sur les noms, avoir envie de découvrir d’autres auteurs, bref, la BD autobiographique, quand c’est bien fait, ça donne envie d’autres gens.

Merci Lewis.

(Approximativement. Lewis Trondheim. Editions Cornélius, collection Pierre : 1995. 144 pages)

Blast – Manu Larcenet

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Quand on m’a offert cette bande dessinée, j’ai commencé à la feuilleter et j’ai reçu cet étrange avertissement : « Ne la commence pas maintenant, tu n’es pas en conditions. » Et c’est vrai que je ne l’étais pas. Ce n’est pas une bande dessinée que l’on peut tranquillement feuilleter sur un canapé à Noël. Il serait préférable de lire Blast par une journée ensoleillée où la vie vous sourit. Sinon le risque est grand de vous laisser engluer dans l’angoisse qui tente de vous saisir par les chevilles à chaque case.

Le Blast c’est un instant de grâce, d’extrême lucidité et d’harmonie avec le monde, une sorte d’épiphanie. Pour le connaître ça vaut la peine de tout laisser tomber. C’est ce qu’explique Polza aux deux policiers qui l’interrogent pour savoir ce qu’il a fait à Carole Oudinot. Polza est vagabond obèse, ancien critique gastronomique qui a pris la route à la mort de son père, emportant comme seul bagage la haine de soi et l’envie de mourir lentement. C’est lui que nous allons suivre, du moment où il quitte la société des hommes à sa garde à vue. Polza un salaud ? Un esprit torturé mais brillant ? Il reste insaisissable. Le récit qu’il livre est à la fois déconcertant et vivifiant.

On rentre dans Blast par la grande porte de la poésie, car c’est cela que cherche Polza à travers les fulgurances sublimes du Blast, puis on en sort, voûté et hagard, par la petite porte de l’horreur.

Il ne faut pas trop en dire sur l’histoire. Le rythme est soutenu, entre le récit de Polza et le déroulement de sa garde à vue. Les dessins de Manu Larcenet sont d’une beauté intense. Le Blast surgit, coloré mais inquiétant, ponctué de dessins d’enfants, contrastant violemment avec le récit en noir et blanc. Les planches du dernier Blast de Polza, à la fin du quatrième et dernier tome, marquent durablement et continuent de troubler bien après avoir fermé le livre.

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(Blast. Manu Larcenet. Editions Dargaud : 2009-2014 ; 4 tomes)