La distance qui nous sépare – Renato Cisneros

 

Il m’a fallu quelques pages avant de comprendre ce que je lisais là : ce qui, dans mon esprit, semblait au départ être le récit totalement fictif d’un homme écrivant sur son passé familial et en particulier sur son père décédé, s’est avéré n’être ni plus ni moins que le récit biographique de l’existence de celui qu’on a surnommé « El Gaucho », ce général péruvien aux thèses fascisantes qui a été amené pendant la dictature au Pérou, et après, à assumer de lourdes tâches politiques très controversées par la gauche, ce proche de Videla et de Pinochet, caractérisé par son douteux goût de l’autorité et de la revanche, récit fait en outre par son propre fils, alors journaliste renommé dans son pays.

Il m’a fallu, disais-je, quelques pages pour percevoir la nature quasi-historique du roman que je tenais entre les mains, et pourtant l’illusion première, tenace, ne s’est jamais vraiment dissipée au fil de ma lecture. C’est que ce texte est doté d’un curieux don, celui de nous suspendre comme en équilibre entre ce qui relève du discours intimiste et presque psychanalisant, et ce qui relève des faits historisés et certifiés par la mémoire collective. Dans un état de vibration permanente, cet écrit, qui se laisse donc difficilement emprisonner dans une quelconque qualification, nous contraint à osciller sans cesse, tout plongés que nous sommes dans notre incertitude quant à la nature de ce à quoi nous nous trouvons confrontés.

Durant de longs espaces textuels, il nous semble en avoir le cœur net : la volonté de l’auteur est bien de nous transmettre la difficulté d’un fils à tout bonnement exister au milieu d’une généalogie si pesante, parfois même oppressante, où non seulement le père a joué toutes les cartes de l’héroïsme mis en scène, mais aussi où toutes les unions des générations antérieures, marquées par le sceau de l’illégitimité, ont semblé forcer le destin. Perdu sur ce fil génétique, abandonné sur cette lignée presque programmatique et cousue d’or où se mêlent la reconnaissance – fût-elle critique – de l’Histoire, et les histoires d’amour vécues sur le mode à la fois du triomphe et du conte de fées, l’auteur-narrateur, alors en pleine rupture amoureuse, prend la plume suite aux conseils d’un psychanalyste pour, selon ses dires explicites, se dépêtrer des mille filets qui l’enserrent et parvenir à  façonner sa propre vérité subjective concernant la figure imposante de son père. L’acte d’écrire est donc conçu comme le seul lui permettant de s’extraire de la pression implicite que celui-ci, même mort, continue d’exercer, et de commencer enfin, véritablement, à dessiner les contours de sa propre individualité. Cette perspective semble même évidente lorsque l’écriture s’attarde sur les souvenirs symboliques de l’enfance de l’auteur : ses premiers émois amoureux, la confession de tout ce qui, enfant ou adolescent, le rendait honteux ou complexé, les réminiscences toutes sensorielles du vécu familial, l’écho émotionnel complexe de la mort de son père, et j’en passe.

Et puis nous tournons la page, et là, face à un nouveau chapitre, de nouveau nos certitudes s’effondrent, de nouveau notre analyse flanche, de nouveau nous en venons à douter. Non, l’auteur nous raconte autre chose : il expose désormais et plutôt clairement, voire brillamment, le contexte politique péruvien de sa jeunesse, la violence de la confrontation entre les pouvoirs politico-militaires dont El Gaucho était l’un des piliers, et les mouvements marxistes radicaux usant du terrorisme, dont bien sûr le Sentier Lumineux. L’évocation du père se fait plus froide, plus mesurée. Nous le percevons alors dans la globalité de sa carrière, totalement accaparé par l’ampleur des tâches qui lui incombent, en arrivant à délaisser la sphère familiale, n’occupant son espace que par intermittence, emmuré dans un mutisme peu propice au tissage de liens véritables.Convaincus d’être dès lors sur la bonne piste, nous nous empressons de rectifier mentalement le tir, et de classer le texte parmi ceux dont la prétention est avant tout de relater l’existence d’un homme public perçu comme tel, et relayons aux oubliettes notre précédente lecture intimiste. Jusqu’au chapitre suivant où de nouveau nous nous surprenons à vaciller…

Mais sans doute est-ce là, dans ce point d’interrogation permanent, la grande force de ce livre. Sans doute le talent de Renato Cisneros est-il précisément logé dans cet inconfortable lieu où il place son lecteur, mis en incapacité totale de répondre avec certitude et de façon définitive à cette grande question qui guide et parcourt tout le texte : s’agit-il là d’une entreprise d’intimisation d’une figure publique aux implications à la fois politiques et militaires, ou bien plutôt d’un récit biographique, voire autobiographique, aux contours intimistes ? Où placer avec exactitude la frontière entre vie publique et vie émotionnelle ? Comment saisir ce personnage-auteur-narrateur sur lequel convergent à la fois le faisceau de l’histoire et celui de la problématique existentielle ?

Le vertige nous saisit car il s’agit bien du même homme narré de bout en bout, éclairé par une lumière mouvante le faisant apparaître tantôt comme un dictateur en herbe, tantôt comme un être torturé et confronté comme chacun aux affres de la vie parentale, conjugale et intime. Le malaise qui s’empare de nous dès lors que nous comprenons que ces deux fils narratifs sont indémêlables signe la puissance de ce récit qui ne cède jamais à une quelconque simplification. Nous n’aurons ici ni discours à charge ni éloge, ni incrimination ni glorification. Ce parti pris dérange parfois car il met le doigt sur ce que précisément nous ne voulions pas voir : la part d’humanité inaliénable à tout être, cet être fût-il un personnage impitoyable et sanguinaire. Ici toutes les cartes sont en permanence rebattues et on glisse comme par mégarde sur un terrain sur lequel précisément on ne voulait pas mettre le pied : celui où sont mis face à face, sans qu’aucun choix ne soit établi, l’homme et son œuvre.

S’il est vrai que je ne classerais pas cet ouvrage parmi ceux dont le souvenir m’est impérissable, je lui reconnais sans scrupules ni réserve le mérite et l’audace de faire voler en éclats un certain nombre de nos repère préconçus.

La tâche initiale fixée par l’auteur lui-même me semble pleinement réalisée : dans un discours juste où sont mis à mal tous les monstres et tous les saints, celui-ci parvient avec brio à réduire « la distance qui le sépare » de son géniteur, à s’approprier une image de ce dernier qu’il s’est enfin lui-même forgée et, par-là même, à se frayer une place à sa mesure dans la complexe généalogie des fantômes qui l’entourent. On l’imagine presque, en lisant ses mots, cet auteur saisissant la plume comme d’autres saisissent la pelle, s’attelant dans une forme toute littéraire du rite initiatique, au dur labeur de déterrer le corps symbolique du père de son for intérieur, pour mieux l’enterrer, inoffensif désormais, à côté de lui…

« Dans ces pages, j’ai engendré El Gaucho, en donnant son nom à une créature imaginaire, afin de devenir son père littéraire. La littérature est la biologie qui m’aura permis de le mettre au monde, à mon monde, en provoquant sa naissance dans la fiction. » (p.310)

(La distance qui nous sépare. Renato Cisneros. Christian Bourgois Editeur : 2017. 318 pp.)

 

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The missing part + La Cachette – Baro d’evel Cirk Cie

Octobre 2017, festival Circa, Auch (32)

Dans ma vie, en général, j’adore aller au cinéma seule mais lorsqu’il s’agit d’aller à un spectacle ou à un concert, c’est une tout autre histoire ! Or, je n’ai trouvé personne pour m’accompagner voir « La Cachette » et, pour être honnête, après deux soirées un peu arrosées, un horaire en décalé et le fait d’y aller sans personne, je n’étais pas dans les meilleures prédispositions pour ce spectacle hybride…

Je ne parlerai pas du court-métrage « The missing part » parce que -ne connaissant pas l’univers de la compagnie de cirque Baro d’Evel- il m’a manqué des codes pour pénétrer ce monde onirique des plus étranges et pouvoir l’apprécier à sa juste valeur ; oui, je suis passée complètement à côté. Je dois tout de même reconnaître que la fin de ce petit film m’a assez touchée. Mais c’est surtout sur l’après que j’aimerais écrire même si les mots vont sûrement me manquer.

Parce qu’après ce visionnage est venu le moment du concert et c’est là qu’une chose étrange s’est produite. Quelque chose qui a à voir avec les sens, tous les sens, quelque chose d’assez difficile à décrire… Comme une vraie connexion. Ce concert se nomme « La Cachette », l’endroit où l’on enfouit ses désirs les plus insaisissables, peut-être ; le lieu des angoisses les plus sournoises, de la réflexion intime et solitaire, de la folie à fleur de peau… Tout ce qu’on voudrait nous obliger à ne pas montrer dans la « vraie » vie, ce qu’on nous demande souvent de cacher, justement.

Et eux… Ils sont là, face à nous, tous les trois. Nicolas Lafourest le guitariste, Blaï Mateu Trias, le percussionniste (et pas seulement !) et Camille Decourtye, la chanteuse. Ils sont dans leur cachette –avec le public- et dévoilent tout ; nous offrent tout, avec l’énergie du désespoir, l’autodérision salvatrice et l’ironie grinçante, la générosité brute. La voix de la chanteuse est percutante, ne pouvant laisser indifférent, qu’elle chante ou qu’elle parle. Elle hurle sa colère ou susurre ses mots d’amour, parfois l’inverse. Même ses silences transpercent le cœur. Elle est flippée mais n’a pas peur de le dire : elle est entière. Les trois à leur façon d’ailleurs.

Je suis sortie de cet instant « hors du temps » complètement déboussolée, incapable de parler ou de mettre de l’ordre dans mon cerveau. J’étais seule et heureuse de l’être, dans ma bulle, dans l’émotion que je me suis prise en pleine figure. Envie de la garder pour moi, comme un trésor que l’on voudrait cacher et garder secret. Le hasard fait bien les choses, finalement, parce que c’est sans doute cette « solitude » non choisie qui m’a permis d’être absolument dans ce présent troublant.

 (The Missing Part + La Cachette – Baro d’evel Cirk Cie. 2015 + 2016)

 

 

Les princesses, ou ce qu’il en reste – Cheptel Aleïkoum

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Octobre 2017, festival Circa, Auch (32)

Le temps réussit parfois à suspendre son vol.

Dès l’entrée de ce petit chapiteau intérieur, le spectateur pénètre dans un univers intime,  onirique et c’est au milieu d’un décor tout droit venu des contes de notre enfance qu’il se laisse envoûter avec grand plaisir : décor fait d’animaux empaillés quelque peu effrayants, de roses rouges –parfois orangées- mêlées à des feuilles de vigne, fait aussi d’un fauteuil princier qui semble presque en apesanteur, de pommes au-dessus de nos têtes, comme flottant dans l’air… Le fameux fruit de Blanche Neige –ou le fruit défendu, c’est selon. La lumière se fait plus douce, feutrée : douce impression de cocon cotonneux. Oui, quelques secondes suffisent pour se laisser emporter dans cet ailleurs où la notion de temps n’est plus tout à fait la même. Une note de guitare électrique, intense, chaleureuse, puis une autre… Une des drôles de princesses se met à chanter de sa voix envoûtante, laissant deux étranges lapins débarquer avec une Belle au Bois Dormant sur son lit ; elle attend son baiser.

On attend.

Le temps suspend son vol.

Un homme du public un peu audacieux finit par se lever pour embrasser la Belle parce que sans baiser, pas de spectacle. Et nous les voulons, nous, les acrobaties, les rêveries, le trapèze, la musique et tout ce qui ne peut se nommer. Avec tous ces ingrédients, les six artistes du spectacle se dépêtrent comme ils peuvent de leurs angoisses, leurs questionnements, leurs désirs. Pour cela, rien de mieux que ce lieu tout en intimité (ils sont si près de nous !) ; rien de mieux que l’universalité de ces contes pour nous dire l’histoire du temps qui passe inexorablement, avec parfois une violence implacable, pour nous raconter les désillusions des histoires d’amour (qui finissent toujours mal ?).

Dans ce spectacle, l’énergie passe essentiellement par le regard, par l’émotion d’une chanson aux mots qui peuvent glacer le sang de tant de justesse, par une temporalité totalement revisitée. Pas d’urgence ici. Malgré le temps qui nous glisse entre les doigts, nous inventant des cheveux blancs et des rides, ils ne se pressent pas ces artistes merveilleux, tellement généreux. J’aime cette idée-là, que le temps a suspendu son vol.

Et qu’importe finalement si on se dit trop souvent que c’est une imposture tout ça, le rapport à l’autre, le sentiment amoureux ou amical, le désir d’être soi parce qu’ils sont là pour nous rappeler qu’on y croit quand même… On chante ensemble, on danse, on se séduit, on se touche (numéro de trapèze à deux particulièrement sensuel !), on prend des risques parfois inconsidérés et on le dévore avec délectation le fruit défendu parce que la vie est là, sous nos yeux, dans les airs, elle nous entoure et nous prend par surprise.

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J’ai vécu un pur moment de grâce où tout se mêle, le rire et les larmes, les souvenirs à la puissance évocatrice, l’appel de ce qui nous reste à vivre : la nécessité d’exister -seul ou avec les autres- mais d’être vivant, là, maintenant, tout de suite.

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(Les Princesses, ou ce qu’il en reste  – Collectif  Cheptel Aleïkoum – Metteur en scène : Christian Lucas. 2016)

 

L’automne est bel et bien là…

 

Comme le temps file à toute allure. L’automne est là depuis trois semaines déjà et l’envie me prend, comme l’année dernière, de faire un petit compte-rendu de mes lectures d’été, assez nombreuses et pas toutes chroniquées finalement ; à cause du peu de temps ou –parfois- du peu d’envie… Plus ou moins de lectures que l’été dernier ? Plus ou moins riches ? Plus ou moins éclectiques ? Suspens…

Ma première lecture de l’été a été Mostarghia de Maya Ombasic, un rendez-vous « presque » manqué malgré un début de lecture prometteur (chronique ici). Et puis il y a eu Sula de Toni Morisson, qui m’a davantage convaincue, avec son écriture d’un onirisme brutal et sa façon d’en dire tant en un roman très court. Les femelles, de Joyce Carol Oats, receuil de nouvelles lu dans le cadre du deuxième défi de l’été, ne m’a pas enthousiasmée du tout, plutôt à cause de la forme que du fond… Je confirme, je n’aime pas les nouvelles (défi de l’été ici). Dans un tout autre genre, je me suis plongée dans Journal d’un homme heureux de Philippe Delerm puis, dans la foulée, dans La plus que vive de Christian Bobin. Lectures plaisantes, questionnantes mais pas d’exaltation, pas de grande révélation. Bon, cette première partie de l’été n’aura pas été aussi grisante que je l’espérais…

… Mais Le gang des rêves de Luca Di Fulvio n’était pas loin de pointer le bout de son nez : lu pendant un week-end à 1000, il m’a transportée dans un univers incroyable, j’ai aimé les personnages, j’ai eu peur, j’ai pleuré, j’ai souri… Je le conseille à tout le monde ! Toujours dans le cadre du week-end à 1000, L’arrière-saison de Philippe Besson m’a semblé bien fade, à côté. Trop « facile », très décevant. J’ai davantage apprécié Une promesse de Sorj Chalandon, lu toujours pendant le week-end à 1000. J’y ai retrouvé la même mélancolie à l’état brut que dans Le Petit Bonzi, non plus avec un enfant mais avec un couple de vieux et leurs vieux amis… La mélancolie de la fin de vie. Les mots riches et envoutants du véritable poète Sorj Chalandon. Belle lecture. Autre belle lecture qui date de mille neuf cent soixante-six : La vallée des poupées de Jacqueline Susann, roman que je n’ai malheureusement pas chroniqué. Sous un apparent romantisme, cette auteure dépeint le quotidien hollywoodien assez pitoyable de trois jeunes femmes dans les années quarante. L’écriture est en réalité assez féroce, ce qui donne plus de réalisme encore à ces destins tragiques. Par contre, je m’insurge contre Pars avec lui d’Agnès Ledig qui est pour moi tout sauf de la littérature. Je me suis sentie bafouée en tant que lectrice… Lu –avec regret- dans le cadre du défi de l’été.

Dernière période de l’été et autre lecture non chroniquée… Mais cette fois en raison d’un ennui presque continu… La Passe-Miroir ; tome 2 : Les disparus de Clairedelune de Christelle Dabos. Le premier tome ne m’avait pas déplu, moi qui ai du mal avec ce genre de littérature. Mais là… Pourquoi ? Je ne le sais pas mais je me suis tout bonnement ennuyée. Tenterai-je tout de même le tome 3 ? Rien n’est moins sûr. Heureusement, Chimamanda Ngozi Adichi m’a redonné un peu d’espoir avec son très court Chère Ijeawele, ou un manifeste pour une éducation féministe. Tellement de bon sens dans ce petit texte. Et tellement de chemin encore. Lecture qui devrait être obligatoire ! Encore un nouveau genre découvert cet été : la romance érotique avec Au cœur des années folles ; tome 1 : Les esprits amers, dont la chronique se trouve par là. Et puis il y a eu un coup de cœur, le deuxième de l’été (je ne compte pas le petit manifeste de Chimamanda Ngozi Adichie, que je mets « à part »), Mistral perdu ou les événements d’Isabelle Monnin, dont je ne dirai rien car j’espère trouver le temps de le chroniquer et surtout parce que j’ai apprécié sa lecture en ayant réussi à échapper aux nombreux commentaires sur tous les réseaux sociaux et autres médias ! Pour terminer cette belle saison, ma dernière lecture pour le défi de l’été : Antigone de Sophocle, que je n’avais jamais lu. J’ai aimé, vraiment. Et j’ai redécouvert mon amour du théâtre. Allez, j’en rajoute un dernier car je l’ai commencé avant la fin de l’été (et que je l’ai terminé le vingt-deux septembre !) : Pietra Viva de Léonor de Récondo. Encore un petit bijou. Pas un « coup de cœur » comme pour Amours mais un véritable petit bijou : quelle écrivaine !

Plus de lectures que l’an dernier à la même époque donc ! Quelques pépites pour ce nouvel été écoulé… Quelques lectures riches, quelques autres pas désagréables ou divertissantes mais aussi quelques bides ! Cette saison est loin déjà dans mon esprit et c’est drôle, en écrivant cet article, je m’aperçois que c’est un peu comme si mes lectures et la météo étaient allées de pair. Mais ce n’est pas désagréable, parfois, d’oser aller vers des contrées qu’on ne connaît pas ou qu’on connaît moins… Sortir de sa zone de confort, malgré le temps incertain.

Un été bien rempli, c’est incontestable.

Le jour où je n’étais pas là – Hélène Cixous

 

Quand on ouvre un livre comme celui-ci, c’est peu dire que l’on s’y sent perdu, un peu intimidé même ; c’est peu dire que l’on se demande si on va être à la hauteur, si l’on va réussir même à comprendre ce dont il retourne. Et pourtant, si rien n’est facilité quant au sens du contenu diégétique, si rien n’est donné en pâture à la mâchoire frémissante de notre intellect, si rien n’est dévoilé de façon limpide ou frontale, si, au fond, rien n’est vraiment dit, aussi incroyable que cela puisse paraître, ces mots – car c’est de mots et rien que de mots dont il s’agit – , ces mots tout triturés soient-ils, ils nous parlent et, par des voies toutes détournées, dans leur logique déboussolée, nous font accéder au sens de leur contenu.

Car dans les romans d’Hélène Cixous, le motif compte bien moins que le tissu. Si l’auteur, fidèle à ses élans autobiographiques, nous livre la plus sombre et la plus lancinante des douleurs de sa vie, à savoir la perte de son enfant trisomique, ce qui retient notre attention et force notre admiration, c’est surtout cette formidable capacité à presser la langue jusqu’à, comme un jus, en extraire son essence, et même sa quintessence. Telle une révolutionnaire de la linguistique, Hélène Cixous sait braver tous les interdits pour nous faire pénétrer dans un espace nu, dans un monde verbalement sauvage où tout est possible, où chaque mot prononcé comporte sa part d’aventure. Ici, la ponctuation enfreint toutes les règles de bienséance, les néologismes sont légion, le sens nous parvient de façon diffuse et circulaire, dans un tâtonnement d’analogies sémantiques, la sonorité des mots elle-même participe de l’histoire narrée. Nous voilà comme déportés sur un territoire textuel inconnu où la langue, poussée dans ses derniers retranchements, parvient à communiquer ce qu’elle n’est intrinsèquement pas capable de communiquer. Chiens fous lancés sur la page, les mots nous mordent aux chevilles et ne nous lâchent pas.

Les paroles rapportées de la grand-mère maternelle de cet enfant condamné dès la naissance, à qui la garde en a été, par désespoir, confiée, sont analysées par la narratrice -protagoniste- auteur bien moins pour ce qu’elles disent que pour ce qu’elles suggèrent, pour ce qu’elles « non-disent », en somme. L’écho que ces paroles trouvent dans d’autres paroles prononcées dans d’autres circonstances et à d’autres membres de cette famille dont il est pleinement question dans cette œuvre, compte bien plus que leur simple linéarité communicationnelle.

Fouler le sol de cette prodigieuse littérature que je juge d’avant-garde, c’est faire fi de tous nos rances horizons d’attente, c’est briser toutes les chaînes rouillées qui retiennent les monstres bâillonnés que sont la grammaire, la syntaxe, le lexique, et le reste, pour accepter de retomber en enfance, dans l’enfance des mots, dans cet état de nature du langage où parler et jouer à la balle ne sont pas foncièrement distincts.

Qu’elle est belle, qu’elle est jouissive, qu’elle est créative cette langue revisitée par l’écriture sans scrupules de Cixous. Qu’ils semblent évidents ces mots malléables qui, d’être sans cesse brutalisés, lacérés, lapidés, éviscérés, tailladés et transpercés, parviennent enfin à exprimer ce qui, par-delà les conventions sociales et grammaticales, reste de notre être le plus intime et innommable qui soit.

Inutile d’en dire plus : ce serait sacrilège, car nulle chronique ne saurait se substituer à la lecture des incroyables textes de cet auteur, qui se révèle là dans tout son art, inconditionnelle anarchiste de la parole fissurée, étrange messie aux proférations linguistiquement blasphématoires, à la voix affranchie de tout dogme. Il faut tout simplement lire, et à pleines mains applaudir, le talent incomparable de cette grande dame.

(Le jour où je n’étais pas là. Hélène Cixous. Editions Galilée : 2000. 190 pp.)