La Jeune Épouse – Alessandro Baricco

 

Difficile d’effleurer par les mots que j’entreprends d’écrire ici ce roman inclassable d’Alessandro Baricco… Difficile d’y apposer une quelconque définition ou d’en dessiner les contours sans crainte d’en briser le charme et l’enchantement, d’en rompre le puissant sortilège auquel celui-ci doit son existence. Car plus qu’une histoire, plus qu’un roman, ce dont nous avons affaire dès les premières pages tient de la sorcellerie du conte, de la magie de la fable, voire de la splendeur des légendes. Déployant une logique interne toute poétique qui n’a cessé de me faire songer, tout au long de ma lecture, à celle du réalisme magique du grand García Márquez, ce texte est une étoffe, un précieux tissu où s’entrelacent sans fin les fils du réel et ceux, brillants, de l’onirique, où combattent sans relâche les lois du prosaïsme et les tensions de l’imaginaire. Et pourtant, si rien n’est vraisemblable ni ne prétend même l’être, nous nous surprenons à croire dur comme fer à ce microcosme familial abracadabrant qui s’ébauche sous nos yeux, à ce fatras farfelu d’histoires imbriquées, aux préceptes de la vie de cette maisonnée qui, pour être baignés d’illogisme voire d’absurde, n’en demeurent pas moins implacables.

L’auteur se plaît à dynamiter sans scrupules toutes les règles de bienséance du réalisme, toutes les conventions de l’illusion romanesque, et ceci se manifeste d’emblée par son refus tenace de nommer ces personnages qui habitent pourtant puissamment le lieu du récit. Ainsi, nous n’aurons pas accès à l’identité de cette jeune fille qui, obéissant à une promesse vieille de trois ans, débarque soudain dans cette famille afin d’en épouser comme convenu « le Fils » et qui, constatant son absence, y attendra, tout le roman durant, son retour. Bien qu’elle constitue l’élément central et déclencheur du récit, elle sera simplement désignée sous le terme de « la Jeune Epouse ». Nous ne connaîtrons pas plus le nom de « la Mère », ni celui du « Père », de « la Fille », ou de « l’Oncle ». Pire : le texte nous dévoilera progressivement des vérités qui nous amèneront à reconsidérer sous un jour nouveau les véritables liens qui unissent ces différents protagonistes. Peu de certitudes, donc, et toutefois, page après page, bribe après bribe, nous connaîtrons tout, et mieux que quiconque, de ces êtres engoncés dans un quotidien immuable, figé et répétitif, et pourtant fourmillant, débordant même, de la mélasse de rêves, désirs et espoirs dont leur chair est faite, tâtonnant dans un présent brumeux avec pour seul guide les éclats fragmentés de leurs passés tous plus démesurés les uns que les autres.

Dans cette maisonnée étrange et en équilibre sur un fil d’irréalité où les existences se déroulent sans heurts et sans cris, dictées et rythmées seulement par le sommeil des nuits inéluctablement redoutées et la fête des repas interminables, les personnages , tels des fragments charnels arrachés à la ligne du temps, s’apparentent davantage à  des ombres qu’à des êtres. C’est tout recroquevillés sur leurs mondes intérieurs opaques qu’ils évoluent en aveugles dans le monde du réel. Leur présent est néant, tout déchirés qu’ils sont entre un passé invariablement cousu de scandaleux secrets et la folie d’un avenir fantasmé.

Mais ces ombres ont un corps, et c’est là tout le paradoxe que s’échine à savamment déployer l’auteur tout au long du roman : bien que chacun des membres de cette famille improbable soit marqué du sceau de l’immatérialité, bien que le cours de leurs vies soit auréolé d’onirique et nous apparaisse sans cesse comme purement surréel, ces songes personnifiés sont des plus incarnés. Car le corps constitue le pilier narratif qui empêche l’effondrement de ces existences à la dérive, la thématique omniprésente sur laquelle se focalisent les secondes du présent. Il en est le moteur vital, le ressort permettant d’animer et de donner vie à ces marionnettes hors du temps et des choses. Sans doute est-ce le sens qu’il faut attribuer à l’importance narrative accordée au sommeil, aux postures, aux repas. Sans doute est-ce pour cela aussi que les paroles elles-mêmes, prononcées entre les murs de cette demeure, sont conçues comme des émanations, des manifestations voire des productions matérielles du corps, chosifiées au point que, dans cet étrange univers textuel, les mots flottent, palpables, et peuvent être enfermés si besoin dans des tiroirs, dans des bagages…

Mais le talent de Baricco va plus loin que celui, déjà immense, qui s’exerce dans la sphère diégétique : il se manifeste aussi dans sa miraculeuse capacité à faire de la narration elle-même un support d’écriture et de lecture. Car en effet, s’il y a bien un « je » qui traverse de part en part ce récit démesuré, celui-ci, en perpétuel mouvement, n’est jamais là où on l’attend. Glissant de personnage en personnage, nous échappant sans fin, nous ne pouvons le saisir d’une main ferme. Tantôt attribué à « la Fille », tantôt à « la Jeune Epouse », à d’autres moments au « Père », ce « je » s’accapare parfois de l’auteur lui-même, qui prend en charge la narration pour, en véritable artisan, expliquer par le menu les difficultés de sa tâche, faisant de l’acte d’écriture lui-même le sujet de notre lecture. S’ensuit alors un délicieux jeu de cache-cache entre le lecteur et l’auteur, jeu qui, loin de nous perdre ou de troubler notre plaisir de lecture, a pour effet d’enchanter et d’ensorceler encore davantage ce récit déjà vibrant de poésie. Dans une logique métatextuelle, l’écriture nous donne ainsi à voir les dessous de l’écriture, à savoir l’outil et le matériau. Et ce procédé s’inscrit par ailleurs pleinement dans la volonté qui détermine l’ensemble de l’oeuvre : celle de détruire minutieusement – et jusqu’au dernier –  les codes de l’illusion réaliste propres au roman traditionnel. Alessandro Baricco construit ainsi son récit en même temps qu’il le déconstruit.

Mais si l’histoire est d’emblée désignée par le narrateur-auteur comme fictive, l’inverse est tout aussi vrai, dans la mesure où l’auteur ainsi représenté ne se limite pas à n’apparaître que comme le vecteur de l’écriture, mais il est également conçu comme un personnage à part entière. Pourvu de ses propres états d’âme, de son propre mystère, rongé par ses propres rêves et désillusions, il a de fait aussi une existence dans cette fiction, une existence à égalité avec celle des personnages, et donc une existence fictive.

Dans ces vies croisées que sont celle de l’auteur-narrateur et celles de ses êtres de papier, prédomine la thématique de la féminité, et plus justement celle de la traduction corporelle de la féminité. Découlant de cette dimension, la sexualité est dans ce texte toute-puissante et, même crûment évoquée, elle a toujours ici des relents de sacré. Elle apparaît, en somme, dans ce roman comme la conclusion logique et naturelle de l’importance fondamentale qui y est accordée au corps. Que celui-ci soit malade, comme c’est le cas du « Père », estropié dans le cas de « la Fille », ou sublimé dans dans celui de la grande séductrice qu’est « la Mère » à la beauté inquiétante, tous se réalisent, se détruisent ou se dépassent  par le prisme de la sexualité, à laquelle le récit semble conférer des pouvoirs à la fois sauvages et ineffables.

On ne lit pas vraiment ce livre, on y flotte, on se coule dans une atmosphère dont les éléments chimiques qui la composent n’obéissent qu’aux lois qui leur sont propres. On embrasse, on étreint l’histoire incroyable et toute délirante de cette famille qui n’en est, au fond, pas une, comme on capturerait dans des filets hésitants les fragiles papillons que sont leurs songes, veinés de terreurs et de passions. Car il ne faut pas s’y méprendre : c’est bien ainsi qu’est écrit l’ensemble de ce fabuleux texte : à l’encre des songes, dans ce langage fou et poétique qui est à la fois la langue la plus étrangère qui soit, et l’émanation la plus tangible de ce qui nous est le plus proche.

(La Jeune Épouse. Alessandro Baricco. Éditions Gallimard : 2015. 251 pp.)

 

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AE-LES ANNÉES – Groupe ToNNe

 

Août 2017, Festival International de Théâtre de Rue, Aurillac (15)

Aucune objectivité possible dans les mots à venir : ceux et celles qui me connaissent personnellement ou à travers ce blog savent comme les récits d’Annie Ernaux me traversent le corps et le cœur ; à chaque fois ; toujours.

Il se trouve qu’en arrivant à Aurillac, il y avait ce nom de spectacle qui allait forcément résonner en moi : AE-LES ANNEES. Il fallait le voir. Nécessité. C’est dans les tripes.

Et c’est ainsi que nous sommes partis –mes parents et moi-même- à la recherche de cette troupe au nom étrange : le groupe ToNNe. Sans carte de la ville, avec le mauvais numéro de pastille et un timing quelque peu serré. Un peu désespérés au bout de trente minutes d’allers-retours inutiles : nous allions rater le spectacle que nous voulions tant voir. Mais c’était sans compter sur d’autres membres de la famille, beaucoup plus spécialistes et organisés que nous… Qui n’avaient pas envisagé ce spectacle dans leur emploi du temps mais nous avions dû leur donner envie… Grâce à eux, oui, nous avons pu nous glisser dans le public et nous raccrocher aux mots d’Annie Ernaux que nous aimons au plus profond de nous-mêmes. Il nous a manqué le début, il est vrai… Mais qu’importe. Je ne sais pas si nous avons mis plus de trente secondes à pénétrer l’atmosphère toute particulière de cette déambulation, un monde à part pourrais-je dire dans le tumulte inéluctable d’un festival de spectacles de rue. Nous pouvions presque entendre le silence des acteurs. Sentir leurs pulsations. Leurs propres corps devenant mélancolie.

Je voudrais juste leur dire merci, à eux quatre.

Merci.

J’avais déjà été subjuguée par LES ANNEES lu par Dominique Blanc il y a deux ans mais là, c’est autre chose. Peut-être plus fort encore. C’est cela ! Tout est dans l’intensité ; le regard des personnages, le ton tellement juste et poignant, les voix qui prennent aux tripes, et cette alternance incroyable entre les moments de pure émotion et les passages humoristiques qui donnent encore davantage de force au récit, à l’intime qui devient universel, aux combats personnels et collectifs qu’il faut continuer de mener, aux souvenirs qu’il faut garder à l’intérieur de soi.

Ce qui m’impressionne chez Annie Ernaux, c’est sa capacité –avec son écriture épurée- à faire se réunir les générations et les sexes. Et ce qui m’a bouleversée dans ce spectacle, c’est comment ces acteurs ont réussi ce véritable tour de force : J’ai vu une très jeune femme ne plus pouvoir s’arrêter de pleurer, une femme plus âgée ressentir cette même émotion. J’ai moi-même versé quelques larmes et j’ai surtout eu le souffle coupé, le cœur battant, la boule étrange qui ne veut plus quitter la gorge. Et je sais que des hommes aussi sont ressortis de ce spectacle tout en émoi.

Qu’on ne vienne jamais me dire que le théâtre n’est pas la vie !

 (AE-LES ANNEES. Groupe ToNNe. Metteur en scène : Mathurin Gasparini. 2014)

Enfin seule! – Noémie Armbruster

 

Août 2017, Festival International de Théâtre de Rue, Aurillac (15)

Cela faisait un moment que ce spectacle doté d’un immense talon aiguille utilisé comme trapèze m’intriguait, non pas que l’objet soit particulièrement esthétique mais je trouvais surprenant qu’une artiste de cirque puisse se jouer de et avec lui. Ayant déjà vu Noémie Armbruster dans « La femme de trop » de la compagnie Marcel et ses drôles de femmes (spectacle que je vous conseille vivement !), je voyais régulièrement passer ces drôles de photos sur les réseaux sociaux et il s’est trouvé que ce spectacle, « Enfin seule! », passait à Aurillac au niveau de la pastille neuf, exactement là où je me trouvais le vingt-quatre août !! J’ai donc pu voir de mes propres yeux cet étrange objet en action.

Comme l’annonce le titre, il n’y a qu’un seul personnage sur scène : Martha. Martha à l’air mi naïf-mi frapadingue. Martha aux multiples amours déçues (et aux multiples enfants qui vont avec). Martha aux « cent mille volts ». Martha qui semble maîtriser parfaitement le sens du mot « poisse ». Et tel un polar bien ficelé, cette joyeuse bonne femme va tenter d’expliquer au public ses mésaventures, n’hésitant pas à le faire participer et à s’y mêler, choisissant parfois la chanson pour mieux nous raconter son histoire totalement improbable. Elle semble faite pour cela, d’ailleurs, pour raconter. Elle va dans tous les sens, elle raconte avec son corps, avec son visage surtout et réussit à nous emmener avec elle. Oui, ce spectacle donne le sourire et divertit mais, sans trop pouvoir l’expliquer, me voilà un peu déçue, un peu sur ma faim. Sans doute ai-je encore trop à l’esprit le spectacle précédent qui m’avait tant plu. Peut-être aurait-il fallu voir ce spectacle de nuit ou sous chapiteau, certains détails manqueraient-ils d’un peu de rigueur, de précision ou alors, je suis passée à côté du message caché…

Il n’en reste pas moins que j’ai passé un vrai bon moment de spectacle et que mes zygomatiques ont bien travaillé ce jour-là : N’hésitez pas à aller voir de vous-même la femme à l’escarpin géant!

(Enfin seule. Solo Noémie Armbruster. Metteure(s) en scène : Marie Elisabeth Cornet et Noémie Armbruster. 2015)

On reconnaît le bonheur au bruit qu’il fait en s’en allant – Marie Griessinger

 

Cette lecture s’annonçait pourtant bien mal… Pour de bien obscures raisons, ce livre, emprunté à la va-vite à la bibliothèque, ne me disait rien qui vaille. Etait-ce pour son long titre sous forme de phrase, derrière lequel je n’avais pas lu le clien d’oeil au vers de Jacques Prévert,  m’évoquant, à ma grande crainte, ceux de Pancol voire de Martin-Lugnand et  ne laissant ainsi pas franchement présager de grande aventure littéraire ? Etait-ce pour sa brièveté qui me semblait peu propice à une lecture en profondeur ? Toujours est-il que ce livre, je l’avais lamentablement laissé enfoui tout l’été durant au fond d’une pile d’autres, ne trouvant ni l’envie ni le courage d’en entamer la lecture, que je me trouvais mille motifs de différer sans cesse. En cette fin d’été pourtant, cherchant un roman plus léger que ceux lus précédemment à me mettre sous la dent, je m’emparai finalement, quoi que sans trop y croire, de celui-ci.

Force m’est de reconnaître à présent que les raisons de mon délaissement étaient toutes des plus mauvaises. Non seulement ce livre est radicalement opposé à  toute forme de frivolité littéraire, mais bien plus que cela : il s’est immédiatement révélé être une pure pépite, et une vraie révélation, qui plus est, pour cette auteure qui publie là son premier roman. Dans cette fiction à forte inspiration autobiographique, Marie Griessinger livre en pâture au lecteur l’impitoyable descente aux enfers de son père dont le texte rapporte la progressive dégradation, l’inexorable détérioration infligée par une grave maladie neurologique, contre laquelle le combat est implacablement perdu d’avance. C’est de la douleur dont il est donc question d’un bout à l’autre de ce roman : non seulement celle de Jean-Michel, ce père malade, déclinée à la fois physiquement et moralement, mais aussi celle qui irradie l’entourage de ce dernier, et tout particulièrement, celle de son épouse et celle de sa fille, Marie, qui prend en charge la narration. Nous sommes donc d’emblée installés dans le royaume de la souffrance intime, pataugeant comme la narratrice, dans les marécages de l’injustice du malheur. Et l’intimité règne d’autant plus en maître sur ce court récit, que la forme choisie est précisément celle de l’écriture du cœur par excellence : pour parler d’elle, de son père, et de toutes ces souffrances conjuguées, l’auteure a en effet choisi le maillage du journal intime. Mais si elle en a respecté les règles de présentation, ne consacrant pas plus qu’une page ou deux à la description d’un événement, prenant soin d’en indiquer au préalable la date et le lieu, elle a toutefois pris le parti de s’affranchir totalement de ses exigences de linéarité temporelle. C’est à un journal intime totalement disloqué d’un point de vue chronologique que nous avons affaire : telles des feuilles qui, arrachées, se seraient vues éparpillées et réordonnées de façon toute aléatoire, l’histoire de Jean-Michel ainsi reconstituée se lit dans le désordre le plus complet, nous invitant à naviguer dans un perpétuel va-et-vient entre l’avant et le présent de la réalité dictée par la maladie, entre l’éblouissement des jours paisibles auxquels l’oeuvre de réminiscence donne des allures d’Eden, et la grisaille d’un présent désenchanté privé de toute promesse d’avenir. Cette désarticulation temporelle n’a donc rien de fortuit ni de gratuit : c’est grâce à ce procédé que nous ressentons de plein fouet la fêlure sur laquelle se construit tout le texte, l’incompréhensible violence de la scission définitive entre le bonheur passé et la souffrance présente.

Mais qu’on ne s’y trompe pas : ce livre, pourtant poignant à nous faire verser des larmes, n’est ni un livre triste ni un livre accablant. Bien au contraire, les mots sont tous des poings tendus contre la défaite, contre la désespérance. Car la force  de cet hommage vibrant de cette fille à son père qu’elle voit progressivement plonger dans le mutisme, la paralysie et l’amnésie, c’est d’affirmer sans détour que le bonheur est toujours tapi au sein même de la tristesse, et que, si les moments de joie remémorés sont toujours auréolés du halo de la nostalgie, les larmes ont de même toujours un peu le goût sucré du bonheur.

« J’oublie. Je me souviens. J’ai la tristesse cachée derrière la joie. » (p.169)

Enserrés dans ces quelques pages, survivent et palpitent, au milieu du malheur qui couvre de son ombre tout le présent,les fantômes de tout ce qui a fait de la petite fille Marie, la femme, mère à son tour, qu’elle est devenue : au-delà et au travers du fil narratif déroulant l’histoire de Jean-Michel, se greffent celui de l’histoire du couple que forment ces parents, et celui de l’enfance de Marie sur laquelle son père a constamment veillé. Avec des mots simples, avec des phrases courtes et comme essentielles, l’auteure parvient à nous faire saisir le caractère inconditionnel de l’amour qui a toujours existé entre ses parents. Elle magnifie ainsi l’incommensurable et toute pudique tendresse de son père à l’égard de sa mère, le courage et la pugnacité de cette dernière dans son combat quotidien face à la maladie grandissante de son époux, son acharnement à maintenir un semblant de normalité  dans le tourbillon de la décadence, à ne jamais s’avouer vaincue face au verdict de l’impuissance. Et cela fonctionne à merveille : la plume de Marie Griessinger rend ses parents magnifiques, tout aussi magnifiques dans le récit passé de leurs amours balbutiantes – dans de lointaines contrées exotiques dont l’aspect paradisiaque ne fait que refléter l’éblouissement de leur passion-, que dans la narration présente de leur fin de vie en décombres où luit encore l’étincelle et la beauté de leur amour.

Dans une écriture où chaque mot se fait poésie, où par la grâce et la puissance de ses métaphores, le lecteur reste prostré dans un état oscillant entre l’hypnose et l’extase, l’auteure recompose et retranscrit fidèlement la douleur et la peine de son père, ce mal qui ronge son corps et se mue en une sorte de rage née de l’impuissance à être ce qu’il est toujours, cet homme solaire et séduisant qui a fait naître tant d’amour autour de lui. C’est avec peu de mots, en ne s’attardant que sur l’essentiel c’est-à-dire l’impalpable, l’infime des gestes et des regards, que Marie Griessinger fait surgir et rayonner la beauté de ce père qui fut souvent taciturne et parfois même  rude dans son enfance, mais dont l’amour perle, comme une évidence et sans fracas, de ses tendres maladresses.

Nous n’entendrons pas, dans ce texte pourtant bouleversant, les cris du déchirement, ni les sanglots de la plainte : nous verrons les mains qui se frôlent, les corps qui se portent, les visages qui se détaillent. Puisant l’émotion à sa source, c’est à travers toutes ces petites choses que cet exceptionnel roman de l’intime nous fait constamment franchir les frontières qui délimitent la douleur de voir les jours heureux s’en aller et le bonheur de retrouver les joies qu’ils contenaient et qui n’avaient pudiquement jamais été nommées. Ce texte qui, semblable aux mirages les plus tenaces, suscite à la fois attraction et malaise, dans une sublime apothéose de l’émotion la plus vibrante, repeuple de ses mots calmes et sereins le territoire désertique de l’enfance à jamais déchue,. Avec l’argile de la tristesse, c’est la figure de la sagesse qu’il façonne ainsi patiemment.

« J’ai appris qu’il ne faut pas attendre.

   Les regrets de demain sont déjà dans la terre en petites graines fécondes. C’est de nos doigts qu’ils ont glissé. » (p. 149)

(On reconnaît le bonheur au bruit qu’il fait en s’en allant. Marie Griessinger. Editions Albin Michel : 2015. 189 pp.)

 

 

L’Alcazar, l’envers d’un music-hall – La compagnie Chap’ de Lune

 

 

Août 2017, Festival International de Théâtre de Rue, Aurillac (15)

Imaginez une tente militaire, vous savez… Une simple tente militaire kaki, rectangulaire, sans âme, presque triste pourrions-nous dire. Imaginez cette tente et rajoutez-lui un nom quelque peu énigmatique « L’Alcazar » fait de belles lettres rouges et dorées. Rajoutez-y aussi d’étranges fenêtres ou ouvertures, difficile à dire. Et attendez. Le spectacle va bientôt commencer… Une drôle de créature arrive, une vieille dame en marionnette qui vient introduire l’histoire à venir et qui invite à prendre place : il est temps pour vous de choisir votre vanterne, plus ou moins discrète, plus ou moins grande, plus ou moins de face, plus ou moins près des personnages.

Déjà inhabituel comme procédé, ne trouvez-vous pas ?

Et puis… Et puis… Laissez-vous emporter par la magie du décor car vous allez en avoir plein les mirettes : il y en a partout. Des dessous, des valises en carton, des fioles à peine cachées, un phonographe, des plumes et de belles robes de soirée, un petit guéridon et son broc de toilette, quelques miroirs pour se maquiller… Et tant d’autres petits détails dissimulés. Avant même les premiers mots prononcés, la poésie est présente dans chaque recoin de cette simple tente militaire. Et plus encore que tout cela si vous choisissez bien votre emplacement : il y a cette odeur indéfinissable ; l’odeur que vous imaginez parfaitement être celle d’une loge de cabaret en mille neuf cent quatorze. Oui, vous venez de faire un bond en arrière d’un siècle sans même vous en être aperçu.

Elles sont trois. Trois artistes de music-hall.

Il y a LA BASTIENNE ; la femme forte et respectée qui cache ses fêlures grâce à sa voix et son rire puissants, qui impose sa vision du monde à l’aide de sa canne dont elle a de plus en plus de mal à se séparer tant les douleurs physiques l’oppressent mais qui est encore capable de prouesses techniques. La Bastienne, qui n’arrive pas à choisir entre une vie de liberté, de débauche et l’envie d’être une « Madame ».

Et puis il y a la russe IRINA, la frêle et fragile Irina, celle à qui l’on se confie, celle qui a connu la misère et le désarroi mais qui ne s’avoue jamais vaincue et qui est capable de tout tenter pour se sentir reconnue : Irina excelle dans le jeu de pantomime, Irina danse telle une Loïe Fuller aux voiles blanches oniriques, Irina ensorcelle les cœurs quand elle chante avec son accordéon.

LOLA, elle, est une remplaçante et a la merveilleuse naïveté des débutantes. Elle les rêve, les paillettes, les plumes et autres flonflons. Elle les admire ses camarades de jeu, celles qui –tout du moins au début- ne se privent pas de se gausser de sa gaucherie, pour ne pas dire de sa niaiserie. N’ont-elles pas remarqué que c’est surtout la peur de mal faire qui donne cette impression de maladresse ? Mais au-delà de la peur, Lola est sans doute la plus forte face à l’adversité. En tout cas la plus dans la réalité de l’instant.

Elles sont belles ces femmes qui se débattent comme elles peuvent sur scène comme dans leurs vies : elles luttent contre la violence et la force des hommes, contre la douleur et l’image d’un corps vieillissant toujours trop vite pour les spectateurs, contre les idées reçues, contre l’enfermement. Elles sont simplement belles et vivantes.

Elles sont trois, comme le nombre de tableaux : là est l’autre particularité de cette représentation. L’envers du décor avant le spectacle, pendant le spectacle et après le spectacle. Véritable mise en abyme qui met en lumière le fil si ténu entre le réel et l’imaginaire, entre l’acteur et le spectateur, entre ce qui est montré et ce qui est caché. Mais finalement, qui est le plus impudique dans cette histoire ? Celle qui se dénude sans gêne ou le (la) spectateur (trice) qui joue presque le rôle de voyeur ?

Peut-être moi, finalement, celle qui regarde et m’immisce, mais avec une telle délectation que j’en redemande !

 (L’Alcazar, l’envers d’un music-hall. Compagnie Chap’ de Lune. Metteure en scène : Hélène Vieilletoile. 2017)

Le site de l’asso Chap’ de lune consacré au spectacle: c’est ici!