Les loyautés – Delphine de Vigan

 

Les loyautés. Un mot que nous n’employons finalement que très peu dans notre vie quotidienne. Je ne sais même pas si je me souviens avoir entendu quelqu’un me parler en utilisant ce terme.

Loyauté : fidélité manifestée par la conduite aux engagements pris, au respect des règles de l’honneur et de la probité.

Les loyautés, donc. Livre au titre intrigant, qui donne envie de s’y arrêter ; surtout quand on a la chance d’entendre le prologue lu par Delphine de Vigan elle-même. Ces quelques lignes entendues (car je n’avais pas encore lu le roman) m’ont bouleversée, je dois le reconnaître. Je ne sais pas si c’est de par ce que je vis en ce moment, je ne sais pas si c’est la belle lecture et le silence tout autour, je ne sais pas si c’est l’instant qui veut cela. Toujours est-il que je me suis sentie ébranlée. La même émotion est revenue, d’ailleurs, au moment de l’ouverture de ce récit très court, à la lecture de cette première page…

« Les loyautés.

Ce sont des liens invisibles qui nous attachent aux autres –aux morts comme aux vivants-, ce sont des promesses que nous avons murmurées et dont nous ignorons l’écho, des fidélités silencieuses, ce sont des contrats passés le plus souvent avec nous-mêmes, des mots d’ordre admis sans les avoir entendus, des dettes que nous abritons dans les replis de nos mémoires […] ». (p.7)

Et ensuite commence l’histoire.

L’histoire de quatre personnages : deux femmes (une enseignante de collège et une mère au foyer) et deux adolescents, deux amis qui vont tester leurs limites ensemble. Une histoire à quatre voix ; quatre voix empreintes d’une certaine sensibilité et d’une certaine aigreur, empreintes de difficulté à être dans la vie. Et c’est finalement ce fil ténu nommé « Loyauté » qui les lie les uns aux autres, fil ténu et métaphorique car ce mot-là n’apparaît qu’une seule fois, lors du prologue, dans le livre. Ces quatre personnages principaux traversent et sont traversés par leur époque, ils n’échappent pas à la règle et sont donc abordés à travers eux les thèmes de cette première partie du vingt-et-unième siècle.

Difficile d’en dire davantage car je pense que le but d’une chronique n’est surtout pas de dévoiler la diégèse d’un roman, ce qu’il raconte…

L’écriture y est épurée, comme si Delphine de Vigan souhaitait aller à l’essentiel, sans fioritures, sans descriptions. Elle est plutôt vive aussi, donnant un rythme assez rapide à cette histoire. Mais elle se fait aussi moins puissante, moins bouleversante. Et même si cette lecture a été un plaisir, je n’en reste pas moins sur ma faim. Oui, ce roman m’a déçue.

Pas dans sa construction car je le redis, le prologue m’a vraiment marquée et j’aime les romans à plusieurs voix. Le fait qu’il soit très court ne me dérange pas non plus. C’est autre chose : cet effleurement, sans doute… Presque tout y est « cliché » surtout. L’ensemble reste en surface et c’est exactement pour la raison inverse que j’avais tant aimé Rien ne s’oppose à la nuit, ce qui en faisait sa force : aller au plus profond de soi ou d’un personnage pour en montrer la complexité universelle. Et, dommage, tel n’est pas le cas avec son dernier roman.

(Les loyautés.Delphine de Vigan. Editions Jean-Claude Lattès :2018)

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Article 353 du code pénal – Tanguy Viel

 

Article 353 du Code Pénal  est avant tout le récit magistral et aux accents camusiens d’une confession, celle d’un homme, Martial Kermeur, vivant seul avec son fils adolescent, Erwan, dans la modeste dépendance d’un château d’une presqu’île finistérienne. Emanation incarnée des classes laborieuses, socialiste de longue date, cet homme fut toute sa vie employé à l’arsenal de Brest, et vient d’être remercié avec pour dédommagement une prime dont son esprit plein de rêves et d’espoirs fait émerger mille usages possibles. Ce ne seront pas exactement les rêves et espoirs qu’il avait conçus qui viendront à lui, mais un homme, sorti du sud comme de nulle part, Antoine Lazenec, riche promoteur immobilier véreux de son état, dont l’irruption dans ces contrées viendra chambouler la donne, non seulement pour lui, mais plus largement pour tous les habitants du village qui, éblouis par l’illusoire miroitement de la transformation de leurs paysages sauvages en pompeuse station balnéaire, se lanceront dans l’investissement de parcelles sur lesquelles, hélas, ils ne verront rien construire le temps passant.

C’est donc là le récit par excellence d’une vaste escroquerie, escroquerie rendue tangible en la personne de cet homme malhonnête et sans scrupules. Mais la temporalité du récit est, dans sa linéarité, entièrement inversée, car celui-ci s’ouvre sur le point final, sur le débouché de la longue série de rêves avortés et de déceptions sourdes qui se sont amoncelés et agglutinés au plus profond de la chair de notre narrateur, Martial. Le prologue relate en effet une scène criminelle incompréhensible à ce stade de la lecture, où ce dernier, au cours d’une promenade en bateau, jette froidement par-dessus bord, sans:même se retourner, celui que nous identifierons plus tard comme le plus redoutable des escrocs. Le constat établi, les faits crûment posés, le roman peut enfin commencer sa course folle et nous enfouir, page après page, au creux du flot des mots prononcés par Martial Kermeur : les chapitres qui se succèdent constituent la parole de « l’après », cette parole qui revient sans cesse et sans gouvernail sur « l’avant », puisque tout le corps du roman s’escrime à nous restituer dans son intégralité l’entretien entre celui qui vient de nous être présenté comme un meurtrier et le juge destiné à recueillir le discours des motivations de son acte. Plus que d’un entretien, il faudrait d’ailleurs plutôt parler de monologue, de confession, car l’accusé n’est que peu interrompu par son juge, tout appliqué est-il à remonter le temps et à raconter par le menu ses années passées d’homme floué, emberlificoté, manipulé, et même souvent humilié, par celui dont il vient de causer la mort.

Etrange posture donc que celle du lecteur qui, de par le vide textuel laissé par le creux de l’interlocuteur-juge, ne peut qu’insidieusement ce glisser dans cet interstice et en venir par occuper lui-même cette place de justicier tentant de démêler tant bien que mal le pourquoi du comment, et d’accéder au troublant tourbillon des circonstances atténuantes. Et c’est peu dire que circonstances atténuantes il y a : de fait, le récit de Martial fait totalement exploser les carcans et, à chaque page davantage, finit par nous présenter cet Antoine Lazenec non plus comme une victime, mais comme véritable et seul coupable du désastre qu’il a sciemment semé dans l’existence des habitants de la presqu’île, et tout particulièrement dans celle de Martial, qu’il a, à proprement parler, ravagée.

J’ai été d’emblée subjuguée par la force des mots que cet homme du peuple, accusé d’un meurtre qu’il ne nie pas, parvient à extraire du silence, par ce discours à la fois simple et titubant, cherchant à nommer le plus justement possible sans trouver les mots, se reprenant, usant jusqu’au vertige de métaphores et de comparaisons, et faisant par là-même de sa parole un véritable objet poétique. L’inversion lente des statuts de victime et de coupable que l’auteur réussit magistralement à instiller dans les veine de son récit, nous pousse inéluctablement à reconsidérer l’acte initial de la noyade : peu à peu, on se surprend à attendre, à espérer cet acte irréparable dès lors mécaniquement compris comme un exutoire, comme un acte de pur rétablissement de la justice, comme un acte de légitime défense qu’aucun sentiment de vengeance ne viendrait même entacher.

La dimension sociale de ce roman au parfum de polar me semble indéniable. L’empathie grandissante que nous ressentons pour Martial tout comme la profonde antipathie qui nous gagne à l’encontre de Lazenec sont indissociables de ce que l’un et l’autre représentent : Martial, dans sa vulnérabilité, dans son humilité, dans son sentiment latent d’infériorité, et même dans ses pauvres rêves, est le prototype de l’homme surplombé et dominé par l’implacabilité des systèmes économiques, berceaux d’inégalités. Lazenec, à l’exact opposé, incarne le cynisme et l’impunité des dominateurs, de ceux dont la seule foi est celle de l’argent, fût-il mal acquis, de ceux dont le monde pailleté ne s’encombre ni d’éthique ni de sentiments. De ce combat textuel à armes inégales, ce qui jaillit des mots et de l’acte final de Martial, ce n’est ni plus ni moins qu’une soif de justice incroyablement dénuée de colère. Cette colère, cette rage qui germe pourtant de chaque sillon des faits relatés, c’est Erwan, le fils, qui la portera dans le récit sur ses frêles épaules. Erwan qui, comme le confesse son père lui-même à la page 144, était, bien plus que ce dernier « habité par la lutte des classes ».

Mais n’en disons surtout pas davantage sur ce court roman, ne gâtons à quiconque le délicieux et furieux plaisir d’en être chamboulé comme l’on ne peut que l’être à sa lecture. Il faut simplement s’en remettre à ce livre comme on s’en remettrait à la justice, accepter, le temps de ces quelques pages de se glisser dans l’obscurité de cet impressionnant confessionnal que devient l’espace de cette parole déployée, et tenter d’appliquer du mieux que nous le puissions le trouble article 353 du code pénal, celui qui précisément fait appel à notre « conscience de juge ».

(Article 353 du Code Pénal.Tanguy Viel. Editions de Minuit : 2017. 174 pp.)

L’attente du soir – Tatiana Arfel

 L’Attente du soir est de ces premiers romans qui, comme le début d’un chemin que nous prendrions par hasard, déploient d’emblée des terres et paysages tout aussi somptueux qu’inconnus et laissent sous la langue, à leur achèvement, le goût sucré des promesses. Tatiana Arfel, que je découvre donc ici, signe par cette œuvre à la fois ambitieuse et totalement réussie à mon sens,un éblouissant talent de conteuse dont l’horizon littéraire se colorera sans nul doute de mille teintes dans les années à venir.

On ouvre ce livre sans savoir avec certitude la nature du sol que nous nous apprêtons à fouler, et c’est comme par effraction, comme par surprise que l’on glisse au creux d’un monde étrange et mouvant où les contours de nos horizons d’attente s’estompent, où la frontière entre le réel et la métaphore s’amenuise jusqu’à en devenir poreuse. Car, sans jamais quitter tout à fait le terrain romanesque, l’auteur s’affranchit de ses règles pour s’aventurer voire s’immiscer dans celui de la fable, et réciproquement.

Trois personnages prennent la parole tour à tour, avec les mots simples mais si justes qui sont les leurs, au gré des chapitres se succédant et délimitant leurs espaces textuels respectifs. « Le môme », « Mlle B. » et « Giacomo », ces êtres qui n’ont de commun que la marginalité et un rapport peu normatif face au monde qui les environne, nous livrent alternativement leur histoire sans que, pendant la majeure partie du récit, aucun élément ne vienne nous mettre la moindre puce à l’oreille, sans que rien ne vienne faire naître l’idée même que ces lignes de vie puissent converger au sein de la trame narrative. Le vieux Giacomo, clown dompteur de caniches raconte son amour charnel du cirque, qui constitue, depuis sa naissance, son unique espace de vie. Il raconte l’indéfectible tendresse qu’il a reçue de ses parents et dont il a fait son oxygène, il nous dit sa capacité à se relever de l’adversité, de chaque coup porté par le « Sort », ce dernier étant conçu dans sa sphère mentale comme un personnage à part entière, guettant, tapi dans l’ombre nos moindres faux-pas pour faire advenir son royaume de malheurs, royaume dont les reflets menaçants miroitent dans l’existence de chacun. Mlle B. raconte son enfance cruelle, elle qui jamais n’a eu droit à la marque la plus minime soit-elle d’affection ni même d’attention de ses parents, elle qui, petite fille, n’a jamais été regardée dans les yeux et qui, adulte, s’avérera incapable de se concevoir autrement que comme une entité béante et transparente, elle dont l’existence s’apparente à une mort lente, elle tuée à petit feu par le poison de l’indifférence, évoluant comme un automate à côté des autres, à côté de la joie, à côté de la vie. Le môme, quant à lui, verra son récit de vie totalement pris en charge par un narrateur extérieur, l’écriture s’échinant à reproduire ainsi le misérable état auquel cet enfant sauvage se voit réduit : abandonné sur un terrain vague, livré à lui-même sans qu’il ne sache ni comment ni pourquoi, ce petit être mettra précisément de longues années avant de pouvoir émettre des sons plus articulés que ceux des aboiements des chiens qui lui tiennent lieu de compagnons. Son histoire sera celle du laborieux et parfois douloureux apprentissage de la vie et des valeurs humaines, apprentissage dans lequel les couleurs prendront une large part, ces couleurs qui, de simples supports sensoriels de la compréhension du monde extérieur, deviendront le mode d’accès au monde intérieur de cet insolite être sans toit, sans passé et sans nom, à travers la vocation artistique qui éclora et s’accomplira patiemment.

Nous sommes déjà, à ce stade de la lecture captivés et séduits par le bercement aux effets hypnotiques de ces histoires miniatures aux allures de conte où la vie est psychiquement représentée dans son ensemble, à la fois dans ce qu’elle suppose de blessures, de morsures, mais aussi dans ce qu’elle draine de douceur, d’élan et d’espérance. Mais Tatiana Arfel n’en reste pas là : le mouvement s’accélère et au fil des ellipses qui vont grandissantes, dans un curieux mouvement temporel qui fait que le futur de la narration rejoint de plus en plus le noyau originel de ces destinées, nous accédons à une véritable dynamique de convergence narrative. Dans une trajectoire que rythment et dessinent les titres des trois parties qui découpent le tissu textuel, nous passons, de façon presque initiatique, des étapes successives : le « Un plus un plus un » de la première partie débouche, au terme de son cheminement, sur « Trois », titre de la dernière où enfin, et définitivement, le pacte d’existence se scelle entre ces trois êtres dont les liens deviennent ceux du sang, ce sang fût-il symbolique. On ne peut que louer la composition si subtile de cette œuvre patiemment tissée, on ne peut que rester pantois face à un traitement si abouti des personnages qui, par le truchement de leurs voix, de leurs points de vue, de leurs rétrospections, finissent par se faire vases communicants, par s’emplir d’une seule et même matière qui, d’avoir été brassée et rebrassée, en devient insécable.

Si le bien et le mal restent des composantes incontournables du récit, si la teneur psychanalysante est évidente, l’auteur parvient à éviter l’écueil d’une lecture purement et simplement allégorique : bien que les traits soient souvent grossis pour permettre au sens d’advenir avec la même facilité avec laquelle il advient dans les morales des fables, d’un bout à l’autre de la narration, c’est avant tout la sensorialité qui tient lieu de ligne directrice. Car dans ce livre, indéniablement, le sens passe par les sens. Cela est vrai non seulement pour l’enfant dont le seul vecteur d’appréhension du monde est celui des formes et surtout des couleurs, mais également pour la « femme grise » que constitue Mlle B., puisque c’est  l’absence de regards posés sur elle qui la condamnera irrémédiablement à une existence privée de finalité. Et il en va de même pour Giacomo dont le concept atypique de cirque olfactif, résonnant de « symphonies d’odeurs », sera le gage de son succès et constituera même, au-delà, l’essence de son rapport aux autres et au monde. La structure elle-même du roman échappe au dogmatisme des idées plaquées en ceci qu’elle semble s’organiser de façon organique, et être conçue avant tout comme une évolution naturelle de la narration qui apparaît dès lors comme simple maturation des éléments initiaux de la diégèse : si les personnages en arrivent à croiser leurs chemins, ils ne semblent qu’obéir à une loi intrinsèque, presque végétale. Ils évoluent dans le tissage des chapitres, en somme, comme un fruit finirait par mûrir, une graine par germer.

Et c’est grâce, je pense, à ce traitement en douceur et en sensations, à cette non-démission du romanesque pour le fabuleux, que nous nous délectons sans scrupules ni retenue de cet univers exagéré et pourtant si semblable au nôtre, où la noirceur de l’existence cohabite, sans la dévorer, avec l’infinie mansuétude du monde. Le final est une pure merveille, presque une leçon de vie, où se trouvent, comme par un coup de baguette ou de grâce, balayées les craintes et les frustrations, dépassées toutes les dialectiques, où la possibilité pour chacun de ces êtres fantasques de retrouver sa place dans le monde qui l’entoure, comme dans celui qu’ils abritent en leur sein, se fait jour et illumine ainsi rétrospectivement l’ensemble de l’oeuvre d’un halo apaisant et serein.

 

(L’Attente du soir. Tatiana Arfel. Editions José Corti : 2008. 325 pp.)

 

La tresse – Laëtitia Colombani

 

Voilà une bien belle manière de commencer une année littéraire. Oui. Lire La tresse, c’est comme ouvrir le champ des possibles, et se dire que l’horizon promet de très belles choses. Je me suis laissée complètement bercée par les mots de Laëtitia Colombani et j’ai dévoré ce court roman en quelques heures.

C’est ce que j’avais commencé à écrire une fois le livre fermé tout début janvier car il s’agissait effectivement de ma première lecture de l’année deux-mille dix-huit et puis… Les mots –mes mots- étaient restés en suspend et aujourd’hui, un peu plus de trois mois après, je dois bien reconnaître qu’il ne m’en reste pas « grand-chose » de cette lecture.

Je me souviens de cette histoire en trois parties : trois femmes, trois continents, trois destins qui ne semblent avoir aucun lien mais qui sont reliées les unes aux autres, d’une manière infime, presqu’invisible. Je me souviens d’une émotion diffuse dans le corps et dans le cœur, d’une certaine intensité. Je me souviens d’un vrai plaisir de lecture, de mots qui ondulent, qui caressent l’esprit… Vous me direz, ce n’est déjà pas si mal de se souvenir de tout cela, d’avoir encore ces sensations-là au fond de soi mais… Je ne sais pas, il y a tout de même quelque chose qui m’a dérangée après coup. Comment comprendre ce qui gêne ? Trop d’éloges autour de ce texte ? Trop de commentaires affirmant que là était un nouveau pamphlet du féminisme ? Trop de sujets quelque peu survolés, rendant l’ensemble presque manichéen ?

Un peu de tout cela sans doute.

Mais on ne peut pas toujours vivre de « livres-révélations » ; cela pose la question essentielle de ce que l’on attend d’un livre (roman, récit, poésie, essai, théâtre, …) et pourquoi on le choisit à tel moment plutôt qu’à tel autre. Alors, je vais préférer garder le souvenir d’un vrai plaisir de lecture pour ce roman. Et je maintiens, un trimestre plus tard, qu’il s’agit là d’une belle façon de commencer une année à lire.

« Sarah le sait, maintenant : elle est stigmatisée. Dans cette société qui prône la jeunesse et la vitalité, elle comprend que les malades et les faibles n’ont pas leur place. Elle qui appartenait au monde des puissants est en train de basculer, de changer de camp. » (p.160)

 

(La tresse.Laëtitia Colombani. Editions Grasset et Fasquelle :2017)

 

Les vieux amis – Rafael Chirbes

Il avait tout pour me plaire, ce roman de Chirbes. Le thème, celui des vieux amis, anciens révolutionnaires et combattants du franquisme, qui se retrouvent autour d’une table des années après s’être éloignés les uns des autres, le traitement, cette forme ultra-moderne des monologues enchevêtrés, ce flux de conscience si susceptible de faire délicieusement s’entrechoquer l’intime subjectif et le réel implacable, le ton hautement désabusé né du grand écart irréalisé entre les rêves d’antan et le présent qui d’en avoir fini de ronger et broyer les os, abandonne définitivement la carcasse des illusions meurtries : tout y était, tout était là pour me combler et me ravir en cet instant de lecture.

Pourtant, même si la mèche s’est facilement embrasée, l’étincelle, sans que je ne comprenne bien pourquoi, n’a pas eu lieu. Peut-être est-ce par le dégoût sournois qui nous envahit de page en page à lire ces destins fracassés. Peut-être n’était-ce simplement pas le moment pour moi d’entendre ressasser ce dogme que je ne veux pas entendre, ce dogme qui répète à l’envi que les rêves de jeunesse ont pour suite logique l’aigreur de la maturité … C’est que l’auteur va très loin dans cette thématique qui, dans le récit, semble abattre tout le reste sur son chemin. C’est peu dire que Chirbes exploite jusqu’à satiété, presque jusqu’à la nausée, ce triste concept. Aucun de ses personnages n’échappe à la triste loi du désenchantement : les doux rêveurs sont devenus promoteurs immobiliers, les artistes n’ont jamais réussi à être reconnus, les amoureux transis sont atteints du sida, les femmes libertaires et solaires flirtent désormais davantage avec la dépression qu’avec les amants successifs. Dans cette écriture que l’on peut comprendre comme étant celle de la plus impitoyable des lucidités, c’est tout un monde effondré qui s’offre à notre regard. Ces personnages dont le lien qui les rapprochaient jadis était celui d’une fervente croyance en un autre monde possible, d’une aveugle confiance en des lendemains qui chantent, ces êtres qui pourtant ont eu à payer le prix fort de leurs luttes, ces personnes devenues dès lors de grandes personnes, ne sont plus, sous le jour sans appel dont les éclaire le texte de leurs présents, que des fantoches, ruminant leurs souvenirs pour mieux les mesurer à la morbidité de leur condition actuelle. Et c’est toute l’amertume de la concession que nous conte ainsi Rafael Chirbes, ajoutant au cynisme le vice de la faire émerger de la bouche même de ceux qui en sont victimes. Plus rien ne luit dans ces univers mentaux qui se déploient sans scrupules ni pincettes. Rien, pas même l’amitié qui servait autrefois de ciment à ce groupes d’hommes et de femmes. Désormais, la rivalité, la rancoeur et l’aigreur règnent en maître sur ces êtres dévastés, à peine adoucies par la nostalgie qui s’échappe des pores de chacun de leurs discours.

Car il s’agit avant tout de discours, d’une multiplicité de discours intérieurs que les protagonistes se tiennent à eux-mêmes. Nous lisons, dans un brassage narratif à donner le vertige, sans souvent d’ailleurs bien saisir l’identité du locuteur, une alternance de monologues lancinants où, au fil de longues phrases tortueuses, s’égrènent à la fois les souvenirs du passé conjugal comme politique, des réflexions d’ordre métaphysique, des digressions et rétrospections diverses qui achèvent de nous dérouter. On se perd, bien sûr, dans cette flopée de mots qui divaguent, on confond les personnes et leurs liens, les lieux et les instants. Mais au fond peu importe que l’on s’y retrouve, que l’on comprenne qui parle ni ce qui est énoncé avec exactitude, puisque seule compte en réalité cette impression  nauséabonde que nous retirons en grimaçant de cette série de monologues ininterrompue qui prend, chaque page davantage, des formes de litanie.

Ce roman est réussi en ceci qu’il atteint parfaitement son but, qu’il réveille chez son lecteur, comme une blessure endormie et latente qui n’aurait pourtant jamais cessé de faire souffrir, une incontestable douleur viscérale quoique profondément enfouie. Il agite en somme, avec une forme de cruauté, nos pires craintes concernant la fuite du temps et tout ce qu’elle peut signifier en termes de ravages et de noirceur. De cette masse informe d’espoirs réduits en bouillie, nous conservons en nous la trace de la morsure de la désillusion et, à l’image de ces personnages fanés, l’intranquillité devient notre devise le temps de la lecture.

Réussi, donc, je l’admet sans réserve, mais sans doute était-ce tout simplement plus que je n’en pouvais supporter. Je n’ai guère de doute sur le fait que ce roman m’aurait bien davantage convertie à sa cause si des corps et des esprits malades dont il dessine, par ses mots si justes, les contours, il avait laissé, ne serait-ce qu’entrebâillée, une vague porte de sortie, une lueur d’espoir qui nous aurait, personnages comme lecteurs, sauvés de l’envoûtement de ce sombre et tout-puissant pessimisme. J’ai fermé ce livre un peu comme on se bouche les oreilles ou comme on claque une porte, avec la crainte que ce que l’on refuse de voir ou d’entendre soit la stricte vérité, mais avec l’espoir fou que malgré tout, et pour continuer à vivre, on puisse encore le taire, et ainsi le conjurer.

« Aucune foi, aucun sens, seulement vigilance, seulement contrôle, rien que ça, la monotonie de se poser, seulement se poser, monotonie, ne pas attendre, ne pas avoir de grands mots qui servent à s’exciter, à se masser l’âme, des mots pour grandir, pour construire, la drogue de la finalité, des ultranouveaux (…) » (p. 154)

 

  (Les vieux amis. Rafael Chirbes. Editions Payot & Rivages : 2006. 194 pp.)