La vie en marge – Dominique Barbéris

 

C’est un roman sanguin, un roman dont le rythme épouse les pulsations cardiaques de celui qui s’y frotte, à moins que ce ne soit l’inverse, un de ces romans haletants qui se lisent le souffle court et le corps crispé, un livre qui étreint, oppresse et même pétrifie, un texte qui, pour le moins, réussit sans conteste le pari de nous tenir, d’un bout à l’autre et sans relâche, suspendus au fil de ses lignes.

On ne comprend pas bien, au début, pourtant, où l’auteur veut en venir, sur quel terrain il nous embarque lorsqu’il nous met dans les pas de cet homme, textuellement appréhendé par une focalisation externe obsédante, de cet homme-coquille dont nous ne connaîtrons que le nom, personnage en fuite pour une raison qui nous échappera jusqu’au bout qui débarque dans cette petite ville industrielle de montagne avec en tête une idée précise que nous ne connaîtrons pas, condamnés que nous nous verrons  à imaginer comme la pire qui soit. Nous pouvons presque la palper, tant elle est prégnante, la matière obscure et malveillante qui habite et emplit cet homme qui ne nous livrera pourtant à aucun moment la moindre parcelle de son intériorité. Nous en sommes imprégnés, comme d’un mauvais parfum, de l’odeur de criminel qui émane de chaque pore de ce personnage qui déambule à la nuit tombée dans les ruelles de ce village, qui guette on ne sait quoi, qui séjourne dans des hôtels sous de fausses identités et ne paie qu’en argent liquide. Nous le savons bien, à peine le récit s’en approche, que c’est lui, cet homme chez qui tout est inquiétant, le criminel, le coupable de cette histoire qui raconte un crime sans jamais le nommer. Car les pistes sont sans cesse brouillées et chaque fois que nous pensons avoir saisi la nature du délit, la narration se plaît à nous opposer une autre vérité, un autre meurtre potentiel. A t-il tué son ancienne maîtresse qui réside dans ce village de Bièves afin de lui soutirer de l’argent comme le laisse imaginer la disparition inexpliquée de cette dernière ? Aurait-il plutôt violé et égorgé la toute jeune Anne-Marie qui, sous nos yeux, s’est laissée de façon inconsidérée séduire, de longues soirées durant, dans le petit café de l’hôtel où il séjourne ? Notre imagination tourne à plein, nourrie par les scènes brutes que le récit lui livre en pâture sans autre forme d’explications, sans prises auxquelles se raccrocher, auxquelles se rassurer. Car ce qui règne dans le récit, ce qui contamine et envoûte le lecteur, c’est avant tout cet état de doute permanent dans lequel l’écriture a choisi de prendre forme. Rien ne sera certain, nous ne saurons rien, et c’est de cela, au fond que nous frémissons, c’est de cela que l’ensemble du roman tire sa substance, de ces trouées de vide que le lecteur patiemment s’échine à tenter de colmater, pourtant contrarié sans cesse dans son entreprise.

Mais le caractère insaisissable du récit va au-delà : non content de suivre des chemins tortueux pour mieux nous barrer l’accès aux événements qui s’y produisent, le texte, de plus, choisit de confier la narration à un personnage totalement étranger à l’intrigue dont ce Richard Embert semble être le centre, puisque c’est de la bouche d’une femme de Bièves, infirmière prodiguant des soins à domicile, que nous apprenons l’intégralité des faits qui se sont produits dans cette petite ville frontalière  dans l’intervalle de ces quelques jours pris comme dans un étau entre la fin décembre 1999 et le début de l’an 2000. C’est cette femme seule, au rythme de vie éreintant, qui nous raconte ce qu’elle a pu voir ou entendre, ce qu’elle a pensé ou imaginé, sur cette période où, sans le savoir, elle a côtoyé les mêmes personnes que ce présumé assassin, marché sur les mêmes trottoirs, fréquenté les mêmes lieux. Témoin oculaire d’indices qui, tous, nous deviennent précieux, elle se fait, inéluctablement, notre seule chance d’en savoir plus sur la piste criminelle qui enrobe et traverse comme une onde l’intégralité du récit. Alors nous la suivons, dans ses déplacements, dans ses visites, dans ses échanges avec les patients,dans son histoire d’amour au parfum de résignation, dans sa grossesse inattendue et les espoirs acides qu’elle éveille, dans ses souvenirs d’étudiante, dans son existence, en somme, qui, de page en page, gagne en intensité et en densité, au point que nous ne savons plus bien si nous devons poursuivre notre tâche de guetteurs d’indices ou nous immerger sans arrière-pensée dans cette histoire de vie parallèle qui nous livre bien plus de matière que l’intrigue policière initiale qui demeure et demeurera pure énigme. Et pourtant, c’est peu dire qu’elle interfère, la trame criminelle, dans les plis de l’existence de mademoiselle Verny qui, apprenant par la presse ces disparitions féminines, se voit, avec la même intensité croissante que le lecteur, engluée par l’angoisse de cette présence menaçante et incompréhensible. L’idée d’un destin funeste accomplissant son œuvre néfaste est d’autant plus tangible que les propos de cette femme sont rapportés après coup, dans un discours construisant de façon graduelle l’idée d’une tragédie avançant inéluctablement vers son dessein funèbre.

Non, nous ne quitterons jamais des yeux ni de l’esprit le danger innommé que représente la présence inexpliquée de Richard Embert dans le décor où le texte nous plante, pas même dans les moments où nous en semblons éloignés, pas même dans ces instants de narration où mademoiselle Verny s’épanche sur sa vie personnelle. Nous l’aurons toujours à l’oeil, cette affaire de meurtre, car c’est le sujet du roman, et ça l’est d’autant plus que ce dernier en parle peu. Et c’est ce paradoxe qui captive et plonge le lecteur dans cet étrange état hypnotique : le crime est « en marge » alors que – et sans doute parce que- il constitue l’échine dorsale du récit. D’ailleurs, tout semble quelque peu « en marge » dans ce roman au titre fort bien choisi. D’abord, ce village, loin de la ville, entre deux pays, où il semble ne jamais rien s’y dérouler. La temporalité narrative, elle aussi, constitue une forme de marge, de temps mort, entièrement tendu vers l’attente de ce qui va ou peut arriver : nous sommes dans ce moment de bascule, dans les heures qui précèdent et succèdent le passage à l’an deux mille, dans ce moment suspendu où il est permis de penser que tout va changer avant de comprendre, avec amertume, que rien ne changera. Les personnages eux-mêmes, même les plus secondaires, évoluent dans une forme de marge, dans un « à-côté » permanent. Il y a ceux, comme les riches patients de l’infirmière, Karl et Maria, pour qui la vie se conjugue au passé, ceux qui, comme Anne-Marie, a laissé la vie s’emparer d’eux sans y opposer de résistance, se résignant à un mariage à la hâte et sans conviction plutôt qu’à un vide dont ils ne sauraient que faire. Il y a ceux qui, comme l’amant de l’infirmière, Jean-Marc, ne peuvent tourner la page pour s’engager dans une nouvelle vie, restant éternellement en marge dans leur cœur. Elles ont toutes une couleur intermédiaire, ces vies, la couleur grisâtre de ceux qui sont privés de toute joie. Dans cette atmosphère brumeuse, la météo joue un rôle central, l’épisode neigeux, exceptionnel tant par son intensité que par sa durée, décuplant la sensation d’ une vie mise sur pause, où plus rien ne se passe mais où tout, d’un instant à l’autre, est susceptible d’ arriver. La couche de glace qui s’amoncelle au fil de la lecture ne fait qu’ajouter au caractère glaçant et brumeux de ce décor où suinte l’imminence d’un drame, la tension d’un dénouement que nous attendons tout autant que nous le redoutons.

Il n’y aura pas de dénouement, pas plus que d’éclaircissement. La fin elle-même mettra la vérité sous caution. Nous n’aurons pas le cœur net et la pression restera maximale jusqu’au bout. Mais ce qui restera, intact et indélébile, ce sera ce sentiment troublant, cette émotion étrange que l’écriture n’aura cessé de distiller dans nos veines, cette menace grandissante, cet irrésistible frisson de l’intranquillité. Roman d’horreur où l’horreur pourtant ne sort jamais du trou dans lequel elle s’est tapie, chef d’oeuvre du malaise, art de la sueur froide orchestré par une plume impitoyable qui se joue de nos angoisses et dont le talent tient plus aux mots qu’elle éclipse qu’à ceux qu’elle égrène, à cette esquive permanente d’un réel qui se recroqueville et s’enfouit au fur et à mesure que nous creusons pour le découvrir, c’est incontestablement là un livre noir s’il en est, qui nous laisse plus seuls qu’il nous a trouvés, mais dont l’effet est assuré, et révèle une maîtrise sans  faille de la construction narrative.

(La vie en marge. Dominique Barbéris. Editions Gallimard : 2014. 176 pp.)