Crépuscule du tourment – Léonora Miano

 

Dans un pays innommé de l’Afrique subsaharienne, résonnent quatre voix qui, par le flot ininterrompu de leur parole, occupent l’espace tout entier de la narration. Quatre voix, celles de quatre femmes qui tour à tour, l’une après l’autre, vont s’adresser, dans de longues tirades, au même homme, Dio.

C’est la mère de ce dernier, tout d’abord, qui prend la parole, ou plus exactement la plume, puisque les mots qui nous sont livrés sont ceux avec lesquels elle remplit patiemment les pages d’un cahier qu’elle garde secrètement caché, dans l’espoir qu’une fois défunte, son fils le lise. Cette mère qui évoque la blessure que lui a infligé son fils en reniant et tournant le dos chaque jour davantage au monde qu’elle lui proposait, à l’héritage de sa noble lignée, celui qu’elle considérait comme préservé de l’infamie constituée à ses yeux par la trace indélébile de l’esclavage. Cette femme envisageant le retour de son aîné dans la demeure familiale comme son dernier espoir de renouer avec lui, fût-il accompagné d’une femme « sans généalogie » qu’elle n’acceptera pas, et de l’enfant issu de l’union de cette bru avec un autre, enfant qu’elle aura à l’inverse à cœur d’inscrire dans la noblesse de sa descendance. Cette mère qui, rongée par la peur et la honte, ces deux fondements sur lesquelles elle a bâti son existence branlante, a accepté un mariage de convenance avec un homme qui n’a eu de cesse de la violenter et n’a su voir en elle que l’opportunité de vivre grassement. Cette femme privée d’amour et pétrie d’amertume qui, pourtant, au fil et à la force des mots qu’elle égrène, va nous apparaître sous son vrai jour : fragile et digne derrière ses murailles de défense lézardées, follement éprise de liberté, avide de non-conformisme et tourmentée par une sensualité débordante, derrière l’étau social de la bienséance et du qu’en-dira-t-on.

C’est le même tissage complexe qui se dévoilera sous les mots qui viendront ensuite, ceux d’Amandla, l’amante d’autrefois de ce même Dio, qui porteront une parole de même nature, traversée à la fois par les racines, celles du passé familial, et celles, plus lointaine, du peuple contraint à la soumission, et par l’immanence du présent immédiat auquel cette femme est confrontée. Le discours d’Amandla, ce dialogue imaginaire qui emprunte au monologue, nous permet de cerner davantage les contours de cet homme central, criblé de mots mais qui n’en prononcera pourtant aucun, et d’appréhender la scission profonde qui l’habite et le ronge. Dio apparaît comme un être tourmenté par une fracture intime entre l’esprit et le corps, fracture responsable de son incapacité à étreindre et aimer dans le même mouvement, l’idée d’engendrer un enfant qui serait entaché de la même violence qui à ses yeux, a marqué et vicié sa lignée, lui causant une peur-panique. Là encore, dans les mots d’Amandla qui a fui cet homme qui ne savait l’aimer pleinement, il sera grandement question de sexualité, d’une sexualité perçue de nouveau comme l’unique échappatoire au carcan que constitue la condition de la femme dans les contrées africaines toujours hantées par le cauchemar de l’asservissement. Là encore, il sera question de mémoire familiale et des liens symboliques qui menottent et oppressent.

Puis viendra le tour d’Ixora, cette femme que Dio vient de ramener au pays, cette « nordiste » aux mœurs émancipés, cette « sans généalogie » méprisée comme telle par sa belle-mère. C’est son histoire qui défilera alors sous nos yeux, une histoire obscurcie par les fêlures d’une enfance boiteuse, sans père, par le drame de ne pouvoir s’envisager en couple, par l’histoire sans gloire de l’enfant accidentellement conçu par un homme qui ne vivra jamais auprès d’elle, cet ami intime de Dio, qui mourra trop jeune, rendant encore plus aiguë son sentiment de solitude. La parole qu’elle adresse à Dio est celle du désespoir le plus profond. Elle cherche les mots qu’elle n’a pas eu le courage de formuler à l’homme qui partage sa vie, à celui qui, par loyauté envers son ami décédé, a décidé d’adopter cet enfant sans père sans jamais toucher la mère, ces mots qui disent combien leur union est vaine, combien ils se trompent, combien deux êtres incapables d’aimer ne pourront accéder ne serait-ce qu’à l’illusion d’une enveloppe familiale et moins encore à ce qui leur semble refusé depuis l’enfance, le bonheur.

Les mots d’Ixora laisseront place, enfin, à ceux de Tiki, la sœur de Dio, qui, à l’instar des précédentes, tout en commentant les événements qui se déroulent sur le sol du présent et signent l’échec d’un retour au pays que Dio voulait triomphant, nous livre sans pudeur ni complaisance tout ce qui fonde son être : l’enfance assaillie par la violence et privée de tendresse, la sexualité naissant sur le terreau de la crainte de l’asservissement, le mensonge que constitue la façade de sa vie jetée en pâture au regard de son entourage, les secrets de famille qu’elle sera la seule à avoir pu approcher un tant soit peu…

Chacun de ces espaces de parole sont des lieux clos et délimités, chacun surgit d’un regard propre et unique porté sur la vie, sur la condition féminine, sur le poids historique de la colonisation comme sur celui, familial, de la généalogie. Et pourtant, elles semblent se répondre les unes aux autres, ces femmes dont le seul pont est cet homme qui les rapproche et les désunit à la fois. Si tout les sépare, le phrasé comme la vision du monde, l’orientation sexuelle comme les grandes ambitions, elles sont la seule et même émanation de la voix des femmes d’Afrique, et, par bien des aspects, de la femme tout court. Toutes, elles s’engagent dans un rapport au monde où vivre signifie arracher les masques que l’ on nous a contraint à porter, et dans un rapport aux hommes où il faut lutter pour être, où il faut se débattre pour se libérer.

Ce livre est celui du règne de la subjectivité, le triomphe du point de vue sur toute vérité omnisciente supposée. La réalité objective, en se diffractant sous mille faisceaux parfois contradictoires, se refuse obstinément à nous. Ce qui compte ici, ce n’est jamais ce qui est, mais le positionnement de l’être face à ce qui l’entoure. Peut-être est-ce l’une des raisons pour lesquelles les personnages semblent exister plus intensément qu’ailleurs dans ce roman où les femmes, par l’univers verbal foisonnant qu’elles déploient, se dressent et se redressent peu à peu. Enflées par ces paroles dictées par leur cœur et leur chair, elles en deviennent presque sculpturales, et, face à elles nous ne pouvons que renoncer au jugement, pour nous soumettre à la contemplation émerveillée d’une telle force et d’un tel engagement face aux propositions de l’existence.

Il y a un véritable génie dans cette capacité qu’a l’auteur à la fois de donner vie à ces personnages bouillonnants de tourments et de questionnements, et de les faire avancer dans une diégèse qui est celle du présent et qui existe tout autant dans la narration que les percées dans les origines troubles de ces femmes. On ne peut qu’applaudir à la lecture de ce croisement de dynamiques, face à cette temporalité à double vitesse qui, non seulement n’en privilégie aucune, mais qui, de surcroît, parvient à les unir et à les recouper. Si la beauté de ce texte polyphonique est incontestable, il ne s’agira jamais là d’une beauté immobile : tout au contraire, la narration est perpétuellement mise en mouvement, et l’histoire subit constamment la tension de l’urgence de l’instant.

On pourra même lui trouver des airs de conte, à ce roman qui, tout en pétrissant le tourment de ces femmes partagées entre l’obligation d’être une femme et le désir de devenir celles qu’elles sont, parvient à faire naître l’enchantement par l’exotisme du lieu dans lequel il s’inscrit.Nous ne comprendrons pas tous les mots, issus pour certains de dialectes africains métissés, pas plus que nous ne comprendrons toutes les mœurs, empreintes souvent de croyances ésotériques, mais cela ne fera qu’ajouter le pigment de la magie à ce texte déjà, par de multiples aspects, fascinant.

Je ne peux qu’inviter à  plonger sans retenue dans ce royaume du verbe où s’abolissent les distances les plus infranchissables, à se fondre dans cet univers étranger où les secrets murmurés sont pourtant bien souvent les nôtres, dans ce livre où, dans un sublime paradoxe, les mots adressés à un homme se rejoignent pour constituer une parole de femmes parlant des femmes, et, me semble t-il, essentiellement aux femmes…

 

(Crépuscule du tourment. Léonora Miano. Editions Grasset & Fasquelle : 2016. 280 pp.)

Vivre ensemble – Émilie Frèche

C’est en toute innocence que, parmi les rayons de la bibliothèque, ma main s’est arrêtée sur ce livre d’Emilie Frèche, Vivre ensemble. Je ne nie pas que le titre tout comme l’auteure ait éveillé de vagues souvenirs, mais c’est au caractère récent de l’ouvrage qu’un peu rapidement j’ai attribué cet écho qui résonnait dans ma mémoire. Ce n’est qu’au bout de plusieurs pages que, soudainement, m’est revenu à l’esprit le tapage médiatique qui avait accompagné ce livre à sa sortie, c’est alors seulement que l’encart inséré avant la première page, cette allusion à une Madame Servat de Rugy accusant l’auteure d’avoir puisé avec malveillance dans sa propre vie privée pour créer son roman, jugé pur règlement de compte par la femme de l’actuel ministre de l’environnement, a pris son sens. A partir de ce moment fatidique où je pris conscience que ce livre que je tenais entre mes mains était autre chose qu’une simple émanation littéraire, j’avoue avoir eu recours à tout un stratagème d’argumentation intérieure pour me convaincre de ne pas abandonner pour autant cette histoire à son sort, pour la lire malgré tout, la lire comme toute histoire, en essayant de m’extirper de la véracité et des enjeux passionnels de cette saga familiale, pour m’efforcer de ne pas laisser le réel s’emparer d’une fiction que je voulais examiner à l’abri de cet emballement du vécu.

Et c’est ainsi, luttant contre la tentation de déceler l’intention derrière l’écriture, que j’ai cheminé le long de cette lecture que je viens tout juste d’achever. Et au bout du compte, malgré les nombreuses réserves qu’a suscitées chez moi la faible teneur littéraire de l’ouvrage, il me semble que j’ai somme toute eu raison de ne pas me laisser intimider par le repoussoir que constituait à mes yeux cette imprégnation trop marquée du monde politico-médiatique. Car de fait, cette histoire se lit bien, sans effort et même avec un certain intérêt, du fait de l’incontestable fluidité de son écriture, qui nous fait tourner, avec une rapidité étonnante, des pages tout entières focalisées sur leur contenu.

Il s’agit là d’une déclinaison des différentes acceptations que peuvent recouvrir les deux mots que constitue le titre. « Vivre ensemble », c’est d’abord le décor posé et proposé à l’ensemble des faits de la narration qui nous est faite, celui de notre époque troublée, de notre histoire nationale toute récente, cousues d’attentats comme autant de déchirures et de coups portés à  cette belle idée de cohésion, de la « vie ensemble ». C’est d’ailleurs sur la tuerie parisienne de novembre que commencent à la fois le livre et l’histoire d’amour entre la protagoniste divorcée, Déborah et son nouvel amant, Pierre, amour qui, au regard de la menace terroriste dont ils sont les témoins oculaires,deviendra soudain plus sérieux et plus viable. Mais la friction entre les personnages et le contexte lourd d’incertitude et d’insécurité ne s’arrêtera pas là : si cette quadragénaire se trouvait par chance ou malchance à deux pas des coups de feu tirés en direction d’innocents buveurs de bière attablés en terrasse, elle ne sera, de même, pas bien loin de Nice en ce 14 juillet sanglant, ne devant qu’au hasard le fait de ne s’être pas trouvée sur la route du camion et de son funeste dessein. On l’aura donc bien compris, il est question pour l’auteur de dresser un décor anxiogène, de placer mentalement ses personnages dans un inconfort radical, de créer le miroir externe des troubles internes auxquels la cellule familiale va se trouver confrontée. Et, si un doute subsistait encore chez un lecteur inattentif, Emilie Frèche prend soin d’en rajouter une couche en mentionnant l’air de rien et en quelques mots allusifs, que cette même Déborah avait déjà assisté en 2001 à l’attentat new-yorkais… Beaucoup pour une seule personne, certes, mais qu’importent les grosses ficelles, il est visiblement question avant tout de bien ancrer la « tragédie » familiale dans un contexte national et international tragique pour rendre celle-ci plus tangible…

Car le sujet est ailleurs : dans ce cadre angoissant où le danger semble s’être immiscé partout, c’est du difficile « vivre ensemble » d’une famille recomposée dont il s’agit en premier plan. Et la cohabitation, dans cette sphère plus intimiste, relève davantage de la lutte, de la bataille, que de l’assertion aux relents utopistes que laissent entrevoir les deux mots du titre. Comment, envers et contre tout, même une semaine sur deux, parvenir à faire se rejoindre sans les déchirer ces deux filaments de vie familiale décousus que suppose l’union sous le même toit d’un couple qui ont déjà, d’un ou d’une autre, engendré un enfant. Car Déborah a un fils adolescent, Léo, sensible, drôle, sociable et intelligent. Car Pierre a un fils de 11 ans, Salomon, que les troubles du comportement dictés par sa précocité diagnostiquée, rendent violent, pervers, isolé et rancunier. Partant de là, il devient évident que l’emménagement rue de Belzunce sera non seulement un combat, mais que de surcroît, ce combat ne se fera pas à armes égales. Dès lors, l’auteure organise et distribue sciemment les rôles. Dans son histoire, il y aura autre chose qu’une famille recomposée, il y aura surtout deux camps nettement délimités : celui des victimes dont font partie sans ambiguïté Léo et Déborah, et celui des bourreaux occupé par Salomon et sa mère. On aimerait pourtant l’oublier, cette querelle ancrée dans le réel entre Emilie Frèche et l’ex-femme de son mari, on aimerait s’accrocher et se raccrocher à la pureté de la fiction. Mais malheureusement, c’est elle qui peu à peu nous lâche, préférant s’épandre dans un ruminement dont nous sommes réduits à n’être que les témoins, dans un discours qui, de page en page, s’avère avoir l’unique objectif d’être « à charge ». Car non contente d’avoir forcé jusqu’à la nausée le trait de tout ce qui oppose, comme le bien s’oppose au mal, les deux fils maudits que sont Léo et Salomon, l’auteure met en marche les mêmes rouages concernant l’ex-compagne de Pierre et son propre ex-compagnon, Driss. Si Déborah entretient des relations apaisées, amicales et même affectives avec un Driss qui comprend, conseille et accompagne son ex-compagne dans l’enfer de vivre avec un enfant psychiquement instable, à l’exact opposé, Pierre n’a que mépris pour la mère de Salomon dont nous ne connaîtrons jamais le nom, et qui se voit dépeinte sous les traits peu flatteurs de la harpie aux tendances perverses narcissiques… Dans le rouleau compresseur de son plaidoyer, guidée sans doute par le ressentiment qui l’anime et l’aveugle, c’est peu de dire que l’auteure ne lésine pas sur la caricature et ne laisse aucune chance à la nuance ou à la complexité. Il n’y plus de Léo, de Déborah, de Salomon ni de Pierre : dès lors, il y un fou, une mégère et des victimes à des degrés divers.

La sphère intimiste du « vivre ensemble » trouve ainsi sa problématique considérablement réduite et appauvrie. Mais, hélas, il n’en va guère mieux de la perspective élargie du concept que semblait pourtant arborer le titre comme un fier étendard. En effet, le milieu social dans lequel évoluent les protagonistes relève davantage du microcosme, celui de la sphère bourgeoise parisienne. Il est malheureusement plus question de mondanités que de monde, dans ce contexte où le quotidien est facile, et où les questions d’argent n’ont jamais leur place dans les décisions prises. On ne croisera pas, dans ces pages, de gens « ensemble », mais bien plus des gens « entre eux », tous évoluant avec naturel dans des sphères professionnelles  tournées vers le médiatique, le juridique ou le politique. Même Driss, pourtant restaurateur, sera épargné par la loi de la misère qui semble inconcevable dans ce décor social : sa baisse de chiffre d’affaire lui suggérera simplement de partir, comme par un coup de baguette magique, pour s’installer au Portugal… La référence aux migrants de Calais que Pierre, avocat renommé, côtoiera et défendra, ne paraît dès lors qu’une gesticulation vaine et bien maladroite pour tenter de rééquilibrer une balance sociale qui, dans ce récit, penche toujours hélas du même côté. Dans cet univers romanesque qui semble relever du prétexte, il est assez sidérant de constater que le « vivre ensemble » prenne une dimension ethnique, religieuse, mais jamais sociale. C’est donc tout inéluctablement que ce déversement des péripéties du quotidien balisé de gens qui ne se déplacent qu’en ubers, qui, avec une aisance innée, se mettent en relation avec les meilleurs psychanalystes de la capitale comme avec les figures politiques les plus en vue, finisse par créer chez le lecteur, au mieux un léger malaise, au pire, un franc écoeurement.

Je ne reviendrai toutefois pas sur mon jugement initial et continuerai à déclarer que ce livre se lit bien. Le problème est peut-être que précisément, il se lise trop bien, qu’on lise trop bien l’intention derrière les mots, que l’écriture ne soit à aucun moment autre chose qu’un vecteur d’informations, qu’à nul moment elle ne s’épaississe ni ne renonce à sa fadeur, qu’elle reste inconditionnellement cantonnée à un rôle stérile de simple interface entre la main de l’auteure et  ce que celle-ci désigne. Non, je ne reviendrai pas pour autant sur mon propos initial. De là à encenser ce roman, j’y verrais trop de pas à franchir. Quant à savoir si je le recommande, la chose dépend de qui me le demande. J’acquiesce sans réserve à quiconque a quelques heures à tuer dans un train. Pour ceux chez qui demeurent quelques attentes littéraires, si ténues fussent-elles, la franchise m’oblige à me montrer plus sceptique…

(Vivre ensemble.Emilie Frèche. Editions Stock : 2018. 279 pp.)