Le défi du neuvième trimestre OU Le défi du printemps

Et oui, voilà déjà l’heure d’un inédit… Ha, ha, mais de quoi s’agit-il? Après la musique, la photographie, le cinéma… Que pourrions-nous proposer? À vous d’aller jeter un oeil! Et de nous dire si ce challenge vous donne envie de lire… Trois téméraires sur ce coup-là, avec même une Version Originale! Pour découvrir ce tout nouveau défi, cliquez ici ou sur « le défi du trimestre » dans le menu.

La peau de l’ours – Joy Sorman

 

Fidèle à la promesse que je m’étais faite, c’est donc assez vite que je suis revenue à Joy Sorman. Et bien que cet ouvrage, antérieur à Sciences de la vie, soit de nature bien différente, il n’a en rien déçu ni modifié la bonne opinion que je m’étais forgée de l’auteur lors de mon premier contact.

Il s’agit là en effet d’un tout autre sujet et d’une toute autre ambition, puisque d’emblée Sorman se situe sur un terrain que nous percevons et comprenons comme allégorique. Ce conte aux visées philosophiques évoque en effet les pérégrinations douloureuses d’un être étrange et hybride, né de l’accouplement contraint entre une jeune fille et un ours. Ce personnage dont nous ne saurions trancher quant à savoir s’il est bête ou homme puisque des deux espèces il a conservé certaines caractéristiques, va être soumis aux caprices de la communauté humaine. Il ne cesse dans le récit de  passer d’une main à l’autre, vendu tantôt pour être montré dans les foires, tantôt pour agrémenter des spectacles de cirques, et au terme de son existence, pour être simplement exhibé à la vue des promeneurs, croupissant dans la fosse d’un zoo.

Ce qui est frappant et particulièrement réussi dans ce roman tient à l’inversion totale et sans concession qui s’opère, dans ces interactions bête/hommes, entre nous serions fondés d’attendre de l’un et des autres : ici, la férocité, la sauvagerie, quittent le camp dans lequel nous serions machinalement tentés de les cantonner. Ce n’est pas l’ours-protagoniste qui accapare la part du texte dédiée à la bestialité, mais, étonnamment, ceux qu’il côtoie sans cesse, quelles que soient les parties de la planète où il les côtoie. Filtré par la lucidité du regard de l’animal qui demeure d’un bout à l’autre le narrateur de ses propres infortunes, l’homme apparaît sous un jour des plus cyniques : guidée par le seul appât du gain, ivre de performances et de monstruosités, l’humanité qui traverse ces pages est dépeinte comme profondément insensible et dénuée de toute empathie. Peu de mots sont d’ailleurs associés aux hommes de récit, qui ne semblent se définir que par leurs actes. A peine quelques paroles percent-elles l’enveloppe du récit, constituées pour l’essentiel par quelques pauvres groupes nominaux, visant surtout à désigner sommairement l’animal. Tout au contraire, l’ours dénaturé que nous avons en face de nous déploie un langage intérieur souvent poétique, donnant ainsi la preuve de sa grande sensibilité et d’un humanisme déroutant.

C’est donc incontestablement l’homme qui se présente comme un être assujetti à ses instincts, souvent vils, à l’inverse de l’ours qui ne cesse de les contrôler et de leur opposer la raison. D’une certaine façon, c’est le cœur de nos croyances fondamentales que l’auteur démonte méthodiquement  en faisant surgir de ses mots un animal captif incarnant la liberté et une humanité  enchaînée à ce que sa nature comporte de plus bas et dont il semble être la proie. Et l’écart entre ces deux mondes que rien ne semble susceptible de rapprocher, ne fait que se creuser au fil de ces pages qui  nous martèlent à l’envi que la douceur de la bête n’a d’égale que l’âpreté de l’homme, que la bête souffre et ressent lorsque l’homme se contente de marchander, frapper, asservir.

Dans ce schéma infernal et accablant pour notre espèce, le roman fait toutefois faiblement briller une lueur, telle une expiation à la condamnation sans appel de l’humanité pervertie décrite. Les femmes, en effet, sont les seules à échapper à ce traitement diégétique et apparaissent, sous la plume de Joy Sorman, comme l’exception infirmant la règle. Quelles que soient les circonstances qui amènent l’ours à se trouver au contact de ces dernières, les femmes du roman ouvrent toutes une brèche dans l’univers impitoyable créé par la logique des hommes. Non seulement leur douceur et les attentions qu’elles dispensent à cette bête rare en font des contre-exemples, mais, au-delà, se tisse invariablement et mutuellement entre l’ours et les femmes une attraction magnétique et de nature insondable. C’est une forme de parenté biologique comme spirituelle, teintée à la fois de sensualité et d’affinité intellectuelle, qui se crée entre la frange féminine de l’humanité et cet être étrange qui hésite entre deux espèces.

« Voilà ce que j’ai découvert, que les femmes ont depuis longtemps abdiqué tout savoir définitif, qu’elles connaissent le silence et la relégation, ce pourquoi elles me suivent, légères et intrépides, dans un monde obscur, et se délectent de ma simple présence. » (p. 102)

Il y a donc de quoi se réjouir quant à la thématique déployée au cours de ce récit quelque peu atypique. Mais, plus fortement et plus intimement peut-être, ce qui m’a charmée d’un bout à l’autre de ma lecture tient davantage au splendide travail d’écriture mené une fois encore par Joy Sorman. C’est dans la matière première de son langage que j’ai retrouvé avec bonheur l’unicité d’un style assumé, ces groupes nominaux juxtaposés, cette habitude d’empiler verbes et adjectifs, de préciser et repréciser, dans la linéarité du phrasé semblable à un mouvement qui lentement s’instaure et se met à enfler, le fond de sa pensée. J’ai retrouvé ces mots qui s’entrechoquent et font vibrer les phrases, ce parti-pris de la musicalité et du rythme, cette impression tenace d’être face à des rimes sans que de rimes il ne soit question. Et de nouveau, la magie fonctionne, de nouveau c’est à regrets que je quitte sur la pointe des pieds l’univers narratif de Sorman, avec une nouvelle fois au creux de moi-même la lancinante impatience de renouveler l’expérience, de ne pas arrêter là le voyage littéraire auquel ses mots nous convient d’explorer les autres terres qu’elle aura su sans nul doute, par la grâce de sa merveilleuse plume, rendre fertiles et verdoyants.

(La peau de l’ours. Joy Sorman. Editions Gallimard : 2014. 157 pp.)

Terres promises – Milena Agus

 

Dès les premiers mots, de façon intuitive et presque sensitive, on le reconnaît sans nul doute possible, ce style si particulier avec lequel Milena Agus a coutume de décliner ses histoires souvent décalées et un peu folles, cet indéfinissable regard qu’elle porte sur le monde et sur les choses, qui tient autant du monde des adultes que de l’univers des enfants, cette légèreté pétillante qui fait que les événements virevoltent et s’enchaînent au gré d’une logique qui diffère en tous points de celle sur laquelle sont enchaînés les événements de notre propre et bien plus insipide réalité quotidienne.

C’est que son écriture tient du rêve, et que tout particulièrement dans ce roman, c’est du rêve dont il est entièrement question, ainsi que de son pendant inhérent qu’est la désillusion. C’est bien ce liquide trouble de l’enchantement désenchanté qui afflue dans les veines du récit et irrigue cette étrange saga familiale que nous conte Milena Agus dans son tout dernier roman.

Celle-ci exploite sous toutes les tournures la thématique de ce mouvement tout en tension qu’est le désir, thématique qui semble imprégner et marquer de façon indélébile la famille de celle qui s’avérera en être l’héroïne, Felicita. Ce curieux moteur qui tourne sans relâche et anime les personnages sur plusieurs générations, nous le trouverons en premier lieu chez le père qui, de retour en Sardaigne après la guerre, restera, toute sa vie durant, les yeux rivés sur l’Amérique, une Amérique toute chimérique que le jazz rend, dans son esprit, tangible. Nous le trouverons, de même, chez son épouse Ester qui, en perpétuelle insatisfaite, insistera pour aller vivre sur le Continent avant, déçue et aigrie, de revenir à sa Sardaigne natale qui ne la contentera toutefois jamais réellement. Nous la retrouverons, cette étrange pulsion d’autre chose, chez Marianna, l’amie de Felicita devenue adulte, qui chez elle, se traduira sous une forme négative, par un refus catégorique de tout ce qui l’entoure, par un pessimisme des plus radicaux. De la même façon, c’est cette force toute contradictoire, cette tension entre envie assumée et envie refrénée qui empêchera Sisternes, l’amant de Felicita, de parvenir à aimer cette dernière, et à fonder une famille véritable pour accueillir Gregorio, l’enfant qui naîtra de cette union bancale. Ce dernier, rejeton d’une lignée où l’inassouvissement du désir tient lieu de définition, n’échappera pas à la règle, englué qu’il sera dans ses rêves de musique et d’Amérique, accomplissant ainsi sans le savoir ceux que son grand-père n’avait fait que concevoir. Cette implacable logique contamine même les personnages plus secondaires qui périclitent et qui, tous, à des degrés divers, vivent obnubilés et tendus vers des « ailleurs » géographiques ou sociaux.

La temporalité, par la circularité de la composition et par la rémanence des soifs d’antan à travers les différentes strates générationnelles, a donc tout son sens et toute sa place dans ce roman. Ecartelés entre un futur rêvé et un présent qui plombe, les personnages qui traversent la scène du récit sont tous porteurs de cette dialectique espoir/désespoir qui s’auto-alimente.

 Pour tous, le même drame se joue inéluctablement : la terre promise ne sera pas la terre due. Pour tous, sauf pour l’héroïne Felicita qui, obéissant à son prénom programmatique, érigera la bannière du bonheur sur le sol, fût-il caillouteux, du présent. Dans une pure et radicale opposition à son amie Marianna pour qui le bonheur n’est accessible nulle part, elle se forgera très tôt la conviction, résolument optimiste, que tout au contraire, celui-ci est à la portée de tous et partout. Or, étrangement, c’est précisément dès lors que ce personnage s’affiche textuellement comme l’héroïne du roman, dès lors où elle s’arroge le monopole du sens même du récit, que mon adhésion a commencé à faiblir. La focalisation sur cette femme dégoulinant de bons sentiments, bravant tous les maux de l’existence par un optimisme de principe appauvrit clairement à mon sens le potentiel du roman qui finit par renoncer à la tâche qu’il semblait de prime abord se proposer, à savoir explorer les multiples facettes de l’insatisfaction conçue comme la condition même de l’existence.

J’ai tant aimé le début du roman où l’auteur a su à merveille pénétrer dans la sphère visqueuse et complexe du flottement de l’indécision duquel nul ne peut s’extraire, dans la béance de cet écart cruel et pourtant précieux qui sépare et à la fois conditionne le désir et le réel, au cœur de cette intranquillité de l’âme qui ne cesse d’hésiter entre vouloir et renoncer. Je les ai tant aimés ces moments, centrés sur ce conflit symbolique, où la place de l’éternelle optimiste qu’incarne Felicita se limitait à celle de l’une des solutions possibles parmi tant d’autres, que je n’ai pu que déchanter constatant la présence envahissante et même intrusive de cette dernière dans la deuxième partie du roman. Quelle réductrice et hâtive conclusion à la flopée de questions qui se posaient que ce personnage à la visée moralisante ! Qu’elle me semble fade, cette vision momifiée du bonheur, face à la richesse et à la complexité des êtres hauts en couleurs qui entourent et dont est issue Felicita… La mère comme le père de cette dernière, dans la quête inaboutie de leur bonheur, me semblent bien plus authentiques et dotés de bien plus d’épaisseur que leur fille, monolithique et dépourvue de nuances, dans son acceptation sans remise en question de la vie telle qu’elle se présente.

Je reste donc un peu sur ma faim, déçue par les belles portes que l’auteur a, à mon sens, trop vite refermées après les avoir seulement entrouvertes. Trop vite en tout cas pour conserver jusqu’au terme du récit mon attention et mon intérêt, trop vite pour que la fin, imaginée par Milena Agus sur le calque de celles des contes de fées, puisse avoir sur moi l’effet cathartique escompté. Dommage, cette lecture restera pour moi, comme les terres pour les personnages, à l’état de pure et illusoire promesse…

 

(Terres promises. Minela Agus. Editions Liana Levi : 2018. 175 pp.)