La nature exposée – Erri de Luca

 

Un artiste sculpteur vivant seul dans un petit village isolé au pied de la montagne, voit passer de nombreux réfugiés espérant trouver leur salut au-delà des cimes et met, mué par son instinct de solidarité, sa connaissance des lieux au service de ces derniers. Il sera donc l’un des passeurs improvisés du coin, mais se distinguera des autres par le point d’honneur qu’il se fera de restituer aux clandestins, au terme de leur traversée, l’intégralité de l’argent versé, se bouchant les oreilles en les quittant pour ne pas entendre de remerciements d’aucune sorte.

Sans ambiguïté, Erri De Luca colore donc d’emblée son roman d’une teinte engagée, teinte qui le caractérise depuis fort longtemps. Quelle que soit la lumière sous laquelle il l’expose, l’homme qui fait ici office de protagoniste ne semble, d’un bout à l’autre de son existence, guidé que par la beauté du geste : si de ses actes de solidarité envers les migrants il n’attend nulle gratitude, de son art, de la même façon, il n’ambitionne nulle reconnaissance, nul prestige, raison pour laquelle sa femme l’aura quitté. C’est d’ailleurs du jour de l’intrusion de journalistes alertés par  cet altruisme des plus désintéressés dont fait quotidiennement preuve cet habitant de la montagne, que ce dernier décide de quitter le cadre inhospitalier et aride de son village et de fuir cette célébrité contrainte en s’installant dans une ville jouxtant la mer. C’est dans celle-ci qu’il se verra alors confier la délicate tâche à laquelle bien d’autres avant lui avaient renoncé : celle de restaurer une statue du Christ sur la croix, et d’ôter le pagne dont fut chastement couvert le sexe en érection initialement représenté pour y sculpter de nouveau ce dernier. Pour cette tâche, comme pour son aide aux migrants et comme pour l’ensemble de sa carrière artistique, il s’obstinera à refuser toute gloire et toute grandeur.

La haine de l’emphase qui caractérise très clairement le personnage s’incarne de façon mimétique dans le style adopté par l’auteur : ici, les phrases sont brèves, saccadées, parfois sèches, l’écriture est épurée et ne s’encombre d’aucune fioriture, ce qui l’empêche pas, par la magie de la pureté originelle à laquelle elle accède, d’être empreinte d’une beauté intense. S’imbriquant les uns après les autres dans le tissu textuel, qui ne prend même pas la peine de délimiter le discours direct de celui de la narration, les mots dessinent une sorte de tout indissoluble où, de leur agencement et de leurs contours, surgit une forme de vérité implacable.

J’en ai eu le sentiment diffus au fil de ma lecture, mais j’en suis maintenant certaine, ayant tourné la dernière page : nous ne sommes pas loin, transférée certes dans le domaine de la littérature, de la volonté qui a animé Velázquez lorsqu’il peignait ses célèbres « Ménines ». L’oeuvre de De Luca est en effet tout entière construite sur un curieux jeu de miroirs qui semble la conditionner : la sculpture du crucifié, figure centrale qui occupe presque presque une place de personnage dans le récit, fait converger sur elle, comme sur un aimant, tous les lieux, tous les temps et tous les personnages qui habitent le texte, et, pulvérisant toutes les frontières, elle abolit toutes les distinctions organiques entre le sculpté et le sculpteur. C’est vrai non seulement pour l’historique de la création de cette statue que nous conte le texte, puisque cette statue a fini par rendre fou et avoir raison du sculpteur initial qui n’a jamais pu établir clairement ce qui le distinguait de son double de marbre. C’est vrai également pour notre protagoniste qui, se trouvant confronté, des années plus tard, au même travail, va, chaque page un peu plus fortement, s’identifier, dans son âme et surtout dans sa chair, à ce Christ souffrant, prenant sur lui, ou plutôt en lui, sa douleur comme sa miséricorde.

 Dans ce saisissant va-et-vient de regards, c’est éberlués que nous observons ainsi un double mouvement qui semble constitutif de la construction du texte. Au fur et à mesure que nous avançons dans la lecture, portés par la flopée de détails qui nous informent sur le déroulement et les effets matériels et charnels de la crucifixion, nous sommes, de façon croissante, confrontés à un Jésus de chair et de sang, à un Christ humanisé, à un être qui devient peau, muscle, sexe. Simultanément, dans une dynamique qui semble impulsée par  la précédente dont elle ne se dissocie pas, notre sculpteur-passeur semble insidieusement « se diviniser » : c’est du moins ainsi que je lis l’étrange et insensé pèlerinage qui le poussera, muni d’une canne, jusque Naples, ainsi que sa décision impromptue de se circoncire, devenant par-là même le propre modèle corporel de son œuvre sculpturale. C’est ainsi de même que je comprends le désintéressement graduel de cet homme vis-à-vis des plaisirs charnels que lui propose pourtant avec insistance la femme qu’il rencontre. Sous nos yeux de lecteurs donc, le Christ se fait homme au moment-même – et sans doute pour cette raison précise – où le personnage central se fait Dieu. Inlassablement, l’auteur brouille les pistes et fait s’emmêler les fils narratifs pour faire surgir une véritable, et presque miraculeuse, soudure entre la miséricorde divine et la solidarité entre les hommes.

 Cette diffraction constante des éclairages advient d’autant plus aisément que notre tâche de lecteur n’est en rien facilitée par les éléments diégétiques que l’auteur semble poser comme d’énigmatiques indices semés sur notre route. Comment comprendre en effet la meurtrière scène finale de l’excursion à laquelle il accompagnera son amante fugace, dont les motivations resteront à jamais insondables ? Comment saisir clairement les raisons du brumeux séjour effectué à Naples, ponctué de lieux et de rencontres improbables ? Comment savoir précisément ce que représente et signifie cette voix intérieure, dite du « jumeau » qui murmure, lancinante, conseils et imprécations à l’oreille du personnage ?

Certes, je me questionne encore. Certes, le livre, sa lecture achevée, ne m’a pas ouvert toutes ses portes et demeure un objet non totalement identifié, se refusant à tout carcan interprétatif clair. Il n’en reste pas moins qu’il ne peut se concevoir que comme une œuvre littéralement essentielle, cernant par ses mots hypnotiques le mystérieux bagage de valeurs et de spiritualité que l’humanité traîne avec elle, tout en vouant un attachement sans faille à la chair, en s’ancrant sur ce qui nous lie au monde de la façon la plus matérielle qui soit.

Erri De Luca invente là un admirable mysticisme du prosaïsme, à moins qu’il ne soit plus juste de parler d’une matérialisation à l’extrême du spirituel. Parsemé de références bibliques, ce texte fort prend la foi comme point d’appui et de départ pour réaliser un voyage qui nous amène, chaque page davantage, vers un formidable récit des valeurs humaines, de celles pour lesquelles l’humanité précisément se passe bien de croix. Livre savouré même partiellement compris, livre dont l’intelligence nous saisit en même temps que nous sentons qu’elle nous dépasse, nous surplombe et nous échappe, ne serait-ce pas là, en somme, la définition même d’une révélation ?

(La nature exposée. Erri De Luca. Editions Gallimard : 2017. 166 pp.)

Sciences de la vie – Joy Sorman

 

Ninon a dix-sept ans, et depuis sa tendre enfance elle est bercée par les histoires fabuleuses de ses ancêtres, par tous les phénomènes pathologiques dont ont été touchées, sans exception et depuis des générations, toutes les filles aînées de sa lignée. Ninon a dix-sept ans et cette fois, c’est son tour d’être marquée du sceau de la malédiction familiale, et de constater un beau matin qu’elle ne supporte physiquement plus aucun contact sur la peau de ses bras, subitement devenus un terrain hypersensitif réagissant par une douleur intense au moindre toucher. Si pour sa mère, il n’y a point de doute quant à l’inexplicabilité de cette manifestation héréditaire et congénitale de l’infortune, Ninon, en revanche, ne l’entendra pas de la sorte, et va, au fil des pages, déployer mille stratégies pour s’extirper du sort qui lui est promis, pour nommer, rationaliser, combattre et guérir de son mal mystérieux.

C’est donc une radicale et fabuleuse histoire de la peau que nous conte ici Joy Sorman. Prenant parfois des allures de documentaire, à travers la quête médicale acharnée et déboussolée de Ninon, ce roman nous offrira une flopée d’informations sur l’intégralité du mécanisme tactile, sur le mystère qui entoure cette frêle membrane qu’est l’épiderme, sans cesse écartelée par son double statut d’enveloppe charnelle et de traducteur de l’âme. Toutefois, sans cesse rattachée et rapportée , par les nombreux interludes ressassant les atypiques maux incurables des ancêtres, au roman familial perpétué par la mère qui, ainsi faisant, l’encense, plus qu’à une simple histoire, c’est à une véritable épopée de la douleur corporelle que nous avons là affaire. Le jeu romanesque repose sur le tiraillement de cette adolescente qui, prise dans l’étau de la destinée, choisit la raison contre le merveilleux, choisit d’être elle-même plutôt qu’une somme additionnelle de mémoires, choisit la guérison plutôt que l’adoration de la souffrance. C’est précisément à cet exténuant chemin de croix, à ce combat sans merci et sans relâche que nous assistons d’un bout à l’autre du récit. Nous n’aurons d’ailleurs que peu d’informations concernant le reste de l’existence de Ninon, la narration se focalisant sur la peau souffrante de cette dernière comme sur une énigme à résoudre, sur cet épiderme-hiéroglyphe que la jeune fille cherche inlassablement à déchiffrer. Véritable exorciste d’elle-même, cette protagoniste est l’élément lumineux qui éclaire l’ensemble du roman. C’est elle et elle seule, qui, dans une détermination folle, met sur la route du fil narratif tous les personnages secondaires qui le traversent, tous les médecins, les spécialistes, tous les psychanalystes et même les chamanes qui seront autant d’êtres que Ninon convoquera dans sa quête de salut désespérée et pourtant enragée qui la submerge toute entière.

D’emblée, j’ai été saisie par le singulier talent de l’auteur, qui, par son génie verbal, parvient à convertir en littérature ce qui en semble de prime abord le plus éloigné, à faire de ce titubement en milieu médical la matière première de son écriture. Simultanément, j’ai été frappée de réaliser que, ce faisant, Joy Sorman semblait faire l’inverse même de ce que s’échine à faire son personnage. Curieusement en effet, le mouvement s’inverse au sein de la construction de la trajectoire de Ninon : si la tradition littéraire vise d’ordinaire à rendre poétique ce qui ne l’est pas, la longue entreprise de Ninon visera entièrement à rendre prosaïque, logique et compréhensible ce qui semble fantastique, à démystifier le mythe en somme. Si le miracle de ce double mouvement tout en tension s’accomplit dans le texte et parvient à cohabiter sans s’annihiler, c’est avant tout par  la grâce de l’écriture qui impressionne et ravit par sa maîtrise, sa fluidité et son parti pris de limpidité.

Car aussi incroyable soit-il, c’est l’écriture elle-même qui se fait peau dans ce roman tout aussi exaltant qu’intrigant, ce sont avant tout des mots que nous touchons et caressons page après page, avec un plaisir sans cesse renouvelé. Chez Sorman, la langue devient tactile, sinueuse : les phrases se font glissantes comme le sable entre les doigts, elles s’enroulent les unes autour des autres, elles font se frôler les groupes nominaux qui s’entrelacent et tapissent le texte, qui ne peut se concevoir dès lors que comme tissu textuel. En découvrant par cet ouvrage Joy Sorman, c’est donc avant tout un style, par nature unique et inimitable, que j’ai le sentiment d’avoir approché, et je gage que, peu importe le sujet, aussi décalé soit-il, l’empreinte de cette écriture si forte suffit pour éblouir toute narration.

Je sens bien, à l’heure de l’achèvement de cette lecture, que le sujet dont il est ici question, que cette histoire hors-norme qui se centre exclusivement sur le dérèglement capricieux des sens, renferme une finalité qui le dépasse, d’une portée allégorique, ou du moins métaphorique. Quant à savoir avec exactitude ce que dit cette étrange fable de la chair, je ne m’y aventurerai pas outre mesure. Héritage familial vécu comme une malédiction, difficulté à devenir femme, violence larvée de la relation mère-fille,  quête identitaire bravant les préceptes, conception de la peau comme le parchemin par excellence sur lequel se dessinent, insondables, les maux de l’âme, les pistes d’exploration sont nombreuses dans ce récit pourtant court, et sans doute est-ce aussi là sa grande force. Une chose est sûre : engaillardie par ce premier contact réjouissant, c’est en toute confiance et en m’en faisant une joie par avance que je reviendrai vers cet auteur qu’il me tarde de relire.

(Sciences de la vie. Joy Sorman. Editions du Seuil : 2017. 267 pp.)

Les loyautés – Delphine de Vigan

 

Les loyautés. Un mot que nous n’employons finalement que très peu dans notre vie quotidienne. Je ne sais même pas si je me souviens avoir entendu quelqu’un me parler en utilisant ce terme.

Loyauté : fidélité manifestée par la conduite aux engagements pris, au respect des règles de l’honneur et de la probité.

Les loyautés, donc. Livre au titre intrigant, qui donne envie de s’y arrêter ; surtout quand on a la chance d’entendre le prologue lu par Delphine de Vigan elle-même. Ces quelques lignes entendues (car je n’avais pas encore lu le roman) m’ont bouleversée, je dois le reconnaître. Je ne sais pas si c’est de par ce que je vis en ce moment, je ne sais pas si c’est la belle lecture et le silence tout autour, je ne sais pas si c’est l’instant qui veut cela. Toujours est-il que je me suis sentie ébranlée. La même émotion est revenue, d’ailleurs, au moment de l’ouverture de ce récit très court, à la lecture de cette première page…

« Les loyautés.

Ce sont des liens invisibles qui nous attachent aux autres –aux morts comme aux vivants-, ce sont des promesses que nous avons murmurées et dont nous ignorons l’écho, des fidélités silencieuses, ce sont des contrats passés le plus souvent avec nous-mêmes, des mots d’ordre admis sans les avoir entendus, des dettes que nous abritons dans les replis de nos mémoires […] ». (p.7)

Et ensuite commence l’histoire.

L’histoire de quatre personnages : deux femmes (une enseignante de collège et une mère au foyer) et deux adolescents, deux amis qui vont tester leurs limites ensemble. Une histoire à quatre voix ; quatre voix empreintes d’une certaine sensibilité et d’une certaine aigreur, empreintes de difficulté à être dans la vie. Et c’est finalement ce fil ténu nommé « Loyauté » qui les lie les uns aux autres, fil ténu et métaphorique car ce mot-là n’apparaît qu’une seule fois, lors du prologue, dans le livre. Ces quatre personnages principaux traversent et sont traversés par leur époque, ils n’échappent pas à la règle et sont donc abordés à travers eux les thèmes de cette première partie du vingt-et-unième siècle.

Difficile d’en dire davantage car je pense que le but d’une chronique n’est surtout pas de dévoiler la diégèse d’un roman, ce qu’il raconte…

L’écriture y est épurée, comme si Delphine de Vigan souhaitait aller à l’essentiel, sans fioritures, sans descriptions. Elle est plutôt vive aussi, donnant un rythme assez rapide à cette histoire. Mais elle se fait aussi moins puissante, moins bouleversante. Et même si cette lecture a été un plaisir, je n’en reste pas moins sur ma faim. Oui, ce roman m’a déçue.

Pas dans sa construction car je le redis, le prologue m’a vraiment marquée et j’aime les romans à plusieurs voix. Le fait qu’il soit très court ne me dérange pas non plus. C’est autre chose : cet effleurement, sans doute… Presque tout y est « cliché » surtout. L’ensemble reste en surface et c’est exactement pour la raison inverse que j’avais tant aimé Rien ne s’oppose à la nuit, ce qui en faisait sa force : aller au plus profond de soi ou d’un personnage pour en montrer la complexité universelle. Et, dommage, tel n’est pas le cas avec son dernier roman.

(Les loyautés.Delphine de Vigan. Editions Jean-Claude Lattès :2018)

Article 353 du code pénal – Tanguy Viel

 

Article 353 du Code Pénal  est avant tout le récit magistral et aux accents camusiens d’une confession, celle d’un homme, Martial Kermeur, vivant seul avec son fils adolescent, Erwan, dans la modeste dépendance d’un château d’une presqu’île finistérienne. Emanation incarnée des classes laborieuses, socialiste de longue date, cet homme fut toute sa vie employé à l’arsenal de Brest, et vient d’être remercié avec pour dédommagement une prime dont son esprit plein de rêves et d’espoirs fait émerger mille usages possibles. Ce ne seront pas exactement les rêves et espoirs qu’il avait conçus qui viendront à lui, mais un homme, sorti du sud comme de nulle part, Antoine Lazenec, riche promoteur immobilier véreux de son état, dont l’irruption dans ces contrées viendra chambouler la donne, non seulement pour lui, mais plus largement pour tous les habitants du village qui, éblouis par l’illusoire miroitement de la transformation de leurs paysages sauvages en pompeuse station balnéaire, se lanceront dans l’investissement de parcelles sur lesquelles, hélas, ils ne verront rien construire le temps passant.

C’est donc là le récit par excellence d’une vaste escroquerie, escroquerie rendue tangible en la personne de cet homme malhonnête et sans scrupules. Mais la temporalité du récit est, dans sa linéarité, entièrement inversée, car celui-ci s’ouvre sur le point final, sur le débouché de la longue série de rêves avortés et de déceptions sourdes qui se sont amoncelés et agglutinés au plus profond de la chair de notre narrateur, Martial. Le prologue relate en effet une scène criminelle incompréhensible à ce stade de la lecture, où ce dernier, au cours d’une promenade en bateau, jette froidement par-dessus bord, sans:même se retourner, celui que nous identifierons plus tard comme le plus redoutable des escrocs. Le constat établi, les faits crûment posés, le roman peut enfin commencer sa course folle et nous enfouir, page après page, au creux du flot des mots prononcés par Martial Kermeur : les chapitres qui se succèdent constituent la parole de « l’après », cette parole qui revient sans cesse et sans gouvernail sur « l’avant », puisque tout le corps du roman s’escrime à nous restituer dans son intégralité l’entretien entre celui qui vient de nous être présenté comme un meurtrier et le juge destiné à recueillir le discours des motivations de son acte. Plus que d’un entretien, il faudrait d’ailleurs plutôt parler de monologue, de confession, car l’accusé n’est que peu interrompu par son juge, tout appliqué est-il à remonter le temps et à raconter par le menu ses années passées d’homme floué, emberlificoté, manipulé, et même souvent humilié, par celui dont il vient de causer la mort.

Etrange posture donc que celle du lecteur qui, de par le vide textuel laissé par le creux de l’interlocuteur-juge, ne peut qu’insidieusement ce glisser dans cet interstice et en venir par occuper lui-même cette place de justicier tentant de démêler tant bien que mal le pourquoi du comment, et d’accéder au troublant tourbillon des circonstances atténuantes. Et c’est peu dire que circonstances atténuantes il y a : de fait, le récit de Martial fait totalement exploser les carcans et, à chaque page davantage, finit par nous présenter cet Antoine Lazenec non plus comme une victime, mais comme véritable et seul coupable du désastre qu’il a sciemment semé dans l’existence des habitants de la presqu’île, et tout particulièrement dans celle de Martial, qu’il a, à proprement parler, ravagée.

J’ai été d’emblée subjuguée par la force des mots que cet homme du peuple, accusé d’un meurtre qu’il ne nie pas, parvient à extraire du silence, par ce discours à la fois simple et titubant, cherchant à nommer le plus justement possible sans trouver les mots, se reprenant, usant jusqu’au vertige de métaphores et de comparaisons, et faisant par là-même de sa parole un véritable objet poétique. L’inversion lente des statuts de victime et de coupable que l’auteur réussit magistralement à instiller dans les veine de son récit, nous pousse inéluctablement à reconsidérer l’acte initial de la noyade : peu à peu, on se surprend à attendre, à espérer cet acte irréparable dès lors mécaniquement compris comme un exutoire, comme un acte de pur rétablissement de la justice, comme un acte de légitime défense qu’aucun sentiment de vengeance ne viendrait même entacher.

La dimension sociale de ce roman au parfum de polar me semble indéniable. L’empathie grandissante que nous ressentons pour Martial tout comme la profonde antipathie qui nous gagne à l’encontre de Lazenec sont indissociables de ce que l’un et l’autre représentent : Martial, dans sa vulnérabilité, dans son humilité, dans son sentiment latent d’infériorité, et même dans ses pauvres rêves, est le prototype de l’homme surplombé et dominé par l’implacabilité des systèmes économiques, berceaux d’inégalités. Lazenec, à l’exact opposé, incarne le cynisme et l’impunité des dominateurs, de ceux dont la seule foi est celle de l’argent, fût-il mal acquis, de ceux dont le monde pailleté ne s’encombre ni d’éthique ni de sentiments. De ce combat textuel à armes inégales, ce qui jaillit des mots et de l’acte final de Martial, ce n’est ni plus ni moins qu’une soif de justice incroyablement dénuée de colère. Cette colère, cette rage qui germe pourtant de chaque sillon des faits relatés, c’est Erwan, le fils, qui la portera dans le récit sur ses frêles épaules. Erwan qui, comme le confesse son père lui-même à la page 144, était, bien plus que ce dernier « habité par la lutte des classes ».

Mais n’en disons surtout pas davantage sur ce court roman, ne gâtons à quiconque le délicieux et furieux plaisir d’en être chamboulé comme l’on ne peut que l’être à sa lecture. Il faut simplement s’en remettre à ce livre comme on s’en remettrait à la justice, accepter, le temps de ces quelques pages de se glisser dans l’obscurité de cet impressionnant confessionnal que devient l’espace de cette parole déployée, et tenter d’appliquer du mieux que nous le puissions le trouble article 353 du code pénal, celui qui précisément fait appel à notre « conscience de juge ».

(Article 353 du Code Pénal.Tanguy Viel. Editions de Minuit : 2017. 174 pp.)

L’attente du soir – Tatiana Arfel

 L’Attente du soir est de ces premiers romans qui, comme le début d’un chemin que nous prendrions par hasard, déploient d’emblée des terres et paysages tout aussi somptueux qu’inconnus et laissent sous la langue, à leur achèvement, le goût sucré des promesses. Tatiana Arfel, que je découvre donc ici, signe par cette œuvre à la fois ambitieuse et totalement réussie à mon sens,un éblouissant talent de conteuse dont l’horizon littéraire se colorera sans nul doute de mille teintes dans les années à venir.

On ouvre ce livre sans savoir avec certitude la nature du sol que nous nous apprêtons à fouler, et c’est comme par effraction, comme par surprise que l’on glisse au creux d’un monde étrange et mouvant où les contours de nos horizons d’attente s’estompent, où la frontière entre le réel et la métaphore s’amenuise jusqu’à en devenir poreuse. Car, sans jamais quitter tout à fait le terrain romanesque, l’auteur s’affranchit de ses règles pour s’aventurer voire s’immiscer dans celui de la fable, et réciproquement.

Trois personnages prennent la parole tour à tour, avec les mots simples mais si justes qui sont les leurs, au gré des chapitres se succédant et délimitant leurs espaces textuels respectifs. « Le môme », « Mlle B. » et « Giacomo », ces êtres qui n’ont de commun que la marginalité et un rapport peu normatif face au monde qui les environne, nous livrent alternativement leur histoire sans que, pendant la majeure partie du récit, aucun élément ne vienne nous mettre la moindre puce à l’oreille, sans que rien ne vienne faire naître l’idée même que ces lignes de vie puissent converger au sein de la trame narrative. Le vieux Giacomo, clown dompteur de caniches raconte son amour charnel du cirque, qui constitue, depuis sa naissance, son unique espace de vie. Il raconte l’indéfectible tendresse qu’il a reçue de ses parents et dont il a fait son oxygène, il nous dit sa capacité à se relever de l’adversité, de chaque coup porté par le « Sort », ce dernier étant conçu dans sa sphère mentale comme un personnage à part entière, guettant, tapi dans l’ombre nos moindres faux-pas pour faire advenir son royaume de malheurs, royaume dont les reflets menaçants miroitent dans l’existence de chacun. Mlle B. raconte son enfance cruelle, elle qui jamais n’a eu droit à la marque la plus minime soit-elle d’affection ni même d’attention de ses parents, elle qui, petite fille, n’a jamais été regardée dans les yeux et qui, adulte, s’avérera incapable de se concevoir autrement que comme une entité béante et transparente, elle dont l’existence s’apparente à une mort lente, elle tuée à petit feu par le poison de l’indifférence, évoluant comme un automate à côté des autres, à côté de la joie, à côté de la vie. Le môme, quant à lui, verra son récit de vie totalement pris en charge par un narrateur extérieur, l’écriture s’échinant à reproduire ainsi le misérable état auquel cet enfant sauvage se voit réduit : abandonné sur un terrain vague, livré à lui-même sans qu’il ne sache ni comment ni pourquoi, ce petit être mettra précisément de longues années avant de pouvoir émettre des sons plus articulés que ceux des aboiements des chiens qui lui tiennent lieu de compagnons. Son histoire sera celle du laborieux et parfois douloureux apprentissage de la vie et des valeurs humaines, apprentissage dans lequel les couleurs prendront une large part, ces couleurs qui, de simples supports sensoriels de la compréhension du monde extérieur, deviendront le mode d’accès au monde intérieur de cet insolite être sans toit, sans passé et sans nom, à travers la vocation artistique qui éclora et s’accomplira patiemment.

Nous sommes déjà, à ce stade de la lecture captivés et séduits par le bercement aux effets hypnotiques de ces histoires miniatures aux allures de conte où la vie est psychiquement représentée dans son ensemble, à la fois dans ce qu’elle suppose de blessures, de morsures, mais aussi dans ce qu’elle draine de douceur, d’élan et d’espérance. Mais Tatiana Arfel n’en reste pas là : le mouvement s’accélère et au fil des ellipses qui vont grandissantes, dans un curieux mouvement temporel qui fait que le futur de la narration rejoint de plus en plus le noyau originel de ces destinées, nous accédons à une véritable dynamique de convergence narrative. Dans une trajectoire que rythment et dessinent les titres des trois parties qui découpent le tissu textuel, nous passons, de façon presque initiatique, des étapes successives : le « Un plus un plus un » de la première partie débouche, au terme de son cheminement, sur « Trois », titre de la dernière où enfin, et définitivement, le pacte d’existence se scelle entre ces trois êtres dont les liens deviennent ceux du sang, ce sang fût-il symbolique. On ne peut que louer la composition si subtile de cette œuvre patiemment tissée, on ne peut que rester pantois face à un traitement si abouti des personnages qui, par le truchement de leurs voix, de leurs points de vue, de leurs rétrospections, finissent par se faire vases communicants, par s’emplir d’une seule et même matière qui, d’avoir été brassée et rebrassée, en devient insécable.

Si le bien et le mal restent des composantes incontournables du récit, si la teneur psychanalysante est évidente, l’auteur parvient à éviter l’écueil d’une lecture purement et simplement allégorique : bien que les traits soient souvent grossis pour permettre au sens d’advenir avec la même facilité avec laquelle il advient dans les morales des fables, d’un bout à l’autre de la narration, c’est avant tout la sensorialité qui tient lieu de ligne directrice. Car dans ce livre, indéniablement, le sens passe par les sens. Cela est vrai non seulement pour l’enfant dont le seul vecteur d’appréhension du monde est celui des formes et surtout des couleurs, mais également pour la « femme grise » que constitue Mlle B., puisque c’est  l’absence de regards posés sur elle qui la condamnera irrémédiablement à une existence privée de finalité. Et il en va de même pour Giacomo dont le concept atypique de cirque olfactif, résonnant de « symphonies d’odeurs », sera le gage de son succès et constituera même, au-delà, l’essence de son rapport aux autres et au monde. La structure elle-même du roman échappe au dogmatisme des idées plaquées en ceci qu’elle semble s’organiser de façon organique, et être conçue avant tout comme une évolution naturelle de la narration qui apparaît dès lors comme simple maturation des éléments initiaux de la diégèse : si les personnages en arrivent à croiser leurs chemins, ils ne semblent qu’obéir à une loi intrinsèque, presque végétale. Ils évoluent dans le tissage des chapitres, en somme, comme un fruit finirait par mûrir, une graine par germer.

Et c’est grâce, je pense, à ce traitement en douceur et en sensations, à cette non-démission du romanesque pour le fabuleux, que nous nous délectons sans scrupules ni retenue de cet univers exagéré et pourtant si semblable au nôtre, où la noirceur de l’existence cohabite, sans la dévorer, avec l’infinie mansuétude du monde. Le final est une pure merveille, presque une leçon de vie, où se trouvent, comme par un coup de baguette ou de grâce, balayées les craintes et les frustrations, dépassées toutes les dialectiques, où la possibilité pour chacun de ces êtres fantasques de retrouver sa place dans le monde qui l’entoure, comme dans celui qu’ils abritent en leur sein, se fait jour et illumine ainsi rétrospectivement l’ensemble de l’oeuvre d’un halo apaisant et serein.

 

(L’Attente du soir. Tatiana Arfel. Editions José Corti : 2008. 325 pp.)