La tresse – Laëtitia Colombani

 

Voilà une bien belle manière de commencer une année littéraire. Oui. Lire La tresse, c’est comme ouvrir le champ des possibles, et se dire que l’horizon promet de très belles choses. Je me suis laissée complètement bercée par les mots de Laëtitia Colombani et j’ai dévoré ce court roman en quelques heures.

C’est ce que j’avais commencé à écrire une fois le livre fermé tout début janvier car il s’agissait effectivement de ma première lecture de l’année deux-mille dix-huit et puis… Les mots –mes mots- étaient restés en suspend et aujourd’hui, un peu plus de trois mois après, je dois bien reconnaître qu’il ne m’en reste pas « grand-chose » de cette lecture.

Je me souviens de cette histoire en trois parties : trois femmes, trois continents, trois destins qui ne semblent avoir aucun lien mais qui sont reliées les unes aux autres, d’une manière infime, presqu’invisible. Je me souviens d’une émotion diffuse dans le corps et dans le cœur, d’une certaine intensité. Je me souviens d’un vrai plaisir de lecture, de mots qui ondulent, qui caressent l’esprit… Vous me direz, ce n’est déjà pas si mal de se souvenir de tout cela, d’avoir encore ces sensations-là au fond de soi mais… Je ne sais pas, il y a tout de même quelque chose qui m’a dérangée après coup. Comment comprendre ce qui gêne ? Trop d’éloges autour de ce texte ? Trop de commentaires affirmant que là était un nouveau pamphlet du féminisme ? Trop de sujets quelque peu survolés, rendant l’ensemble presque manichéen ?

Un peu de tout cela sans doute.

Mais on ne peut pas toujours vivre de « livres-révélations » ; cela pose la question essentielle de ce que l’on attend d’un livre (roman, récit, poésie, essai, théâtre, …) et pourquoi on le choisit à tel moment plutôt qu’à tel autre. Alors, je vais préférer garder le souvenir d’un vrai plaisir de lecture pour ce roman. Et je maintiens, un trimestre plus tard, qu’il s’agit là d’une belle façon de commencer une année à lire.

« Sarah le sait, maintenant : elle est stigmatisée. Dans cette société qui prône la jeunesse et la vitalité, elle comprend que les malades et les faibles n’ont pas leur place. Elle qui appartenait au monde des puissants est en train de basculer, de changer de camp. » (p.160)

 

(La tresse.Laëtitia Colombani. Editions Grasset et Fasquelle :2017)

 

Les vieux amis – Rafael Chirbes

Il avait tout pour me plaire, ce roman de Chirbes. Le thème, celui des vieux amis, anciens révolutionnaires et combattants du franquisme, qui se retrouvent autour d’une table des années après s’être éloignés les uns des autres, le traitement, cette forme ultra-moderne des monologues enchevêtrés, ce flux de conscience si susceptible de faire délicieusement s’entrechoquer l’intime subjectif et le réel implacable, le ton hautement désabusé né du grand écart irréalisé entre les rêves d’antan et le présent qui d’en avoir fini de ronger et broyer les os, abandonne définitivement la carcasse des illusions meurtries : tout y était, tout était là pour me combler et me ravir en cet instant de lecture.

Pourtant, même si la mèche s’est facilement embrasée, l’étincelle, sans que je ne comprenne bien pourquoi, n’a pas eu lieu. Peut-être est-ce par le dégoût sournois qui nous envahit de page en page à lire ces destins fracassés. Peut-être n’était-ce simplement pas le moment pour moi d’entendre ressasser ce dogme que je ne veux pas entendre, ce dogme qui répète à l’envi que les rêves de jeunesse ont pour suite logique l’aigreur de la maturité … C’est que l’auteur va très loin dans cette thématique qui, dans le récit, semble abattre tout le reste sur son chemin. C’est peu dire que Chirbes exploite jusqu’à satiété, presque jusqu’à la nausée, ce triste concept. Aucun de ses personnages n’échappe à la triste loi du désenchantement : les doux rêveurs sont devenus promoteurs immobiliers, les artistes n’ont jamais réussi à être reconnus, les amoureux transis sont atteints du sida, les femmes libertaires et solaires flirtent désormais davantage avec la dépression qu’avec les amants successifs. Dans cette écriture que l’on peut comprendre comme étant celle de la plus impitoyable des lucidités, c’est tout un monde effondré qui s’offre à notre regard. Ces personnages dont le lien qui les rapprochaient jadis était celui d’une fervente croyance en un autre monde possible, d’une aveugle confiance en des lendemains qui chantent, ces êtres qui pourtant ont eu à payer le prix fort de leurs luttes, ces personnes devenues dès lors de grandes personnes, ne sont plus, sous le jour sans appel dont les éclaire le texte de leurs présents, que des fantoches, ruminant leurs souvenirs pour mieux les mesurer à la morbidité de leur condition actuelle. Et c’est toute l’amertume de la concession que nous conte ainsi Rafael Chirbes, ajoutant au cynisme le vice de la faire émerger de la bouche même de ceux qui en sont victimes. Plus rien ne luit dans ces univers mentaux qui se déploient sans scrupules ni pincettes. Rien, pas même l’amitié qui servait autrefois de ciment à ce groupes d’hommes et de femmes. Désormais, la rivalité, la rancoeur et l’aigreur règnent en maître sur ces êtres dévastés, à peine adoucies par la nostalgie qui s’échappe des pores de chacun de leurs discours.

Car il s’agit avant tout de discours, d’une multiplicité de discours intérieurs que les protagonistes se tiennent à eux-mêmes. Nous lisons, dans un brassage narratif à donner le vertige, sans souvent d’ailleurs bien saisir l’identité du locuteur, une alternance de monologues lancinants où, au fil de longues phrases tortueuses, s’égrènent à la fois les souvenirs du passé conjugal comme politique, des réflexions d’ordre métaphysique, des digressions et rétrospections diverses qui achèvent de nous dérouter. On se perd, bien sûr, dans cette flopée de mots qui divaguent, on confond les personnes et leurs liens, les lieux et les instants. Mais au fond peu importe que l’on s’y retrouve, que l’on comprenne qui parle ni ce qui est énoncé avec exactitude, puisque seule compte en réalité cette impression  nauséabonde que nous retirons en grimaçant de cette série de monologues ininterrompue qui prend, chaque page davantage, des formes de litanie.

Ce roman est réussi en ceci qu’il atteint parfaitement son but, qu’il réveille chez son lecteur, comme une blessure endormie et latente qui n’aurait pourtant jamais cessé de faire souffrir, une incontestable douleur viscérale quoique profondément enfouie. Il agite en somme, avec une forme de cruauté, nos pires craintes concernant la fuite du temps et tout ce qu’elle peut signifier en termes de ravages et de noirceur. De cette masse informe d’espoirs réduits en bouillie, nous conservons en nous la trace de la morsure de la désillusion et, à l’image de ces personnages fanés, l’intranquillité devient notre devise le temps de la lecture.

Réussi, donc, je l’admet sans réserve, mais sans doute était-ce tout simplement plus que je n’en pouvais supporter. Je n’ai guère de doute sur le fait que ce roman m’aurait bien davantage convertie à sa cause si des corps et des esprits malades dont il dessine, par ses mots si justes, les contours, il avait laissé, ne serait-ce qu’entrebâillée, une vague porte de sortie, une lueur d’espoir qui nous aurait, personnages comme lecteurs, sauvés de l’envoûtement de ce sombre et tout-puissant pessimisme. J’ai fermé ce livre un peu comme on se bouche les oreilles ou comme on claque une porte, avec la crainte que ce que l’on refuse de voir ou d’entendre soit la stricte vérité, mais avec l’espoir fou que malgré tout, et pour continuer à vivre, on puisse encore le taire, et ainsi le conjurer.

« Aucune foi, aucun sens, seulement vigilance, seulement contrôle, rien que ça, la monotonie de se poser, seulement se poser, monotonie, ne pas attendre, ne pas avoir de grands mots qui servent à s’exciter, à se masser l’âme, des mots pour grandir, pour construire, la drogue de la finalité, des ultranouveaux (…) » (p. 154)

 

  (Les vieux amis. Rafael Chirbes. Editions Payot & Rivages : 2006. 194 pp.)

 

Le turbulent destin de Jacob Obertin – Catalin Dorian Florescu

 

Bien que le phénomène soit loin de m’être inconnu, je reste toutefois invariablement stupéfaite lorsqu’il se produit. Comment, en effet, expliquer qu’un roman qui, de par son contenu, son résumé, vous laisse de marbre et vous semble des plus éloignés de vos centres d’intérêt, puisse se révéler capable de vous embarquer et vous captiver bien au-delà de ce que vous auriez pu prévoir ?

C’est de ce curieux – et comme irraisonné – attachement  dont je voudrais parler, celui qui s’est patiemment mais solidement tissé entre ce livre aux apparences historiques, aux références pointues, et moi-même, pauvre inculte de ce domaine sur lequel mes connaissances défaillantes me font souvent buter.

 C’est une histoire de paysans que nous conte là Catalin Dorian Florescu, celle d’une famille lorraine et de sa longue lignée qui, au cours des siècles, s’est vue contrainte à divers exils et déportations. La famille Obertin dont il est effectivement question a, comme de nombreux souabes, fui sa contrée lorraine pour s’installer sur les terres du Banat roumain, poussée par la peste et la famine. Puis vinrent les guerres, le renouvellement des classes dirigeantes et des idéologies, les déportations. Les générations d’Obertin se succèdent, mais la difficulté à s’ancrer sur un lopin de terre, à accéder à une propriété qui serait gage d’identité voire d’existence, reste inchangée. Le récit se centre sur le dernier rejeton de cette généalogie marquée au plus haut point par le sceau de l’Histoire, Jacob Obertin, né au début du siècle dernier. Nourri dès sa tendre enfance par les récits mythifiés de ses ancêtres qui tous ont fait preuve d’une détermination et combativité surnaturelles, ce personnage aura été pourtant bien mal doté lui-même par la vie pour perpétrer l’éclat de la vaste épopée que fut la vie de ses aïeuls : chétif et timoré,  malencontreusement enfanté sur un tas de fumier par une mère qui jamais ne lui démontrera la moindre affection, tourmenté par un père violent et cruel qui  ira jusqu’à le renier et le livrer aux bourreaux, Jacob fonctionne tout au long du livre comme la parfaite antithèse de l’héroïsme des siens. Coquille creuse d’une lignée flamboyante, aberration de sa généalogie, son identité est même symboliquement remise en cause par son prénom, identique à celui de son père Jakob, à l’exception d’une lettre. Rien ne sera accordé à ce fils maudit : ni la ferme familiale dont son père ne le jugera pas digne, ni l’amour de la belle serbe Katica, égorgée par les soldats allemands, ni le réconfort de sa mère de cœur, la troublante Ramina, contrainte à la déportation, ni même l’espoir fou de recommencer sa vie ailleurs, emporté par l’ultime trahison de son père.

L’Histoire, moteur de toutes les fluctuations diégétiques, est omniprésente dans ce roman. Elle est précise, documentée, sans appel. Et pourtant, en dépit des circonférences très exigues du fragment  narré, elle n’est pas intimidante, elle n’est pas érudition. Sans doute est-ce parce que, paradoxalement, malgré les mille allusions à des événements datés qui échappent à tout non-expert, à nul moment nous n’avons réellement la sensation d’avoir entre les mains un roman dit historique. A nul moment nous ne souffrons de nos lacunes sur le sujet évoqué pourtant tellement ancré dans la géographie et dans le temps. C’est que l’auteur réalise là un tour de passe-passe assez surprenant : il n’inscrit pas ses personnages dans l’histoire, mais tout au contraire, c’est l’histoire qu’il insère et engouffre littéralement dans les entrailles de ses personnages.  L’histoire se fait vie, s’incarne et se déchaîne au sein de ces hommes qui ne cessent d’être avant tout des hommes, quelles que soient les configurations historiques qui les aient vu naître. Tournant le dos aux récits momifiés, Catalin Dorian Florescu insuffle au plus profond de ses êtres de papier le mouvement de l’histoire comme il injecterait du sang dans leurs veines. Il abolit ainsi définitivement la barrière entre le fictif et l’historique dans ce roman où, au fond, tout devient histoire, celle de la famille Obertin tout autant que celle de la seconde guerre mondiale, celle de l’amour entre Jacob et Katica pas moins que celle des populations déplacées. La géographie subit le même traitement : les lieux perdent leurs données objectives et confient leurs âmes à ceux qui les habitent ou les ont habités.

Et puis il y a autre chose : si la diégèse de cette superbe fresque repose sur les faits avérés et incontournables des manuels scolaires, elle ne laisse pas moins filtrer et s’exhaler, comme c’est le propre de toute épopée, un délicieux parfum de merveilleux et d’imaginaire. La présence des tziganes dans le texte, lourde de conséquences sur la destinée des Obertin, est l’occasion de s’écarter de l’objectivité historique. Car, de par ses mœurs, ses contes et autres histoires fabuleuses chuchotées d’oreille en oreille, ce peuple, toute historiquement actée soit son existence sur ces terres, contribue à teinter de rêve ce récit drapé d’objectivité.

D’autre part, si les personnages, marionnettes animées par les ficelles du contexte de leurs époques respectives, subissent la violence et la folie de ceux qui les dirigent, leur traitement littéraire s’aventure davantage sur le terrain de l’universalité. Car les hommes restant des hommes, les mensonges et trahisons qui pullulent dans le récit tiennent davantage à leur humanité qu’à leur temporalité. Du point de vue relationnel en effet, le récit est noir : peu échappent à cette règle de la duplicité et du coup de poignard dans le dos, comme en témoignent les innombrables déconvenues dont Jacob aura à faire les frais. Mais cette noirceur n’est pas dénuée d’intentions : en mettant l’accent sur le peu de confiance qui peut être accordée aux êtres qui nous entourent, l’auteur semble vouloir ainsi rappeler l’ambiguïté inhérente à la personne humaine et, ce faisant, nous détourner encore davantage d’une vision fixe,immuable et monochrome de l’histoire. La figure paternelle de Jakob est à cet égard une parfaite réussite : perpétuellement insaisissable, cet homme foncièrement antipathique n’est jamais là où l’on pourrait l’attendre. La fin de l’ouvrage est sur ce point des plus parlantes : il n’est pas anodin que ce soit sur le personnage qui semblait le plus monolithique que l’auteur ouvre la plus profonde des fissures.

Si ce roman m’a tant plu, donc, c’est sans doute parce qu’il n’est pas ce qu’il prétend être, qu’il n’est pas , du moins pas entièrement ou pas uniquement, un roman historique. J’y vois plutôt une œuvre complexe, un roman baigné de culture paysanne, un roman de la terre, celle que l’on cherche ou celle que l’on fuit, celle dont on nous chasse ou celle qu’on nous assigne. J’y vois aussi un formidable roman de la quête de soi, un roman sur l’identité qui ne va pas de soi, sur l’identité inextricablement liée à la propriété, le parcours de Jacob n’étant à mon sens qu’un long périple pour simplement « devenir », pour « être », ce qui signifie pour lui « être quelque part ». Sa destinée pourrait sembler tragique, mais elle ne l’est pas : perdu dans une lignée de renom, surnageant à contre-courant parmi les flots des hauts faits de ses ancêtres fantomatiques, enfanté sur du fumier et promis par le sort à l’humiliation et à l’oppression, ce personnage ne cesse, au fil de ces pages, de grandir et de se fortifier, à la fois physiquement et surtout moralement, et par se forger lui-même sa propre identité. Lui qui n’avait jamais connu les circonstances exactes de sa naissances, deux versions se disputant la réalité – à l’image du combat entre l’objectivité et la subjectivité qui se livre dans le récit tout entier – , il parvient à la fin du roman à accomplir l’exploit de s’enfanter lui-même et de renaître par sa force d’âme et sa miséricorde. Le roman débutait par une scène d’orage, il se termine par un éclat de rire. Et c’est apaisés que nous refermons le livre…

(Le turbulent destin de Jacob Obertin. Catalin Dorian Florescu. Editions du Seuil : 2013. 379 pp)

Profession du père – Sorj Chalandon

 

Voilà le troisième roman de Sorj Chalandon que je découvre en deux ans (Le Petit Bonzi, en mars 2016, un vrai coup de cœur et Une promesse, lu dans le cadre d’un week-end à mille, en juillet 2017) et je crois pouvoir affirmer que cet auteur sait tout faire : il sait dire la poésie d’une vie de rien, il sait mêler le vrai du faux, en nous faisant souvent douter de l’endroit exact où se trouve la vérité, il sait nous faire ressentir une histoire à l’intérieur du corps avant même de pouvoir « l’intellectualiser », il sait faire naître en nous cette boule (au ventre ou à la gorge… parfois aux deux) qui se fait de plus en plus massive, puissante ; qui ne nous quitte plus, même après avoir refermé le livre. Son écriture nous cisaille, nous hante, nous poursuit.

Oui, je crois pouvoir affirmer que Sorj Chalandon est en train de devenir un de mes écrivains de prédilection.

« J’avais de l’asthme depuis ma naissance. Deux mains m’étranglaient. Ma respiration se transformait en voix rocailleuse, en plaintes, en gémissements douloureux. Dans ma poitrine, une foule inquiète se lamentait. Les nuits sans sommeil, je pensais à un cortège qui avançait à la lueur de torches. Une procession de damnés qui cherchaient à sortir de ma gorge en appelant à l’aide. » (p.26)

Emile, une douzaine d’années au tout début des années soixante, est le protagoniste de ce roman. C’est lui qui a de l’asthme « d’effroi » depuis la naissance, lui qui vit en vase clos dans ce petit appartement plein de tristesse et de silence, entre sa mère Denise –celle qui se soumet et qui obéit le dos courbé- et André Choulans, formidable conteur d’aventures plus extraordinaires les unes que les autres, véritable héros de la Guerre d’Algérie (et pas seulement : ayant joué un rôle essentiel et en France et aux Etats-Unis), aux multiples métiers inouïs ; lui qui va tenter par tous les moyens de devenir ce que son père voudrait qu’il soit : le même personnage romanesque et EXTRA-ordinaire. Un homme fort et grand à la voix grave, profonde ; un homme qui n’a peur de rien et qui est capable de tout.

Oui, Emile va essayer, envers et contre tout, malgré une sensibilité à fleur de peau (et aux antipodes de celle de son père), malgré les souffrances quasi quotidiennes, malgré ce huis-clos sordide :

« J’ai regardé mon père. Depuis toujours, je me demandais ce qui n’allait pas dans notre vie. Nous ne recevions personne à la maison, jamais. Mon père l’interdisait. Lorsque quelqu’un sonnait à la porte, il levait la main pour nous faire taire. Il attendait que l’autre renonce, écoutait ses pas dans l’escalier. Puis il allait à la fenêtre, dissimulé derrière le rideau, et le regardait victorieusement s’éloigner dans la rue. Aucun de mes amis n’a jamais été autorisé à passer notre porte. Aucune des collègues de maman. Il n’y a toujours eu que nous trois dans notre appartement. Même mes grands-parents n’y sont jamais venus. » (p.57)

Comment faire pour se construire dans ce marasme permanent ? Comment ne pas reproduire ? Comment s’affranchir d’une vie que l’on n’a pas choisie ? Ce sont tous ces questionnements qui traversent les mots de Sorj Chalandon dans un va et vient incessant. Il n’a de cesse de chercher, de sentir, de vouloir… Et il nous dit tout cela avec sa poésie rien qu’à lui, celle qui fait mal et qui prend les tripes, celle qui fait voir –tout- en quelques secondes, celle qui transperce le cœur mais qui le fait aussi battre plus vite.

« Ils m’avaient oublié. Ils avaient laissé ma vie derrière eux. Ils avaient mis une autre clef dans une autre porte. » (p.241)

Un vrai bijou.

Lisez Sorj Chalandon ; lisez-le encore et encore. En tout cas, c’est ce que je compte bien continuer à faire !

(Profession du père.Sorj Chalandon. Editions Grasset et Fasquelle :2015)