Trois baisers – Katherine Pancol

 

Voilà, c’est fait, même si je peine à le confesser honteusement, je ne peux à présent que me soumettre docilement aux aveux : j’ai lu, et bien lu jusqu’au bout, jusqu’à la fin, jusqu’à la lie, les 845 pages du dernier roman de Katherine Pancol. Car oui, c’est bien la honte qu’il me faut braver pour se confronter à cette part obscure, inexpliquée mais inaliénable de soi-même, ce penchant pendable qui vous pousse au délit de lecture, cet élan de vice insondable qui vous incite à commettre ce qu’objectivement vous ne pouvez ni approuver, ni même justifier. Lire ce genre de « littérature » best-seller, si tant est que le terme soit un tant soit peu approprié, ce dont, au terme de ma lecture, je viens franchement à douter, c’est un peu comme se jeter avec voracité sur un paquet de bonbons en plein milieu d’un régime, comme veiller tard sachant que l’on doit se lever tôt, ou comme fumer une cigarette , juste une, après une longue période de sevrage… Il s’agit tout simplement d’un acte furieux et suicidaire que votre raison condamne fermement et dont même votre cœur vous sermonne. Un acte que rien ne vous oblige à accomplir et que pourtant, et peut-être  pour cela même, vous savez que vous allez, et en toute connaissance de cause, vous rendre coupable. Il est vrai qu’en ouvrant ce livre, on prend, penaud, un plaisir un peu honteux, un peu régressif. On sait bien que l’on ne devrait pas, que ce que l’on s’apprête à faire là est purement répréhensible à nos propres yeux, que l’on s’aventure sur le plus fangeux des terrains où, le premier pied posé,  l’on n’aura d’autre choix que de lamentablement s’embourber. On le sait, et pourtant, allez savoir pourquoi, on le fait et, dans un premier temps du moins, on se délecte de ce mini-vice, de ce petit plaisir propre à la transgression.

Peut-être pense t-on confusément qu’abdiquer tout esprit critique, que s’abrutir en toute impunité, que renoncer à toute attente intellectuelle élimine la possibilité même de toute déception. On se leurre, bien évidemment. Si, dans les premières pages, concédons-le, j’ai pu me réjouir de retrouver toute cette flopée de personnages pancoliens et constater, fière de mes facultés mémorielles, qu’ils m’étaient toujours familiers malgré le temps écoulé depuis mon dernier contact avec ces derniers, il ne m’a toutefois pas fallu attendre une éternité avant de mettre à jour l’entourloupe. Si Pancol a toujours, me semble t-il, avancé à visage découvert et jamais prétendu être autre chose que du toc, du faux, du simulacre, ce dernier texte franchit clairement un pas supplémentaire vers le néant. L’idée n’est plus, comme par le passé, d’imiter, dans une cocasse parodie, ce qu’il est convenu d’appeler la littérature. Pire que cela ici : l’ambition semble être d’anéantir cette même littérature, de l’étriper, de l’esquinter jusqu’à littéralement et dans un incompréhensible élan destructeur, la mettre fatalement en pièces. De fait, j’étais loin, avant d’entreprendre cette lecture, de m’imaginer l’ampleur du désastre, l’ampleur du crime que, contre la littérature, s’apprêtait à commettre Pancol en prenant de nouveau la plume.

Si j’avais assurément bien compris qu’en-dehors de l’histoire et des personnages qui la peuplent, il n’y avait, pour cette auteur, point de salut, je ne l’aurais, je l’avoue, pas pensé capable de saccager avec une telle furie ces personnages qu’elle avait elle-même créés. Car que sont-ils donc d’autres ces Hortense, ces Zoé, ces Joséphine, ces Stella, ces Gary, et j’en passe, qu’un défilé d’entités vides de sens et d’intérêt, que de vulgaires caricatures sans reliefs, que des figures simplistes,abétifiantes et lénifiantes de notre société dans ce qu’elle a de plus vil et de plus repoussant ? Dans ce monde de pacotille, tout est affaires d’apparences, de succès compris et mesuré en terme d’enrichissement. L’épanouissement de chacun se traduit en chiffre d’affaire, en paillette et en miraculeuse célébrité soudaine. Peut-être Pancol transfère t-elle par perfusion dans les veines de ses personnages le fluide de sa propre existence littéraire et surtout médiatique, le fluide magique de sa célébrité réduite au nombre de ses ventes, à celui de ses ouvrages exposés dans les vitrines racoleuses des librairies ? Toujours est-il que nous côtoyons au fil de ces trop nombreuses pages des personnages qui percent,  les uns, dans le domaine impitoyable de la mode à la sueur de leur ambition et de leur égocentrisme amoral, les autres dans le domaine littéraire, les retombées financières étant conçues comme un gage incontesté de qualité. D’autres trouvent le bonheur en gagnant miraculeusement de faramineuses sommes au loto, tandis que certains, piétinant tous leurs principes, se lancent dans le prometteur secteur de la production du plastique. Même Stella, la pauvre fille méritante, anciennement maltraitée par son beau-père, se console en soutirant de l’argent dormant sur le compte de son défunt père-tyran, par l’entremise de sa grand-mère… Et qu’on ne s’y méprenne pas : il ne s’agit nullement d’un exposé critique de notre monde financiarisé, loin s’en faut. On sent, tout au contraire, poindre la croissante jubilation de l’auteur face à la réussite économique de ses personnages, on sent qu’implicitement elle nous exhorte fermement à partager sans retenue son ravissement, sa fervente communion avec ces valeurs misérables.

Comment, dans de telles conditions, prendre plaisir à lire ces sordides trajectoires de vie qui, viscéralement, ne peuvent que susciter la nausée ? Comment trouver le minimum vital d’empathie quand,en outre, ces personnages ineptes, non contents d’être guidés par l’ambition et l’argent, non contents d’être dépourvus de toute complexité ou ambiguïté interne, tombent sous le sceau de l’incohérence et de l’incrédibilité totale ? Car d’être si grosses, les ficelles semblent des cordes dans ce roman qui s’avère vite infréquentable. Si l’on peut s’efforcer de faire fi de l’invraisemblable en faisant semblant de croire que, dans une même famille, il soit possible de faire coexister une créatrice de mode épaulée par Inés de la Fressange, une heureuse gagnante au loto devenue millionnaire, un aventurier dévoré par un crocodile, une universitaire de renom, et, tant qu’on y est, le fils illégitime de la reine d’Angleterre, peut-on supporter, goutte d’eau faisant déborder un vase déjà bien plein, l’ajout ahurissant d’un enfant de dix ans surdoué et membré comme un adulte, dont les facultés mentales permettent de communiquer par télépathie avec tout être de la planète ? Non, dans une immense bonté, je ne m’acharnerai pas et ne remuerai pas le couteau en décrivant par le menu les aventures grotesques de ces personnages ridicules que le bon sens aurait dû m’inciter à abandonner sur le seuil de la première page. Je n’insisterai pas davantage sur l’extrême pauvreté du langage utilisé, constamment saturé de stéréotypes. Pancol ferait presque peine lorsqu’elle tente de maladroitement restituer les mots qu’elle considère comme étant ceux des jeunes actuels par la bouche du jeune Tom, ou ceux qu’elle considère comme étant ceux, anglicisés à souhait, du business et du monde brillant des start-up par la bouche de l’ambitieuse Hortense Cortés, la véritable héroïne de ce pitoyable roman-feuilleton.

A l’instar de l’essence des personnages, celle de l’écriture, d’une linéarité des plus totales, est d’un vide sidéral et sidérant, d’une platitude sans nom, aussi creuse que les slogans des T-shirts créés par Hortense, aussi consternante que les phrases répétées comme des maximes par sa petite sœur Zoé. Nous assistons, en somme, à une véritable et radicale débâcle de l’intellect, à une atterrante et atroce démission de l’écriture.Affaiblie à l’extrême, celle-ci n’est pas même en état de prendre en charge ce qui lui incombe pourtant, à savoir le traitement de l’espace et du temps. Pour pallier ses propres défaillances, l’auteur est parvenue à mettre en place un stratagème des plus ingénieux : c’est le fameux Junior, enfant prodige quasi-extraterrestre qui permet à la narration de se déplacer et de librement voguer sur l’espace-temps nécessaire à la progression de l’histoire…

Je pensais que, faute d’espoir, il m’était impossible d’être déçue : si je dois adresser un remerciement à Katherine Pancol, c’est au moins que de m’en avoir démontré le contraire, et de nous avoir ici rappelé que la chute vers le bas est infinie. C’est promis, je cracherai s’il le faut : j’arrête dès aujourd’hui et à tout jamais Pancol. Et je le jure devant témoins : la prochaine fois qu’une sombre envie de la sorte vient à me reprendre, j’opterai pour un vrai paquet de bonbons, si possible tard un soir où je sais devoir me lever tôt au matin.

(Trois baisers.Katherine Pancol. Editions Albin Michel : 2017. 855 pp.)

 

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