On reconnaît le bonheur au bruit qu’il fait en s’en allant – Marie Griessinger

 

Cette lecture s’annonçait pourtant bien mal… Pour de bien obscures raisons, ce livre, emprunté à la va-vite à la bibliothèque, ne me disait rien qui vaille. Etait-ce pour son long titre sous forme de phrase, derrière lequel je n’avais pas lu le clien d’oeil au vers de Jacques Prévert,  m’évoquant, à ma grande crainte, ceux de Pancol voire de Martin-Lugnand et  ne laissant ainsi pas franchement présager de grande aventure littéraire ? Etait-ce pour sa brièveté qui me semblait peu propice à une lecture en profondeur ? Toujours est-il que ce livre, je l’avais lamentablement laissé enfoui tout l’été durant au fond d’une pile d’autres, ne trouvant ni l’envie ni le courage d’en entamer la lecture, que je me trouvais mille motifs de différer sans cesse. En cette fin d’été pourtant, cherchant un roman plus léger que ceux lus précédemment à me mettre sous la dent, je m’emparai finalement, quoi que sans trop y croire, de celui-ci.

Force m’est de reconnaître à présent que les raisons de mon délaissement étaient toutes des plus mauvaises. Non seulement ce livre est radicalement opposé à  toute forme de frivolité littéraire, mais bien plus que cela : il s’est immédiatement révélé être une pure pépite, et une vraie révélation, qui plus est, pour cette auteure qui publie là son premier roman. Dans cette fiction à forte inspiration autobiographique, Marie Griessinger livre en pâture au lecteur l’impitoyable descente aux enfers de son père dont le texte rapporte la progressive dégradation, l’inexorable détérioration infligée par une grave maladie neurologique, contre laquelle le combat est implacablement perdu d’avance. C’est de la douleur dont il est donc question d’un bout à l’autre de ce roman : non seulement celle de Jean-Michel, ce père malade, déclinée à la fois physiquement et moralement, mais aussi celle qui irradie l’entourage de ce dernier, et tout particulièrement, celle de son épouse et celle de sa fille, Marie, qui prend en charge la narration. Nous sommes donc d’emblée installés dans le royaume de la souffrance intime, pataugeant comme la narratrice, dans les marécages de l’injustice du malheur. Et l’intimité règne d’autant plus en maître sur ce court récit, que la forme choisie est précisément celle de l’écriture du cœur par excellence : pour parler d’elle, de son père, et de toutes ces souffrances conjuguées, l’auteure a en effet choisi le maillage du journal intime. Mais si elle en a respecté les règles de présentation, ne consacrant pas plus qu’une page ou deux à la description d’un événement, prenant soin d’en indiquer au préalable la date et le lieu, elle a toutefois pris le parti de s’affranchir totalement de ses exigences de linéarité temporelle. C’est à un journal intime totalement disloqué d’un point de vue chronologique que nous avons affaire : telles des feuilles qui, arrachées, se seraient vues éparpillées et réordonnées de façon toute aléatoire, l’histoire de Jean-Michel ainsi reconstituée se lit dans le désordre le plus complet, nous invitant à naviguer dans un perpétuel va-et-vient entre l’avant et le présent de la réalité dictée par la maladie, entre l’éblouissement des jours paisibles auxquels l’oeuvre de réminiscence donne des allures d’Eden, et la grisaille d’un présent désenchanté privé de toute promesse d’avenir. Cette désarticulation temporelle n’a donc rien de fortuit ni de gratuit : c’est grâce à ce procédé que nous ressentons de plein fouet la fêlure sur laquelle se construit tout le texte, l’incompréhensible violence de la scission définitive entre le bonheur passé et la souffrance présente.

Mais qu’on ne s’y trompe pas : ce livre, pourtant poignant à nous faire verser des larmes, n’est ni un livre triste ni un livre accablant. Bien au contraire, les mots sont tous des poings tendus contre la défaite, contre la désespérance. Car la force  de cet hommage vibrant de cette fille à son père qu’elle voit progressivement plonger dans le mutisme, la paralysie et l’amnésie, c’est d’affirmer sans détour que le bonheur est toujours tapi au sein même de la tristesse, et que, si les moments de joie remémorés sont toujours auréolés du halo de la nostalgie, les larmes ont de même toujours un peu le goût sucré du bonheur.

« J’oublie. Je me souviens. J’ai la tristesse cachée derrière la joie. » (p.169)

Enserrés dans ces quelques pages, survivent et palpitent, au milieu du malheur qui couvre de son ombre tout le présent,les fantômes de tout ce qui a fait de la petite fille Marie, la femme, mère à son tour, qu’elle est devenue : au-delà et au travers du fil narratif déroulant l’histoire de Jean-Michel, se greffent celui de l’histoire du couple que forment ces parents, et celui de l’enfance de Marie sur laquelle son père a constamment veillé. Avec des mots simples, avec des phrases courtes et comme essentielles, l’auteure parvient à nous faire saisir le caractère inconditionnel de l’amour qui a toujours existé entre ses parents. Elle magnifie ainsi l’incommensurable et toute pudique tendresse de son père à l’égard de sa mère, le courage et la pugnacité de cette dernière dans son combat quotidien face à la maladie grandissante de son époux, son acharnement à maintenir un semblant de normalité  dans le tourbillon de la décadence, à ne jamais s’avouer vaincue face au verdict de l’impuissance. Et cela fonctionne à merveille : la plume de Marie Griessinger rend ses parents magnifiques, tout aussi magnifiques dans le récit passé de leurs amours balbutiantes – dans de lointaines contrées exotiques dont l’aspect paradisiaque ne fait que refléter l’éblouissement de leur passion-, que dans la narration présente de leur fin de vie en décombres où luit encore l’étincelle et la beauté de leur amour.

Dans une écriture où chaque mot se fait poésie, où par la grâce et la puissance de ses métaphores, le lecteur reste prostré dans un état oscillant entre l’hypnose et l’extase, l’auteure recompose et retranscrit fidèlement la douleur et la peine de son père, ce mal qui ronge son corps et se mue en une sorte de rage née de l’impuissance à être ce qu’il est toujours, cet homme solaire et séduisant qui a fait naître tant d’amour autour de lui. C’est avec peu de mots, en ne s’attardant que sur l’essentiel c’est-à-dire l’impalpable, l’infime des gestes et des regards, que Marie Griessinger fait surgir et rayonner la beauté de ce père qui fut souvent taciturne et parfois même  rude dans son enfance, mais dont l’amour perle, comme une évidence et sans fracas, de ses tendres maladresses.

Nous n’entendrons pas, dans ce texte pourtant bouleversant, les cris du déchirement, ni les sanglots de la plainte : nous verrons les mains qui se frôlent, les corps qui se portent, les visages qui se détaillent. Puisant l’émotion à sa source, c’est à travers toutes ces petites choses que cet exceptionnel roman de l’intime nous fait constamment franchir les frontières qui délimitent la douleur de voir les jours heureux s’en aller et le bonheur de retrouver les joies qu’ils contenaient et qui n’avaient pudiquement jamais été nommées. Ce texte qui, semblable aux mirages les plus tenaces, suscite à la fois attraction et malaise, dans une sublime apothéose de l’émotion la plus vibrante, repeuple de ses mots calmes et sereins le territoire désertique de l’enfance à jamais déchue,. Avec l’argile de la tristesse, c’est la figure de la sagesse qu’il façonne ainsi patiemment.

« J’ai appris qu’il ne faut pas attendre.

   Les regrets de demain sont déjà dans la terre en petites graines fécondes. C’est de nos doigts qu’ils ont glissé. » (p. 149)

(On reconnaît le bonheur au bruit qu’il fait en s’en allant. Marie Griessinger. Editions Albin Michel : 2015. 189 pp.)

 

 

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