L’avis bidon – Cirque La Compagnie

 

Août 2017, Festival International de Théâtre de Rue, Aurillac (15)

Dernier spectacle vu lors du festival d’Aurillac et pas des moindres : « L’avis bidon ». Véritable ode aux familles bancales ou déglinguées et à l’amitié « à la vie, à la mort ». Un hymne à l’âme de l’enfance aussi.

Le temps a passé depuis ce petit moment de grâce et il est difficile de mettre les jolis mots qui exprimeraient avec précision cette multitude de sensations vécues en une heure, il y a cinq semaines exactement ! Aujourd’hui, il reste un souvenir un peu flou du spectacle dans son ensemble mais il reste aussi un vrai sourire au milieu de la figure, un de ceux qui fait mal tellement on n’arrive pas à le défaire, un de ceux qui rend la vie plus belle. Il reste aussi le trouble inattendu de certains instants comme suspendus, presque irréels. Il reste le souvenir d’une envie que cela ne s’arrête jamais, que cela continue, encore et puis encore…

Parce que ce spectacle est un vrai beau spectacle de cirque actuel. Quatre jeunes hommes arrivent sur la piste en bleu de travail, prêts à en découdre. Ils installent, réparent, défont, jouent avec le public. Le spectacle a-t-il commencé ? On essaie de tout voir, de tout deviner mais c’est impossible : cela va trop vite, il y en a dans tous les sens. Et puis les choses s’installent, la musique démarre, leurs costumes changent… La magie opère. Ils se jouent de nous ou d’eux-mêmes. Ils sont drôles et émouvants ; ils racontent avec leurs corps sans cesse en mouvement, tout en force lorsqu’il s’agit de nous faire voir comme c’est merveilleux un homme qui vole dans le ciel avec une planche coréenne ou un mât chinois ; tout en légèreté quand ils choisissent de danser avec leurs bidons : oui, la poésie peut se nicher dans des recoins insoupçonnés.

Mais ils racontent aussi grâce à la musique : à travers les (très bons !) morceaux choisis et à travers ce qu’ils chantent, cette bande originale donnant plus de puissance évocatrice à ce que ces quatre garçons veulent nous faire sentir.

Parce que… Que veulent-il nous dire ces quatre compagnons de route, finalement ? Veulent-ils réellement nous dépeindre leur idée du monde qui les entoure ? Ou veulent-ils surtout témoigner de la nécessité de faire avec l’autre, d’être avec l’autre, de sentir et ressentir, de laisser le cœur et le corps exprimer ce que les mots ne peuvent pas toujours exprimer ? Impossible de le savoir. Alors, acceptons simplement de ne pas toujours donner un sens à tout ce qui se passe sous nos yeux. Laissons-les continuer de nous émerveiller encore, et puis encore… Et que cela ne s’arrête jamais.

 (L’avis bidon. Cirque La Compagnie. Metteur en scène : Alain Francoeur. 2017)

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Le défi de l’été… On continue!

Non pas quatre mais cinq participants! Il aime faire durer le plaisir, SEB. Et si j’ai bien compris… D’autres articles du défi devraient arriver les jours ou semaines à venir. Alors, qu’en a-t’il pensé lui de ce défi ? Pour le découvrir, cliquez ici ou sur « le défi du trimestre » dans le menu.

Le défi du sixième trimestre OU Le défi de l’été

Une saison qui se termine signifie pour nous un nouveau défi relevé!! Nous sommes quatre à nous être plongés dedans et, vous allez le voir, chacun de nous se l’est approprié à sa façon. Et c’est cela qui est chouette. Se laisser la liberté de changer un peu les règles ou leur donner un sens nouveau. Pour le découvrir, cliquez ici ou sur « le défi du trimestre » dans le menu.

Retour en arrière : Défi du trimestre n°1.

Il est des périodes de la vie où le temps pour soi devient une denrée rare. Ce qui n’enlève rien à l’envie de faire des choses; ce qui pourrait même lui donner une saveur particulière quand on arrive -enfin- à faire ce qui nous tient tant à coeur. Seb a souvent parlé de son désir d’écrire sur le défi du trimestre n°1 mais, happé par un quotidien bien rempli, il avait un peu laissé de côté cette envie-là. Ne serait-il pas un brin persévérant, ce Seb? Aujourd’hui, je vous livre son défi n°1 relevé -OUI, RELEVÉ!- parce que le temps que nous mettons à écrire un article, une chronique ou un défi n’a que bien peu d’importance. Je vous laisse donc découvrir le livre qui a changé sa vie. C’est par ici.

La Jeune Épouse – Alessandro Baricco

 

Difficile d’effleurer par les mots que j’entreprends d’écrire ici ce roman inclassable d’Alessandro Baricco… Difficile d’y apposer une quelconque définition ou d’en dessiner les contours sans crainte d’en briser le charme et l’enchantement, d’en rompre le puissant sortilège auquel celui-ci doit son existence. Car plus qu’une histoire, plus qu’un roman, ce dont nous avons affaire dès les premières pages tient de la sorcellerie du conte, de la magie de la fable, voire de la splendeur des légendes. Déployant une logique interne toute poétique qui n’a cessé de me faire songer, tout au long de ma lecture, à celle du réalisme magique du grand García Márquez, ce texte est une étoffe, un précieux tissu où s’entrelacent sans fin les fils du réel et ceux, brillants, de l’onirique, où combattent sans relâche les lois du prosaïsme et les tensions de l’imaginaire. Et pourtant, si rien n’est vraisemblable ni ne prétend même l’être, nous nous surprenons à croire dur comme fer à ce microcosme familial abracadabrant qui s’ébauche sous nos yeux, à ce fatras farfelu d’histoires imbriquées, aux préceptes de la vie de cette maisonnée qui, pour être baignés d’illogisme voire d’absurde, n’en demeurent pas moins implacables.

L’auteur se plaît à dynamiter sans scrupules toutes les règles de bienséance du réalisme, toutes les conventions de l’illusion romanesque, et ceci se manifeste d’emblée par son refus tenace de nommer ces personnages qui habitent pourtant puissamment le lieu du récit. Ainsi, nous n’aurons pas accès à l’identité de cette jeune fille qui, obéissant à une promesse vieille de trois ans, débarque soudain dans cette famille afin d’en épouser comme convenu « le Fils » et qui, constatant son absence, y attendra, tout le roman durant, son retour. Bien qu’elle constitue l’élément central et déclencheur du récit, elle sera simplement désignée sous le terme de « la Jeune Epouse ». Nous ne connaîtrons pas plus le nom de « la Mère », ni celui du « Père », de « la Fille », ou de « l’Oncle ». Pire : le texte nous dévoilera progressivement des vérités qui nous amèneront à reconsidérer sous un jour nouveau les véritables liens qui unissent ces différents protagonistes. Peu de certitudes, donc, et toutefois, page après page, bribe après bribe, nous connaîtrons tout, et mieux que quiconque, de ces êtres engoncés dans un quotidien immuable, figé et répétitif, et pourtant fourmillant, débordant même, de la mélasse de rêves, désirs et espoirs dont leur chair est faite, tâtonnant dans un présent brumeux avec pour seul guide les éclats fragmentés de leurs passés tous plus démesurés les uns que les autres.

Dans cette maisonnée étrange et en équilibre sur un fil d’irréalité où les existences se déroulent sans heurts et sans cris, dictées et rythmées seulement par le sommeil des nuits inéluctablement redoutées et la fête des repas interminables, les personnages , tels des fragments charnels arrachés à la ligne du temps, s’apparentent davantage à  des ombres qu’à des êtres. C’est tout recroquevillés sur leurs mondes intérieurs opaques qu’ils évoluent en aveugles dans le monde du réel. Leur présent est néant, tout déchirés qu’ils sont entre un passé invariablement cousu de scandaleux secrets et la folie d’un avenir fantasmé.

Mais ces ombres ont un corps, et c’est là tout le paradoxe que s’échine à savamment déployer l’auteur tout au long du roman : bien que chacun des membres de cette famille improbable soit marqué du sceau de l’immatérialité, bien que le cours de leurs vies soit auréolé d’onirique et nous apparaisse sans cesse comme purement surréel, ces songes personnifiés sont des plus incarnés. Car le corps constitue le pilier narratif qui empêche l’effondrement de ces existences à la dérive, la thématique omniprésente sur laquelle se focalisent les secondes du présent. Il en est le moteur vital, le ressort permettant d’animer et de donner vie à ces marionnettes hors du temps et des choses. Sans doute est-ce le sens qu’il faut attribuer à l’importance narrative accordée au sommeil, aux postures, aux repas. Sans doute est-ce pour cela aussi que les paroles elles-mêmes, prononcées entre les murs de cette demeure, sont conçues comme des émanations, des manifestations voire des productions matérielles du corps, chosifiées au point que, dans cet étrange univers textuel, les mots flottent, palpables, et peuvent être enfermés si besoin dans des tiroirs, dans des bagages…

Mais le talent de Baricco va plus loin que celui, déjà immense, qui s’exerce dans la sphère diégétique : il se manifeste aussi dans sa miraculeuse capacité à faire de la narration elle-même un support d’écriture et de lecture. Car en effet, s’il y a bien un « je » qui traverse de part en part ce récit démesuré, celui-ci, en perpétuel mouvement, n’est jamais là où on l’attend. Glissant de personnage en personnage, nous échappant sans fin, nous ne pouvons le saisir d’une main ferme. Tantôt attribué à « la Fille », tantôt à « la Jeune Epouse », à d’autres moments au « Père », ce « je » s’accapare parfois de l’auteur lui-même, qui prend en charge la narration pour, en véritable artisan, expliquer par le menu les difficultés de sa tâche, faisant de l’acte d’écriture lui-même le sujet de notre lecture. S’ensuit alors un délicieux jeu de cache-cache entre le lecteur et l’auteur, jeu qui, loin de nous perdre ou de troubler notre plaisir de lecture, a pour effet d’enchanter et d’ensorceler encore davantage ce récit déjà vibrant de poésie. Dans une logique métatextuelle, l’écriture nous donne ainsi à voir les dessous de l’écriture, à savoir l’outil et le matériau. Et ce procédé s’inscrit par ailleurs pleinement dans la volonté qui détermine l’ensemble de l’oeuvre : celle de détruire minutieusement – et jusqu’au dernier –  les codes de l’illusion réaliste propres au roman traditionnel. Alessandro Baricco construit ainsi son récit en même temps qu’il le déconstruit.

Mais si l’histoire est d’emblée désignée par le narrateur-auteur comme fictive, l’inverse est tout aussi vrai, dans la mesure où l’auteur ainsi représenté ne se limite pas à n’apparaître que comme le vecteur de l’écriture, mais il est également conçu comme un personnage à part entière. Pourvu de ses propres états d’âme, de son propre mystère, rongé par ses propres rêves et désillusions, il a de fait aussi une existence dans cette fiction, une existence à égalité avec celle des personnages, et donc une existence fictive.

Dans ces vies croisées que sont celle de l’auteur-narrateur et celles de ses êtres de papier, prédomine la thématique de la féminité, et plus justement celle de la traduction corporelle de la féminité. Découlant de cette dimension, la sexualité est dans ce texte toute-puissante et, même crûment évoquée, elle a toujours ici des relents de sacré. Elle apparaît, en somme, dans ce roman comme la conclusion logique et naturelle de l’importance fondamentale qui y est accordée au corps. Que celui-ci soit malade, comme c’est le cas du « Père », estropié dans le cas de « la Fille », ou sublimé dans dans celui de la grande séductrice qu’est « la Mère » à la beauté inquiétante, tous se réalisent, se détruisent ou se dépassent  par le prisme de la sexualité, à laquelle le récit semble conférer des pouvoirs à la fois sauvages et ineffables.

On ne lit pas vraiment ce livre, on y flotte, on se coule dans une atmosphère dont les éléments chimiques qui la composent n’obéissent qu’aux lois qui leur sont propres. On embrasse, on étreint l’histoire incroyable et toute délirante de cette famille qui n’en est, au fond, pas une, comme on capturerait dans des filets hésitants les fragiles papillons que sont leurs songes, veinés de terreurs et de passions. Car il ne faut pas s’y méprendre : c’est bien ainsi qu’est écrit l’ensemble de ce fabuleux texte : à l’encre des songes, dans ce langage fou et poétique qui est à la fois la langue la plus étrangère qui soit, et l’émanation la plus tangible de ce qui nous est le plus proche.

(La Jeune Épouse. Alessandro Baricco. Éditions Gallimard : 2015. 251 pp.)