Continuer -Laurent Mauvignier

 

« Continuer », voilà le mot d’ordre que semble lancer l’existence tout entière du personnage central de ce roman dont la charge émotionnelle m’a littéralement traversée, et même transpercée.

Continuer, c’est ce que s’est obstinée à faire, ou tenter de faire, Sybille, cette femme qui vient de quitter son mari Benoît et la vie parisienne qui allait avec, et que nous trouvons au début du récit seule avec son fils adolescent Samuel, comme emmurée dans le morne quotidien que lui offre piteusement sa nouvelle vie à Bordeaux. Continuer, c’est déjà ce qu’elle avait entrepris de faire lorsque, dans sa jeunesse, alors qu’elle vivait un amour flamboyant, qu’elle était vouée à un brillant avenir de chirurgien, elle, la modeste fille d’immigrés russes, qu’elle venait d’écrire un roman sur le point d’être publié, son amant avait perdu la vie dans l’attentat du métro Saint-Michel. Continuer, c’est encore l’option dans laquelle elle se jettera plus tard, à corps perdu, lorsque, mariée sans illusion à ce Benoît dont elle ne sera jamais parvenue à s’éprendre, elle essuiera jour après jour l’amertume des  trahisons adultérines de ce dernier. Femme défaite d’avoir assisté impassible à l’effondrement progressif des espoirs qui la portaient, défaite d’avoir tant échoué à maintenir l’éclat de ses rêves un à un inéluctablement dissipés, Sybille nous apparaît dans les premières pages comme la somme de ses blessures passées et pansées, perdue au milieu d’un présent tout aussi terne et éteint. Car le nouveau départ occasionné par sa rupture récente n’est pas pour Sybille une réconciliation ni même une revanche sur la vie : une fois de plus, elle semble simplement inscrire l’événement dans l’absurde continuité de sa douloureuse chute.

Imbriquée dans ce contexte, l’intrigue commence sur le récit d’une nuit où Samuel, fils meurtri par la séparation de ses parents et adolescent à la dérive évoluant sur de bien mauvaises pentes, ayant agi sous l’influence de ses amis peu recommandables, se voit arrêté par la gendarmerie pour des faits de petite délinquance.Se met alors en branle le moteur de l’histoire car Sybille va alors faire le choix de ne plus continuer, et, rompant avec le cours désespérant de sa vie, de tout sacrifier pour embarquer son fils dans un long voyage à cheval au fin fond des montagnes du Kirghizistan de ses origines, guidée par la conviction que seul le contact symbiotique avec la nature sera à même de ramener Samuel à des valeurs d’amour, de partage et de fraternité lui permettant de s’ouvrir à l’âge adulte de façon plus sereine.

Ce voyage, ainsi conçu comme une bravade, comme un pied de nez aux mesquineries de la vie, sera l’occasion pour cette mère ensevelie sous les ruines de ces espoirs défunts et pour ce fils symboliquement à l’abandon, de se retrouver et surtout d’extraire l’essence de leurs êtres respectifs afin de se reconstruire un semblant d’existence. Si ce périple fondateur ne sera pas exempt d’obstacles et de heurts, la grande beauté de sa narration réside précisément dans la force de son obstination, celle de toujours « continuer », envers et contre tout, dans un élan devenu positif.

J’ai été totalement et immédiatement éblouie, conquise par cette magnifique ode à l’amour maternel, et de façon sous-jacente, à l’amour tout court, par cette écriture épurée qui, comme effarouchée, ne semble n’effleurer que du bout des doigts ces personnages, dont elle a toutefois la magie d’en restituer les contours les plus justes. J’ai été subjuguée par la construction de l’intrigue qui, démarrant tout en douceur, avec même une certaine mollesse, finit par s’emballer et acquérir un rythme digne des intrigues policières. J’ai été foudroyée par l’émotion brûlante qui se dégage de chaque instant, même minime, dont le périple de cet étrange duo nous rend témoin, par cette capacité singulière de faire surgir des paysages fascinants et presque inquiétants du  Kirghizistan, comme d’un miroir, les reflets éparpillés de l’âme de ces personnages en errance.

Si cette histoire inspirée d’un fait divers  ne nous semble jamais vraiment étrangère, c’est sans conteste grâce au merveilleux talent de l’écriture de Laurent Mauvignier que j’ai eu le bonheur de découvrir par ce livre. Car si les mots sont simples et comme nus, si l’auteur affiche la volonté de ne pas se départir du présent de narration, les sentiments, eux, sont complexes, volatiles et troublants. L’identification se fait avec d’autant plus de facilité que la majorité des verbes sont portés par un « on », par cet ambigu pronom personnel qui nomme et tout à la fois destitue son sujet de toute identité précise. Ce « on », que l’on reçoit en plein visage tout au long du récit, désigne tout autant cette mère et ce fils qui se cherchent l’un comme l’autre, que la potentialité d’un « nous » incluant le lecteur.

Subjuguée, je l’ai été de la même manière par la confondante maîtrise de la temporalité dont Laurent Mauvignier fait brillamment preuve d’un bout à l’autre de son œuvre. Si la linéarité de l’histoire rapportée est fondamentale, celle-ci se voit perturbée et trouée par mille verticalités, par mille incursions dans le temps intime des personnages, celui de leur vécu qui, comme un fardeau, pèse sur le dos du présent narratif, l’obligeant à de multiples contorsions.

Miraculeux condensé de grâce littéraire, ce beau roman porte en lui, en un mot, la force radieuse de ceux que l’on a le sentiment d’avoir lu dans un souffle, de ceux qui se gravent immédiatement en vous et y résonnent longuement, d’un son à la fois pur et grave.

(Continuer. Laurent Mauvignier. Editions de Minuit : 2016. 239 pp.)

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