Le musée de l’Innocence – Orhan Pamuk

« Le Musée de l’Innocence », c’est avant tout, portée par le souffle d’une écriture de laquelle émane une rare élégance, une majestueuse, une grandiose histoire d’amour. Ce long récit nous fait parcourir trente années de l’existence d’un homme, Kemal, qui, du jour de sa rencontre avec la jeune Füsun jusqu’au terme de sa vie, n’aura de cesse de se consumer du feu d’une passion obsessionnelle pour cette dernière. Le début de l’histoire coïncide avec le début de cet amour qui s’ébauche au coeur de la turbulente Istambul des années 70, en proie à de profondes mutations sociales et culturelles. Kemal, qui prendra en charge la narration durant la quasi-totalité du récit, est alors un homme riche et influent, évoluant dans un cercle d’amis ambitieux n’ayant d’yeux que pour l’Europe, considérée comme l’unique modèle de modernité à suivre. Bien que promis à Sibel, ce trentenaire tombe, au détour d’une rencontre toute fortuite, fou amoureux de la modeste vendeuse Füsun, cousine éloignée dont il avait oublié jusqu’à l’existence. Pendant quelques semaines, ces deux personnages connaîtront une véritable passion charnelle, passion à laquelle Füsun décidera de mettre fin, suite aux fiançailles entre Kemal et Sibel. L’intensité du récit redouble à ce moment-là : Kemal s’engage dans une lutte acharnée à la fois contre lui-même et contre les préceptes dictés par la société. Car jamais celui-ci ne renoncera à cet amour arraché, ni lorsque Sibel finira, de guerre lasse et comprenant qu’elle ne pourra jamais avoir de place dans son cœur, par le quitter, ni même lorsque Füsun, marquée par le sceau infamant de la virginité perdue, sera mariée par sa famille au fade Feridun. Huit années durant, inlassablement, Kemal viendra dîner chez les parents de Füsun, guidé par le désir impérieux de voir la seule femme qu’il ait véritablement aimée. En consolation de son amour perdu, il va alors, tel un collectionneur, se mettre à dérober, à chacune de ses visites, des objets appartenant à Füsun ou à sa famille, des objets s’élevant progressivement au statut de fétiches et qui, à terme, formeront les précieuses pièces de ce « musée de l’innocence » qu’il fondera au terme de sa vie.
Ce roman, dont l’intrigue ainsi ébauchée en quelques lignes, peut, peut-être, sembler mièvre ou caricaturale, ne l’est en rien. Car ici, malgré les multiples épanchements sentimentaux, jamais le pathos ne prête à sourire, jamais ne sont forcés les traits de l’engouement amoureux ni ceux de la souffrance du cœur, qui résonnent au contraire comme une grande vérité. À la grandiloquence que la teneur diégétique laisserait attendre, Orhan Pamuk oppose l’humilité de ses personnages, s’écartant ainsi de toute auto-complaisance de la part de ces derniers, de toute sublimisation de leurs peines. Tout aussi paradoxalement, les sinuosités narratives et les longueurs ne génèrent nul ennui, mais ne font inversement qu’accroître la force et le poids de la langueur présente dans chacun des instants relatés. Ce rythme qui ralentit souvent pour mieux s’appesantir, ces descriptions qui regorgent de détails, n’ajoutent que davantage de véracité à la lourdeur des atmosphères et à la prégnance de l’oppression vécue par cet homme qui suffoque de ne pouvoir donner vie à ses désirs. C’est avec beaucoup de subtilité que l’écrivain parvient à inscrire cet amour inconditionnel dans une perspective où, face à l’être désiré, l’érotisme rejoint la sacralisation. Si nous percevons à chaque page combien l’attraction qu’exerce physiquement Füsun sur Kemal est une force qui dépasse ce dernier, nous ressentons tout autant l’immensité de la puissance intrinsèque de cette femme dont le tempérament tout comme les pensées, quoique toujours énigmatiques, cachent une densité rare. Le lecteur, placé dans la position de Kemal, ne peut qu’être littéralement subjugué par cette superbe femme tout en mystère.
Si ces trente années rapportées sont aussi celles d’une Turquie en ébullition, parfois même déchirée, les événements extérieurs, telles des vaguelettes, ne semblent qu’à peine effleurer le fond de ces personnages dont l’espace-temps ne rejoint jamais vraiment celui de l’Histoire. Constamment comme décalé, ce couple qui durant huit années n’en sera plus un, tout accaparé par ses tensions internes, vivra comme en sourdine le bruyant spectacle des crises politiques et sociales du pays. S’il est constamment question de la place de la femme – et en particulier de l’impact social de la perte de la virginité – , des conventions, des pressions de l’entourage, de l’inéluctable scission de la société stambouliote, dans un paysage économique en pleine recomposition, parmi cette foule bigarrée que nous croisons dans ces rues d’Istambul, ce ne sont qu’eux, Kemal et Füsun, et rien qu’eux, que nous cherchons sans relâche des yeux, par eux, comme mordant notre chair, que nous vivons et ressentons l’obsession teintée de dépit, le tourment mêlé à la rage de faire advenir ce qui n’était pas prévu d’advenir.
Cet amour prend des allures révolutionnaires. Semblable à une rébellion intime, il brave tous les interdits de la sphère sociale dans laquelle il s’inscrit. Car bien que rien ne l’y prédestine,sans le revendiquer ni même le choisir, Kemal brise les tabous sociaux en s’amourachant d’une femme dont la condition n’égale pas la sienne. Il brise de même ceux de la famille en jetant son dévolu sur une cousine, toute éloignée soit-elle. Il rompt aussi avec les codes de la virilité de son pays en ravalant son orgueil et se résolvant à quémander, dîner après dîner, des miettes d’une passion abandonnée au passé.
Mais « Le musée de l’Innocence » n’est malgré tout pas seulement une histoire d’amour : c’est aussi et peut-être surtout un roman qui, magistralement, traite du rapport au temps, du rapport aux choses, et, en définitive, du rapport entre le temps et les choses. La manie obsessionnelle de Kemal consistant à dérober furtivement, pour les accumuler, des objets qu’il considère comme porteurs de l’essence des situations vécues avec Füsun, nous projette sur un terrain bien plus métaphysique. Ce qui, au début du roman pouvait nous apparaître comme une étrange marotte, ces larcins compulsifs et culpabilisants finissent par occuper le devant de la scène diégétique, jusqu’à ce que nous comprenions à la toute fin que ces élans irrépressibles ne constituent ni plus ni moins que la finalité même de l’oeuvre, que sa véritable raison d’être.
Car ce que Kemal cherche désespérément à soustraire, c’est bien moins des objets anodins du quotidien de sa belle que des parcelles du passé volées au temps lui-même. Nous saisissons alors que ce que ces choses renferment, ce n’est pas seulement le souvenir des événements, mais une formidable capacité à restituer ces événements, à réactualiser dans un présent différé le passé des moments heureux. Toute tragique cette histoire soit-elle, c’est grâce à cette présence immuable des objets que le bonheur peut perdurer, que le temps vécu comme une fuite perpétuelle finit par démissionner et céder la place à un temps essentiel et figé, celui précisément que l’on ne peut frôler et effleurer que dans l’obscurité des musées. Le musée de Kemal, empli des choses touchées par Füsun, revêt alors le mysticisme des lieux sacrés, tout en restant obstinément profane.
Sans doute est-ce grâce à cette dimension quasi philosophique que cette histoire d’amour n’est jamais véritablement parfumée d’eau de rose, que les réticences de Füsun ne s’apparentent jamais à de simples minauderies. Ce livre est, au fond, celui d’un homme qui, comme tout un chacun, après avoir connu le bonheur suprême, refuse de se rendre, et se lance dans un terrible combat contre l’insensibilité des jours qui filent, en usant des seules pauvres armes qui restent à sa disposition. Dans son entêtement à se détacher du temps historique, dans son obstination à ancrer dans la matérialité des choses l’éternité du bonheur, ce que ce fragment de vie distendu et retors nous enseigne, c’est que le temps intime, doté d’une horloge qui lui est propre, constitue le repère essentiel de tout être humain.
C’est pourquoi, au fond, quel que soit le bout par lequel on tente de saisir ce vaste roman, c’est la lumière de la nostalgie que l’on voit briller, s’immisçant dans chaque recoin narratif. Loin de cette histoire d’amour impossible, loin de cette société dont les violences, des plus affichées aux plus sournoises, s’exhalent de chaque pore, le lecteur ne peut toutefois être insensible à l’universalité de ce sentiment qui fait luire la grandiosité du désordre sentimental de Kemal : je veux parler là de cette viscérale et sourde douleur infligée par le poignard du temps, cette cicatrice à elle seule capable de recouvrir les épaules du passé de la réconfortante cape de l’éternité.

(Le musée de l’Innocence. Orhan Pamuk. Editions Gallimard : 2011)

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