L’Alcazar, l’envers d’un music-hall – La compagnie Chap’ de Lune

 

 

Août 2017, Festival International de Théâtre de Rue, Aurillac (15)

Imaginez une tente militaire, vous savez… Une simple tente militaire kaki, rectangulaire, sans âme, presque triste pourrions-nous dire. Imaginez cette tente et rajoutez-lui un nom quelque peu énigmatique « L’Alcazar » fait de belles lettres rouges et dorées. Rajoutez-y aussi d’étranges fenêtres ou ouvertures, difficile à dire. Et attendez. Le spectacle va bientôt commencer… Une drôle de créature arrive, une vieille dame en marionnette qui vient introduire l’histoire à venir et qui invite à prendre place : il est temps pour vous de choisir votre vanterne, plus ou moins discrète, plus ou moins grande, plus ou moins de face, plus ou moins près des personnages.

Déjà inhabituel comme procédé, ne trouvez-vous pas ?

Et puis… Et puis… Laissez-vous emporter par la magie du décor car vous allez en avoir plein les mirettes : il y en a partout. Des dessous, des valises en carton, des fioles à peine cachées, un phonographe, des plumes et de belles robes de soirée, un petit guéridon et son broc de toilette, quelques miroirs pour se maquiller… Et tant d’autres petits détails dissimulés. Avant même les premiers mots prononcés, la poésie est présente dans chaque recoin de cette simple tente militaire. Et plus encore que tout cela si vous choisissez bien votre emplacement : il y a cette odeur indéfinissable ; l’odeur que vous imaginez parfaitement être celle d’une loge de cabaret en mille neuf cent quatorze. Oui, vous venez de faire un bond en arrière d’un siècle sans même vous en être aperçu.

Elles sont trois. Trois artistes de music-hall.

Il y a LA BASTIENNE ; la femme forte et respectée qui cache ses fêlures grâce à sa voix et son rire puissants, qui impose sa vision du monde à l’aide de sa canne dont elle a de plus en plus de mal à se séparer tant les douleurs physiques l’oppressent mais qui est encore capable de prouesses techniques. La Bastienne, qui n’arrive pas à choisir entre une vie de liberté, de débauche et l’envie d’être une « Madame ».

Et puis il y a la russe IRINA, la frêle et fragile Irina, celle à qui l’on se confie, celle qui a connu la misère et le désarroi mais qui ne s’avoue jamais vaincue et qui est capable de tout tenter pour se sentir reconnue : Irina excelle dans le jeu de pantomime, Irina danse telle une Loïe Fuller aux voiles blanches oniriques, Irina ensorcelle les cœurs quand elle chante avec son accordéon.

LOLA, elle, est une remplaçante et a la merveilleuse naïveté des débutantes. Elle les rêve, les paillettes, les plumes et autres flonflons. Elle les admire ses camarades de jeu, celles qui –tout du moins au début- ne se privent pas de se gausser de sa gaucherie, pour ne pas dire de sa niaiserie. N’ont-elles pas remarqué que c’est surtout la peur de mal faire qui donne cette impression de maladresse ? Mais au-delà de la peur, Lola est sans doute la plus forte face à l’adversité. En tout cas la plus dans la réalité de l’instant.

Elles sont belles ces femmes qui se débattent comme elles peuvent sur scène comme dans leurs vies : elles luttent contre la violence et la force des hommes, contre la douleur et l’image d’un corps vieillissant toujours trop vite pour les spectateurs, contre les idées reçues, contre l’enfermement. Elles sont simplement belles et vivantes.

Elles sont trois, comme le nombre de tableaux : là est l’autre particularité de cette représentation. L’envers du décor avant le spectacle, pendant le spectacle et après le spectacle. Véritable mise en abyme qui met en lumière le fil si ténu entre le réel et l’imaginaire, entre l’acteur et le spectateur, entre ce qui est montré et ce qui est caché. Mais finalement, qui est le plus impudique dans cette histoire ? Celle qui se dénude sans gêne ou le (la) spectateur (trice) qui joue presque le rôle de voyeur ?

Peut-être moi, finalement, celle qui regarde et m’immisce, mais avec une telle délectation que j’en redemande !

 (L’Alcazar, l’envers d’un music-hall. Compagnie Chap’ de Lune. Metteure en scène : Hélène Vieilletoile. 2017)

Le site de l’asso Chap’ de lune consacré au spectacle: c’est ici!

 

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Continuer -Laurent Mauvignier

 

« Continuer », voilà le mot d’ordre que semble lancer l’existence tout entière du personnage central de ce roman dont la charge émotionnelle m’a littéralement traversée, et même transpercée.

Continuer, c’est ce que s’est obstinée à faire, ou tenter de faire, Sybille, cette femme qui vient de quitter son mari Benoît et la vie parisienne qui allait avec, et que nous trouvons au début du récit seule avec son fils adolescent Samuel, comme emmurée dans le morne quotidien que lui offre piteusement sa nouvelle vie à Bordeaux. Continuer, c’est déjà ce qu’elle avait entrepris de faire lorsque, dans sa jeunesse, alors qu’elle vivait un amour flamboyant, qu’elle était vouée à un brillant avenir de chirurgien, elle, la modeste fille d’immigrés russes, qu’elle venait d’écrire un roman sur le point d’être publié, son amant avait perdu la vie dans l’attentat du métro Saint-Michel. Continuer, c’est encore l’option dans laquelle elle se jettera plus tard, à corps perdu, lorsque, mariée sans illusion à ce Benoît dont elle ne sera jamais parvenue à s’éprendre, elle essuiera jour après jour l’amertume des  trahisons adultérines de ce dernier. Femme défaite d’avoir assisté impassible à l’effondrement progressif des espoirs qui la portaient, défaite d’avoir tant échoué à maintenir l’éclat de ses rêves un à un inéluctablement dissipés, Sybille nous apparaît dans les premières pages comme la somme de ses blessures passées et pansées, perdue au milieu d’un présent tout aussi terne et éteint. Car le nouveau départ occasionné par sa rupture récente n’est pas pour Sybille une réconciliation ni même une revanche sur la vie : une fois de plus, elle semble simplement inscrire l’événement dans l’absurde continuité de sa douloureuse chute.

Imbriquée dans ce contexte, l’intrigue commence sur le récit d’une nuit où Samuel, fils meurtri par la séparation de ses parents et adolescent à la dérive évoluant sur de bien mauvaises pentes, ayant agi sous l’influence de ses amis peu recommandables, se voit arrêté par la gendarmerie pour des faits de petite délinquance.Se met alors en branle le moteur de l’histoire car Sybille va alors faire le choix de ne plus continuer, et, rompant avec le cours désespérant de sa vie, de tout sacrifier pour embarquer son fils dans un long voyage à cheval au fin fond des montagnes du Kirghizistan de ses origines, guidée par la conviction que seul le contact symbiotique avec la nature sera à même de ramener Samuel à des valeurs d’amour, de partage et de fraternité lui permettant de s’ouvrir à l’âge adulte de façon plus sereine.

Ce voyage, ainsi conçu comme une bravade, comme un pied de nez aux mesquineries de la vie, sera l’occasion pour cette mère ensevelie sous les ruines de ces espoirs défunts et pour ce fils symboliquement à l’abandon, de se retrouver et surtout d’extraire l’essence de leurs êtres respectifs afin de se reconstruire un semblant d’existence. Si ce périple fondateur ne sera pas exempt d’obstacles et de heurts, la grande beauté de sa narration réside précisément dans la force de son obstination, celle de toujours « continuer », envers et contre tout, dans un élan devenu positif.

J’ai été totalement et immédiatement éblouie, conquise par cette magnifique ode à l’amour maternel, et de façon sous-jacente, à l’amour tout court, par cette écriture épurée qui, comme effarouchée, ne semble n’effleurer que du bout des doigts ces personnages, dont elle a toutefois la magie d’en restituer les contours les plus justes. J’ai été subjuguée par la construction de l’intrigue qui, démarrant tout en douceur, avec même une certaine mollesse, finit par s’emballer et acquérir un rythme digne des intrigues policières. J’ai été foudroyée par l’émotion brûlante qui se dégage de chaque instant, même minime, dont le périple de cet étrange duo nous rend témoin, par cette capacité singulière de faire surgir des paysages fascinants et presque inquiétants du  Kirghizistan, comme d’un miroir, les reflets éparpillés de l’âme de ces personnages en errance.

Si cette histoire inspirée d’un fait divers  ne nous semble jamais vraiment étrangère, c’est sans conteste grâce au merveilleux talent de l’écriture de Laurent Mauvignier que j’ai eu le bonheur de découvrir par ce livre. Car si les mots sont simples et comme nus, si l’auteur affiche la volonté de ne pas se départir du présent de narration, les sentiments, eux, sont complexes, volatiles et troublants. L’identification se fait avec d’autant plus de facilité que la majorité des verbes sont portés par un « on », par cet ambigu pronom personnel qui nomme et tout à la fois destitue son sujet de toute identité précise. Ce « on », que l’on reçoit en plein visage tout au long du récit, désigne tout autant cette mère et ce fils qui se cherchent l’un comme l’autre, que la potentialité d’un « nous » incluant le lecteur.

Subjuguée, je l’ai été de la même manière par la confondante maîtrise de la temporalité dont Laurent Mauvignier fait brillamment preuve d’un bout à l’autre de son œuvre. Si la linéarité de l’histoire rapportée est fondamentale, celle-ci se voit perturbée et trouée par mille verticalités, par mille incursions dans le temps intime des personnages, celui de leur vécu qui, comme un fardeau, pèse sur le dos du présent narratif, l’obligeant à de multiples contorsions.

Miraculeux condensé de grâce littéraire, ce beau roman porte en lui, en un mot, la force radieuse de ceux que l’on a le sentiment d’avoir lu dans un souffle, de ceux qui se gravent immédiatement en vous et y résonnent longuement, d’un son à la fois pur et grave.

(Continuer. Laurent Mauvignier. Editions de Minuit : 2016. 239 pp.)

Le musée de l’Innocence – Orhan Pamuk

« Le Musée de l’Innocence », c’est avant tout, portée par le souffle d’une écriture de laquelle émane une rare élégance, une majestueuse, une grandiose histoire d’amour. Ce long récit nous fait parcourir trente années de l’existence d’un homme, Kemal, qui, du jour de sa rencontre avec la jeune Füsun jusqu’au terme de sa vie, n’aura de cesse de se consumer du feu d’une passion obsessionnelle pour cette dernière. Le début de l’histoire coïncide avec le début de cet amour qui s’ébauche au coeur de la turbulente Istambul des années 70, en proie à de profondes mutations sociales et culturelles. Kemal, qui prendra en charge la narration durant la quasi-totalité du récit, est alors un homme riche et influent, évoluant dans un cercle d’amis ambitieux n’ayant d’yeux que pour l’Europe, considérée comme l’unique modèle de modernité à suivre. Bien que promis à Sibel, ce trentenaire tombe, au détour d’une rencontre toute fortuite, fou amoureux de la modeste vendeuse Füsun, cousine éloignée dont il avait oublié jusqu’à l’existence. Pendant quelques semaines, ces deux personnages connaîtront une véritable passion charnelle, passion à laquelle Füsun décidera de mettre fin, suite aux fiançailles entre Kemal et Sibel. L’intensité du récit redouble à ce moment-là : Kemal s’engage dans une lutte acharnée à la fois contre lui-même et contre les préceptes dictés par la société. Car jamais celui-ci ne renoncera à cet amour arraché, ni lorsque Sibel finira, de guerre lasse et comprenant qu’elle ne pourra jamais avoir de place dans son cœur, par le quitter, ni même lorsque Füsun, marquée par le sceau infamant de la virginité perdue, sera mariée par sa famille au fade Feridun. Huit années durant, inlassablement, Kemal viendra dîner chez les parents de Füsun, guidé par le désir impérieux de voir la seule femme qu’il ait véritablement aimée. En consolation de son amour perdu, il va alors, tel un collectionneur, se mettre à dérober, à chacune de ses visites, des objets appartenant à Füsun ou à sa famille, des objets s’élevant progressivement au statut de fétiches et qui, à terme, formeront les précieuses pièces de ce « musée de l’innocence » qu’il fondera au terme de sa vie.
Ce roman, dont l’intrigue ainsi ébauchée en quelques lignes, peut, peut-être, sembler mièvre ou caricaturale, ne l’est en rien. Car ici, malgré les multiples épanchements sentimentaux, jamais le pathos ne prête à sourire, jamais ne sont forcés les traits de l’engouement amoureux ni ceux de la souffrance du cœur, qui résonnent au contraire comme une grande vérité. À la grandiloquence que la teneur diégétique laisserait attendre, Orhan Pamuk oppose l’humilité de ses personnages, s’écartant ainsi de toute auto-complaisance de la part de ces derniers, de toute sublimisation de leurs peines. Tout aussi paradoxalement, les sinuosités narratives et les longueurs ne génèrent nul ennui, mais ne font inversement qu’accroître la force et le poids de la langueur présente dans chacun des instants relatés. Ce rythme qui ralentit souvent pour mieux s’appesantir, ces descriptions qui regorgent de détails, n’ajoutent que davantage de véracité à la lourdeur des atmosphères et à la prégnance de l’oppression vécue par cet homme qui suffoque de ne pouvoir donner vie à ses désirs. C’est avec beaucoup de subtilité que l’écrivain parvient à inscrire cet amour inconditionnel dans une perspective où, face à l’être désiré, l’érotisme rejoint la sacralisation. Si nous percevons à chaque page combien l’attraction qu’exerce physiquement Füsun sur Kemal est une force qui dépasse ce dernier, nous ressentons tout autant l’immensité de la puissance intrinsèque de cette femme dont le tempérament tout comme les pensées, quoique toujours énigmatiques, cachent une densité rare. Le lecteur, placé dans la position de Kemal, ne peut qu’être littéralement subjugué par cette superbe femme tout en mystère.
Si ces trente années rapportées sont aussi celles d’une Turquie en ébullition, parfois même déchirée, les événements extérieurs, telles des vaguelettes, ne semblent qu’à peine effleurer le fond de ces personnages dont l’espace-temps ne rejoint jamais vraiment celui de l’Histoire. Constamment comme décalé, ce couple qui durant huit années n’en sera plus un, tout accaparé par ses tensions internes, vivra comme en sourdine le bruyant spectacle des crises politiques et sociales du pays. S’il est constamment question de la place de la femme – et en particulier de l’impact social de la perte de la virginité – , des conventions, des pressions de l’entourage, de l’inéluctable scission de la société stambouliote, dans un paysage économique en pleine recomposition, parmi cette foule bigarrée que nous croisons dans ces rues d’Istambul, ce ne sont qu’eux, Kemal et Füsun, et rien qu’eux, que nous cherchons sans relâche des yeux, par eux, comme mordant notre chair, que nous vivons et ressentons l’obsession teintée de dépit, le tourment mêlé à la rage de faire advenir ce qui n’était pas prévu d’advenir.
Cet amour prend des allures révolutionnaires. Semblable à une rébellion intime, il brave tous les interdits de la sphère sociale dans laquelle il s’inscrit. Car bien que rien ne l’y prédestine,sans le revendiquer ni même le choisir, Kemal brise les tabous sociaux en s’amourachant d’une femme dont la condition n’égale pas la sienne. Il brise de même ceux de la famille en jetant son dévolu sur une cousine, toute éloignée soit-elle. Il rompt aussi avec les codes de la virilité de son pays en ravalant son orgueil et se résolvant à quémander, dîner après dîner, des miettes d’une passion abandonnée au passé.
Mais « Le musée de l’Innocence » n’est malgré tout pas seulement une histoire d’amour : c’est aussi et peut-être surtout un roman qui, magistralement, traite du rapport au temps, du rapport aux choses, et, en définitive, du rapport entre le temps et les choses. La manie obsessionnelle de Kemal consistant à dérober furtivement, pour les accumuler, des objets qu’il considère comme porteurs de l’essence des situations vécues avec Füsun, nous projette sur un terrain bien plus métaphysique. Ce qui, au début du roman pouvait nous apparaître comme une étrange marotte, ces larcins compulsifs et culpabilisants finissent par occuper le devant de la scène diégétique, jusqu’à ce que nous comprenions à la toute fin que ces élans irrépressibles ne constituent ni plus ni moins que la finalité même de l’oeuvre, que sa véritable raison d’être.
Car ce que Kemal cherche désespérément à soustraire, c’est bien moins des objets anodins du quotidien de sa belle que des parcelles du passé volées au temps lui-même. Nous saisissons alors que ce que ces choses renferment, ce n’est pas seulement le souvenir des événements, mais une formidable capacité à restituer ces événements, à réactualiser dans un présent différé le passé des moments heureux. Toute tragique cette histoire soit-elle, c’est grâce à cette présence immuable des objets que le bonheur peut perdurer, que le temps vécu comme une fuite perpétuelle finit par démissionner et céder la place à un temps essentiel et figé, celui précisément que l’on ne peut frôler et effleurer que dans l’obscurité des musées. Le musée de Kemal, empli des choses touchées par Füsun, revêt alors le mysticisme des lieux sacrés, tout en restant obstinément profane.
Sans doute est-ce grâce à cette dimension quasi philosophique que cette histoire d’amour n’est jamais véritablement parfumée d’eau de rose, que les réticences de Füsun ne s’apparentent jamais à de simples minauderies. Ce livre est, au fond, celui d’un homme qui, comme tout un chacun, après avoir connu le bonheur suprême, refuse de se rendre, et se lance dans un terrible combat contre l’insensibilité des jours qui filent, en usant des seules pauvres armes qui restent à sa disposition. Dans son entêtement à se détacher du temps historique, dans son obstination à ancrer dans la matérialité des choses l’éternité du bonheur, ce que ce fragment de vie distendu et retors nous enseigne, c’est que le temps intime, doté d’une horloge qui lui est propre, constitue le repère essentiel de tout être humain.
C’est pourquoi, au fond, quel que soit le bout par lequel on tente de saisir ce vaste roman, c’est la lumière de la nostalgie que l’on voit briller, s’immisçant dans chaque recoin narratif. Loin de cette histoire d’amour impossible, loin de cette société dont les violences, des plus affichées aux plus sournoises, s’exhalent de chaque pore, le lecteur ne peut toutefois être insensible à l’universalité de ce sentiment qui fait luire la grandiosité du désordre sentimental de Kemal : je veux parler là de cette viscérale et sourde douleur infligée par le poignard du temps, cette cicatrice à elle seule capable de recouvrir les épaules du passé de la réconfortante cape de l’éternité.

(Le musée de l’Innocence. Orhan Pamuk. Editions Gallimard : 2011)

Le gang des rêves – Luca Di Fulvio

 

Le gang des rêves ou comment un roman se transforme en véritable épopée familiale ! Offert à une cousine il y a près d’un an (et offert par Lecteurs.com pour ma part il y a quelques semaines), il voyage depuis de région en région, d’appartement en fourgon, de caravane en plage bretonne, de maison isolée en camping espagnol et est en train de devenir un lien très fort entre les oncles et tantes, les cousines et petites cousines, les parents, les sœurs. D’ailleurs, au moment où j’écris ces quelques mots, je suis convaincue qu’il est en train d’être lu par au moins deux ou trois membres de ma famille. Oui, ce roman est une véritable découverte, un « coup de cœur » … Que je pourrais dire général car tous ceux qui s’y sont essayés ont eu du mal à tourner la dernière page.

Mais comment expliquer cet engouement unanime ?

Sans doute parce que dans ce roman de près de mille pages se trouve TOUT, tout ce que l’on peut chercher quand on plonge la tête la première dans une histoire.

Résumer Le gang des rêves est mission impossible et je ne chercherais de toute façon pas à le faire car ce qui est en partie jubilatoire dans cette lecture est de découvrir chaque événement, chaque moment, chaque personnage, chaque lieu, découverte qui se fait par le corps, le cœur, l’épiderme : oui, c’est comme si notre enveloppe charnelle réagissait presque avant le cerveau à certains passages (nombreux) ! Cette sensation est très certainement due à l’écriture incroyablement visuelle, comme un bel hommage au cinéma de Scorsese. Écriture visuelle mais tellement plus encore ; rien n’est laissé au hasard, chaque détail compte, nous donnant à goûter une émotion jusque-là inconnue. Tout sonne juste, tout sonne vrai. L’auteur réussit à donner sa place –une vraie place- à chacun de ses personnages, tout en leur apportant une belle profondeur, une densité rare : on rit et on pleure avec eux ; on hurle, on frémit, on sursaute ; on exulte ou on enrage ; on redoute ou au contraire, on se prend à y croire. On aime et on déteste, parfois les deux en même temps. Chaque individu explose de cet insatiable désir de liberté, malgré la pauvreté et la saleté, malgré l’hypocrisie et la malhonnêteté, malgré la violence et la discrimination. Mais s’il n’y avait que cela !

Parce que l’auteur sait aussi nous faire voir ce quartier du New-York des années vingt, le « Lower East Side », nous faire voir et nous faire sentir. On devine les logements insalubres, les odeurs étouffantes, le froid glacial de l’hiver… Mais quel talent : tout y est décrit avec finesse et subtilité. Jamais -ou presque ! Car cela a été mon cas à deux ou trois reprises- le lecteur ne se dit que ce passage aurait pu gagner à être un peu plus court ou à être dépeint avec plus de précision, davantage de simplicité.

Si vous aimez les romans-fleuves (telle une saga magnifique mais en un seul tome), si vous aimez les romans initiatiques, si vous aimez les histoires d’amour jusqu’à la démesure, si vous aimez les romans « cinématographiques » où les lieux ont la même importance que les personnages, si vous aimez les romans qui abordent les thèmes de la pauvreté et de la discrimination, si vous aimez les histoires où la filiation et le rôle de la femme jouent un rôle essentiel, où la question de l’élévation sociale et intellectuelle est fondamentale, si vous aimez les pavés qui se lisent en un souffle… Ce livre est fait pour vous ! Imaginez alors si vous affectionnez tout cela à la fois ?!!

(Le gang des rêves. Luca Di Fulvio. Editions Pocket: 2017)

Le grand quoi – Dave Eggers

Ce livre, qui s’est vu attribué de manière unanime, et à mon avis entièrement légitime, le prix Médicis étranger de 2009, est de ceux qui s’agrippent à vos mains une fois entamé et à vos cœurs bouleversés une fois terminé.
Si le curseur du présent narratif est placé sur cette dernière époque, Valentino évoquant, depuis sa situation d’immigré soudanais adulte aux Etats-Unis, le saccage que furent son enfance et sa jeunesse dévastées par les drames nés des conflits entre le nord et le sud de son pays, ce récit est surtout celui du passé, celui des pans de vie antérieurs à l’installation sur le sol américain. C’est le récit de la réalité sans fard, dans son aspect le plus impitoyable : le texte, focalisé sur cet enfant qui devient peu à peu jeune homme, aborde ainsi le vécu sans espoir de ces peuples sans cesse déplacés, ne nous épargnant rien des embûches et périls qui obstruent sans cesse leur cheminement, tels que la menace d’être en cours de route réduits à l’esclavage, enrôlés de force dans les rangs de l’armée rebelle, vaincus par la famine, la maladie, dévorés par des lions ou des vautours, violés ou mariés de force, bombardés par l’aviation, fusillés voire lapidés. Et au milieu du récit en forme de décombres de ces monceaux de vie , règne en maître sur ces pages le scandale incompréhensible que fut le désintérêt général du reste de la planète pour la cause de ces soudanais littéralement martyrisés de toutes parts. Car c’est là qu’un vertigineux malaise s’instaure et se distille au fil de la lecture : ces faits sont non seulement réels, mais actuels. Tout ceci a eu lieu il y a seulement quelques années. Aucun lecteur ne peut donc se sentir complètement étranger à l’infamie narrée, dans la mesure où la temporalité évoquée est aussi la nôtre. Difficile de ne pas faire le cruel rapprochement entre nos existences et celles de ces enfants, lorsque la voix du récit aborde la résonance sur ces peuples d’événements que nous avons nous-même vécus il y a peu : la mort de Saddam Hussein, les attentats du 11 septembre, etc. Pendant que ces enfants agonisaient à l’autre bout de notre planète : où étions-nous ? Que faisions-nous ? Mon questionnement paraîtra peut-être ingénu ou mièvre, mais je reconnais qu’il ne m’a pas quitté, que ces questions n’ont eu de cesse de me tarauder, et ont persisté bien après que j’ai tourné la dernière page…
Ce qui m’a le plus gênée dans les toutes premières pages s’est paradoxalement révélé constituer l’intérêt et la profonde dignité de ce livre : je veux parler là de son parti-pris biographique, occasionnant parfois un style presque journalistique. Certes, ce discours n’a pas de réelle prétention littéraire, mais il apparaît très vite comme étant l’une des productions les plus abouties d’écriture militante, de par sa capacité de conscientisation. Car si c’est une chose de percevoir en sourdine le bruit de fond du malheur qui s’abat depuis des lustres sur l’Afrique, c »en est une autre de mettre ses pas dans ceux du petit Valentino, de ressentir avec lui la violence et l’injustice le temps de ce long récit.
De façon admirable, Dave Eggers est ici parvenu à créer un espace commun, tout symbolique soit-il, entre nos sociétés occidentales à l’abri de telles souffrances, et un Soudan exsangue. C’est ainsi l’acte même de notre lecture qui permet de réunir ces deux pans de la planète, et de réduire ponctuellement et dans un espace textuel cette abominable distance, trop souvent synonyme d’indifférence. Car ici, il ne sera que peu question d’abstraction, et si les explications concernant l’histoire contemporaine du Soudan abondent, elle sont capturés et filtrés par les les voix des personnages embarqués dans le flot narratif. L’angle d’approche est donc inédit et redoutablement efficace : c’est en confiant à Valentino les mots de son histoire personnelle, que nous accédons en pleine conscience aux maux de l’Afrique, si lointaine et pourtant si proche. Parce qu’il est incarné et individualisé, le malheur de ce jeune homme devient à la fois nôtre et universel.

« Je parle à des gens et je vous parle parce que je ne peux pas m’en empêcher. Cela me donne de la force de savoir que vous êtes là, une force incroyable. Je veux investir vos yeux, vos oreilles, l’espace qui nous sépare. » (p. 624)

Malgré sa charge émotive inhérente, le texte possède par ailleurs l’immense talent de ne jamais sombrer dans le pathétique, de ne jamais délibérément chercher à nous tirer des larmes. La distance est sans cesse fermement tenue entre le vécu et ses résonances : la narration s’agrippe de toutes ses forces aux faits, aux actions, très souvent exprimées d’ailleurs dans un passé composé qui permet de neutraliser autant que faire ce peut l’acidité du discours. Dans cette avalanche d’atrocités et de malheurs qui accable Valentino, il ne sera pas, ou peu, question d’émotions. Ce refus acharné d’auto-apitoiement de la part du locuteur a pour effet délibéré d’empêcher tout apitoiement de la part du lecteur. Ce qui ressort ainsi avant tout de cette lecture, c’est une force, celle de la révolte et du dégoût que ces mots font battre à nos tempes. Le livre ne nous invite pas à pleurer ou à nous recueillir, mais bien plus à lutter et à poursuivre ce qu’entreprennent là l’auteur et le narrateur. Redoutable arme de conscientisation, ce récit se rend capable de toucher des masses de lecteurs, non pas pour les détruire, mais tout au contraire pour éveiller à l’autre et ainsi humaniser.
Car au fond, c’est d’humanité que ne cesse de parler ce livre, de son début à sa fin. Et inévitablement, inhérente à ce dessein, la problématique du Pourquoi surgit, matérialisée par le « Grand Quoi » du titre qui, lancinant, hante Valentino depuis que son père lui en a susurré le terme à son oreille d’enfant, l’invoquant, sans rien expliquer ni nommer, comme grand moteur de l’humanité. Sans doute ce « quoi » a t-il à voir avec la foi, dans le cas de Valentino qui envers et contre tout n’abandonnera jamais sa piété. Mais la question est bien plus vaste et plus fondamentale: il s’agit, dans ce roman, d’inclure comme composante essentielle de notre existence ce qui nous fait tenir debout, cette force latente qui nous permet de nous mouvoir et de nous émouvoir, ce qui reste en somme entre nos mains lorsque les conditions de survie sont réduites à néant, lorsque tout tend à nous faire disparaître, cette bribe de nous qui, aussi invisible soit-elle, signe notre appartenance à la condition humaine.
Il y a tout cela, et sans doute encore plus dans ce livre qu’il faut absolument lire, dans cet écrit à la fois percutant et d’une grande finesse, dans ce texte souvent grave mais néanmoins pétillant d’énergie. Je retiendrai surtout de ces paroles qui , à peine prononcées, ont le don de se graver à jamais dans nos mémoires, l’infinie générosité qui s’en dégage et qui confine à la sagesse, cette volonté rageuse de partager un vécu afin d’insuffler à son interlocuteur la force de débuter le plus fondateur et le plus universel des combats : celui de dépasser le cadre individuel de nos vies en leur donnant sens et valeur. Le récit atteint parfaitement son but : il est incontestablement de ceux après la lecture desquels l’on ne peut affirmer sans prétention ni mensonge être tout à fait le même, sans pour autant être devenu complètement un autre.

« Ce livre est une forme de combat ; une façon de rester vigilant et de poursuivre la lutte. Lutter pour renforcer ma foi, mon espoir et ma croyance en l’humanité. Merci de lire ce livre. » (p.12)

J’ai fait l’erreur impardonnable de croire, avant de l’ouvrir, que ce livre était gros. Je m’étais trompée : il était, et restera, tout simplement grand.

(Le grand Quoi . Dave Eggers ; Editions Gallimard : 2006 )