Vivianne Elisabeth Fauville – Julia Deck

 

Après plusieurs tentatives infructueuses de lectures diverses et variées que je n’ai pu conclure du fait de l’ennui profond que m’ont procuré ces dernières, j’en étais presque à remettre en cause mon amour des livres… Jusqu’à ce que, sans conviction initiale pourtant, j’ouvre ce roman dont j’ignorais tout, écrit par cet auteur dont je n’avais jamais entendu parler. C’est peu de dire que ce livre m’a plu : il serait plus juste de dire qu’il m’a captivée, par son rythme et la facilité avec laquelle on se coule dans l’histoire d’une part, et surtout par la puissance de son écriture qui, dès les premières lignes m’ont rappelé le style et la modernité de Jean Echenoz dont elle semble se faire l’héritière.

La force incroyable de ce roman est d’être bâti sur les fondations d’un solide paradoxe : il s’agit en effet, d’un côté, d’un roman dont l’unique focalisation est celle de son protagoniste, cette femme dont le double prénom et le nom constituent le titre et dont le récit tout entier détaillera avec minutie les faits et gestes sans s’intéresser à quoi que ce soit d’autre, de l’autre nous pouvons, avec autant de certitude, déceler dans l’intervalle de ces quelques pages l’expression, poussée à son extrême, d’une forme de dépersonnalisation, d’un refus obstiné de faire peser quoi que ce soit sur les épaules de ladite protagoniste. Roman de la personne ou roman de personne, l’écriture de Julia Deck, signant par là-même un premier roman des plus aboutis, oscille constamment entre ces deux pôles.

Cette « personne » captée par le récit est en l’occurrence, durant les quelques mois relatés, dans une bien mauvaise passe : nous la découvrons, hagarde, le lendemain du soir où elle a, sous le coup d’une pulsion toute irrationnelle, poignardé son psychanalyste qui la suit depuis des années pour des crises de folie survenant ponctuellement. Propulsé par cet événement à la fois perturbateur et perturbant, la narration va s’engranger et se déployer sur la base de l’enquête qui va naturellement en découler, des tentatives de dissimulation du crime, des agissements parfois incompréhensibles de Viviane Elisabeth et des soubresauts qui vont s’ensuivre. On pourrait dès lors penser, sans trop s’aventurer, à une inspiration tout droit sortie des romans noirs de la pure espèce, quoique modulée par une intention parodique, car, bien loin de s’étendre sur la gravité des faits, l’écriture n’a de cesse de concourir à la légèreté, allant parfois jusqu’à s’autoriser quelques touches d’humour. Les ingrédients sont en effet tous bel et bien réunis : nous évoluons dans un milieu parisien bourgeois, la criminelle est une femme entre deux âges, délaissée depuis peu par un mari volage qui lui en aura préféré une plus jeune après lui avoir fait tout récemment un enfant, les suspects défilent sous le regard de commissaires de police caricaturés, et j’en passe… Nous avons même droit à une double intrigue, le psychanalyste tué s’avérant être lui-même un mari infidèle, dont la maîtresse, enceinte, n’est, à son grand désespoir, pas parvenue à faire reconnaître l’enfant à venir.

Or, ne faisons pas fausse route : pas une seconde le lecteur ne tombe dans le piège de cette illusion qui n’est montée que pour être dissipée. Nous sommes en réalité à mille lieues du polar, et, si le récit en adopte bien souvent les traits, ce n’est que pour mieux en déchiqueter les codes. Car c’est bien plus le personnage, flou et insaisissable de cette Viviane Elisabeth Fauville qui recueille l’attention pleine du lecteur. Contrairement aux attentes plantées par le décor et le contexte, cette femme dont nous ne saurons d’ailleurs jamais avec certitude s’il s’agit de la véritable coupable du meurtre, cette femme est faite d’un vide des plus troublants. Si tout, dans la logique narrative, laisse augurer un être guidé par ses passions, rongé par la rancoeur, la haine, la jalousie, ou dévoré par la crainte, l’amour fou ou que sais-je d’autre, il n’en sera rien, Viviane restant définitivement aux yeux du lecteur et d’un bout à l’autre du roman, une femme qui ne ressent rien, une femme dont l’ultra-présence dans le récit n’a d’égale que son absence à elle-même. Véritable énigme en chair et en os, nous ne pourrons la sonder que de l’extérieur, dans une perspective uniquement actionnelle. Rien ne nous sera occulté de son emploi du temps, nous aurons moult détails sur ses déplacements, sur les objets qui l’entourent, sur le moindre de ses gestes et de ses agissements. Et c’est sans cesse qu’elle agit, dérobant des couteaux au domicile de son mari, confiant son bébé à la nourrice, prenant en filature les autres suspects de l’enquête, répondant, inflexible, aux interrogatoires policiers : le récit se fait ainsi véritable catalogue de faits sans que jamais nous n’entrions dans les arcanes de l’âme de cette personne dont il est pourtant exclusivement question. Sous ce prisme quasi-clinique, c’est, à certains moments, presque un rapport médical ou un procès verbal, que nous pourrions penser avoir entre les mains.

Et c’est là, précisément, que l’écriture de Julia Deck excelle, car occulter la profondeur mentale dans un univers diégétique où celle-ci devrait constituer la pièce centrale, est une tâche des plus ardues et des plus périlleuses. C’est avant tout dans et par les mots que ce petit miracle s’accomplit, et en particulier à travers le jeu de passe-passe de l’emploi des pronoms personnels, dont la protagoniste est affublée tour à tour : nous la découvrons entichée d’un « vous » qui interpelle, la retrouvons plus loin dissimulée sous un « nous » tout aussi intrigant, pour la reconnaître à d’autres moments derrière le masque d’un « je », ou d’un « elle », voire d’un « tu » qui achève de nous déboussoler. Le tissu verbal se fait dès lors puzzle, et le vertige engendré finit par nous happer et nous faire basculer dans le gouffre de la question obsédante et fondamentale quant au sens véritable du roman : qui est vraiment cette femme ? Quelle est la frontière entre elle et nous, si toutefois frontière il y a ? Dans quelle mesure ne sommes-nous pas tous susceptibles de sombrer dans la folie qui guide ses pas ? Le vide qui assaille ce personnage et qui se manifeste textuellement par ses régulières pertes de conscience et ses moments d’amnésie, crée de fait un appel d’air : ce personnage creux, dont la seule vraie identité est celle de son état civil, s’emplit et se nourrit progressivement de celle du lecteur.

C’est cette problématique, et elle seule, qui signe l’incroyable modernité et l’incontestable maturité de ce – pourtant – premier roman où, paradoxalement, la question de l’être, qui apparaît structurellement dans l’écriture, finit par l’emporter sur celle de l’intrigue diégétique. Tant et si bien d’ailleurs que le lecteur finit irrémédiablement par se désintéresser de l’issue de l’enquête et de la vérité sur ce crime, ce dernier s’avérant au final n’être que l’alibi d’un travail textuel de profondeur.

Expérience littéraire, performance artistique, récit subtil n’avançant que masqué , ce roman qui n’emprunte des chemins que pour mieux nous y perdre, est porteur d’interrogations essentielles concernant l’identité de l’être et sa frontière poreuse avec les franges de la folie.

(Viviane Elisabeth Fauville. Julia Deck. Editions de Minuit : 2012. 155 pp.)

 

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Une réflexion sur “Vivianne Elisabeth Fauville – Julia Deck

  1. Bonjour,
    Je me souviens d’avoir été séduite par ce premier roman (bien plus que par son deuxième), surprise par la fin, mais sans le trouver aussi subtil qu’il aurait pu l’être entre les mains d’un auteur peut-être plus expérimenté…

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