Transcolorado – Catherine Gucher

 

J’ouvre délicatement les premières pages de Transcolorado, écrit par la primo-romancière Catherine Gucher (roman découvert une nouvelle fois grâce à Lecteurs.com). Je sais très vite que je vais vivre une expérience de lecture inhabituelle.

« Le ciel était si bleu qu’on se sentait un peu mal tout au fond de soi. Je n’aime pas les ciels trop bleus, cette lumière tranchante et sans pardon, comme si tout était neuf… Comme si rien du passé n’avait le droit de subsister. » (pp.7-8)

Pas à pas, doucement, presqu’insidieusement, on se meut dans une atmosphère bien étrange, où la notion de temporalité et d’action ne veulent plus dire grand-chose. Ce roman est autre chose : un roman de la contemplation. Il y a cette nature insaisissable, immense, belle et douloureuse que la protagoniste –Dan- connaît sur le bout des doigts. Et ici, dans le Colorado, les gens ne vivent qu’au rythme de celle-ci : c’est elle qui décide. De la même manière que l’on voit les paysages défiler au fil des pages et prendre presque toute la place, on pénètre de plus en plus profondément dans l’âme de cette drôle de fille. Car il s’agit finalement bien plus encore d’un roman de la contemplation de l’âme humaine : ne vous attendez pas à vivre des aventures pleines d’action dans ce roman car tout se passe à l’intérieur… Et dans le silence, dans le regard.

« Il ne causait pas beaucoup cet homme-là, mais il avait des yeux qui parlaient pour lui. […] Ces mots des yeux n’étaient jamais coupants. C’était plutôt comme une sorte de caresse un peu rêche qui n’osait pas s’attarder sur la peau. » (p.126)

On devine le passé de Dan par ce qui n’est pas dit, ou par ce qui est dit de façon métaphorique, de la même manière que la vie des personnages secondaires, tous des « laissés-pour-compte », des miséreux, des gens que la vie a malmenés, nous est contée par ce silence pénétrant et déchirant, parfois. Il n’est question que de suggestions. D’où l’âpre douceur du style, de l’écriture : les mots glissent sur la peau, telle une agréable caresse sauf que cette caresse brûle le cœur de tant de dureté, de tant de désespérance. Il faut dire que la vie lui en a fait voir de toutes les couleurs à cette fille de la route, qui vit entre le bar où elle boit des cafés-whiskys tous les jours et le bus « Transcolorado » qui la fait errer dans ce décor singulier comme dans son curieux cerveau, rempli de bestioles, d’araignées, de cafards, d’insectes. Car ce lent monologue est comme une magnifique allégorie de la folie, des névroses, des angoisses qui occupent chaque interstice de son être, qui font voir le monde d’une toute autre façon que celle qu’on attend de nous.

Et même si l’ensemble manque parfois de rythme et que l’on sent quelques répétitions (bien légères, il faut l’admettre), je me suis laissée happer par ce personnage tout en nuances et par ces paysages immenses et d’une vive beauté.

« Je sentais comme une petite racine sauvage accrochée au fond de mon ventre et qui cherchait à pousser dehors tout ce qui la gênait. Je n’avais jamais connu cette sensation. C’était drôle mais ça ne faisait pas mal. C’était juste un peu encombrant. » (p.141)

 (Transcolorado. Catherine Gucher. Editions Gaïa : 2017)

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