La femme au colt 45 – Marie Redonnet

 

Que de talent faut-il pour retranscrire en si peu de pages un parcours d’une telle force et d’une telle envergure ! Car c’est bien de parcours qu’il s’agit, celui d’une femme qui, en quelques mois, parvient à se défaire de toutes sortes d’aliénations, pour devenir ce que jamais elle n’a pu être, elle-même…

Dans un contexte sans prises avec le réel et pourtant fort réaliste, dans un pays nommé Azirie et qui pourrait en être tant, sous le joug d’une dictature féroce, Lora Sander, comédienne du Magic Théâtre dirigé par son mari Zuca, prend la fuite et se résout à l’exode, avec pour seul bien, incessamment collé à sa peau, le colt 45 que lui a légué son père. C’est une femme étrange que nous découvrons au début de ce roman : telle une héroïne décalée d’un film d’aventures fantasque, elle nous apparaît avant tout visuellement, comme une image faite de curieux contrastes : apprêtée comme une poupée, belle comme une reine, mais maniant les armes à feu comme personne, elle porte d’emblée en elle les stigmates du combattant. Et pourtant, dans les premiers instants du récit, cette force, toute latente et virtuelle, reste à l’état de bouillonnement. Car si sa fuite et son exil obéissent à des raisons éminemment politiques, Lora ne semble, ce faisant, que répondre aux injonctions de son fils Giorgio et de son mari Zuca, l’un engagé dans la lutte armée, l’autre arrêté par les autorités du régime.

Ce n’est que peu à peu, que pas à pas, sur le sol de cette Santarie, état limitrophe qui va l’accueillir et où, en tant que réfugiée, elle va devoir survivre et vivre seule, que Lora va apprendre à exister par elle-même, et cesser définitivement d’être celle que la vie lui a ordonné d’être. Et on le sent, le sang qui bout dans les veines de cette femme qui, par ses rencontres successives, va progressivement s’affranchir mentalement de la tutelle des hommes. Violée par le camionneur qui la prendra en stop, exploitée par le vendeur de pizzas infirme qui l’embauchera en échange de la protection de son arme, méprisée par un amant qui ne daignera lui accorder ses faveurs, dans une relation égoïste et machiste, qu’un soir par semaine, il lui en faudra des hommes pour apprendre à s’en libérer, il sera rude et escarpé le chemin qui la mènera à sa véritable émancipation. Elle devra même réapprendre son métier lorsqu’elle rencontrera cette curieuse Nina qui l’entraînera dans l’aventure de son projet artistique et lui proposera de participer à un théâtre expérimental visant à intégrer de jeunes réfugiés.

Si cette femme emplit tout l’espace narratif, elle emplit également de sa voix tout celui de l’écriture du récit. Car, pour faire vivre un personnage-femme de théâtre, c’est l’écriture elle-même que l’auteur choisit de théâtraliser : pas de prose, ici, pas plus que de dialogues d’ailleurs. Nous assistons d’un bout à l’autre à une étrange représentation, à une série de tirades, bribes du monologue intérieur de Lora, recomposé sous forme de discours directs invariablement introduits par des tirets, et simplement précédés de quelques mots de narration ne s’attachant qu’à l’apparence et aux gestes du personnage, sur le mode des didascalies. Dans une écriture lapidaire et lacunaire, le lecteur se trouve ainsi logé au creux d’un petit théâtre de l’intérieur. C’est la voix, et la voix seule, de Lora, qui fait avancer la narration, donnant des indications sur ce qui vient de se passer, sans que jamais le narrateur ne fasse lui-même tourner les rouages du récit.

Et ce procédé, loin d’être innocent ou fortuit, participe au contraire au sens profond du roman, car il apparaît rapidement qu’en tournant les pages du livre, c’est à la naissance d’une voix, au fond, que nous assistons. Cette voix qui se bornait à déclamer le texte, écrit pour elle, de son mari, brise peu à peu ses chaînes, et parvient à s’exprimer par ses mots propres. Ces mots qui jaillissent de la bouche de Lora, qui sont les seuls à la définir et à la constituer au long de ce roman, ces mots finissent par lui revenir et lui appartenir de plein droit. Souvent cruel et violent, ce récit fait ainsi advenir une parole émancipatrice. La « femme au colt 45 » achèvera son parcours en comprenant que la seule véritable arme qui soit chargée de futur, c’est en elle et seulement en elle qu’elle se tapit. L’abandon final du colt 45, qui aura été davantage source de destruction que protecteur, sera à cet égard tout allégorique.

La femme que nous quitterons à la page 112 n’aura donc que peu à voir avec celle que nous avions découverte à l’incipit : le parallèle entre le départ du pays d’origine et la possibilité du retour envisagée à la fin est saisissant, car ce n’est qu’au terme de son séjour en Santarie que Lora se pose enfin la question du choix, et se conçoit ainsi comme une femme libre, comme l’actrice qu’elle n’avait jamais osé être , celle de sa propre vie. Je vois donc dans l’époustouflante mise en scène de ce roman, le récit condensé, vrai et puissant, de la liberté, et particulièrement de celle, parfois difficile à acquérir, des femmes qui, toutes, l’absence de contextualisation réelle accentuant la possibilité d’identification, peuvent se reconnaître dans celle qu’a été Lora Sander, tout en lui étant reconnaissantes d’être devenue autre. A des degrés divers, d’une façon ou d’une autre, nous sommes toutes des Lora Sander…

« Plutôt me passer d’homme que d’être sous son emprise. Il ne suffit pas que j’aie vendu mon colt. Même absent, comme la jambe d’un amputé, il continue de me faire mal. » (p.90)

(La femme au colt 45. Marie Redonnet. Editions Le Tripode : 2015. 112 pp.)

 

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