Et je danse, aussi – Anne-Laure Bondoux et Jean-Claude Mourlevat

 

Un écrivain à succès d’une soixantaine d’années est en panne d’écriture. Il a reçu le prix Goncourt il y a quelques temps, et ne trouve plus les mots depuis. Il s’appelle Pierre-Marie Sotto. Un jour il reçoit une étrange enveloppe-kraft, assez grosse, assez lourde… Encore un roman, se dit-il. Mais est-ce vraiment cela ? Par courtoisie, il envoie un message à Adeline Parmelan, cette fidèle lectrice de trente-quatre ans qui lui a envoyé ce drôle de colis en ne laissant qu’une adresse électronique ; il veut lui expliquer que lire des manuscrits est le travail des éditeurs, pas le sien et que, par conséquent, il n’ouvrira pas cette enveloppe. De là va naître une relation très particulière entre ces deux personnages, une correspondance des temps modernes pourrions-nous dire. Ils vont s’écrire, tous les jours ou presque ; pendant des semaines, pendant des mois. Ils vont apprendre à se connaître, ils vont se faire rire, se faire pleurer… Se dévoiler aussi. Cette relation devenant de plus en plus intime et nécessaire à chacun, presque comme une drogue.

Ce roman épistolaire (sous forme de messages électroniques, soit, mais épistolaire tout de même) est né d’un véritable échange entre Anne-Laure Bondoux et Jean-Claude Mourlevat, avec l’envie de jouer, sans trop savoir comment cela aboutirait : pas de plan, laisser l’histoire se construire. Et je trouve que leur manœuvre fonctionne plutôt bien. Parce que le lecteur se laisse prendre assez facilement au jeu des sentiments troubles, des petites choses du quotidien qui deviennent des événements de la plus grande importance, des maux cachés et révélés, des rebondissements parfois assez burlesques, des réflexions sur l’acte-même d’écrire.

« Je suis peut-être naïve, mais il me semble que l’écriture réclame une certaine humilité et que les écrivains sont toujours amenés à avouer leurs faiblesses, leurs failles, leurs blessures. La matière première de l’écriture doit venir de là, non ? De ces trous de l’âme d’où s’écoulent nos souffrances. » (pp.51-52)

Oui, tout en légèreté, ce roman fait la part belle aux questionnements sur le couple, sur l’amitié, sur les désillusions qui vont avec bien sûr. Le lecteur passe un agréable moment de lecture. Un très agréable moment de lecture mais il s’agit là de la lecture qui divertit… Qui m’a divertie moi, en tout cas. Cependant, ce n’est pas un livre qui transcende, qui dérange, qui change. Peut-être bien une lecture de « l’été » puisque cela a l’air de devenir un genre à part entière. Très certainement, en tout cas, une lecture pour ceux et celles qui ont envie d’insouciance, de douceur, de drôlerie.

 (Et je danse, aussi. Anne-Laure Bondoux et Jean-Claude Mourlevat. Editions Fleuve : 2015. Collection Pocket : 2016)

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Celle qui fuit et celle qui reste – Elena Ferrante

 

Rendez-vous compte ! J’ai profité de quelques jours de vacances avec ma cousine qui avait eu la chance de recevoir comme cadeau d’anniversaire le tome 3 de L’amie prodigieuse pour la sommer de terminer sa lecture avant son départ. Je la scrutais, un peu plus chaque jour, me faisant presque insistante quand je la trouvais devant un moment d’oisiveté totale alors qu’elle n’avait pas encore terminé son roman (Mais, mais… Comment osait-elle ?). Car il m’était impossible de m’imaginer bredouille au moment de son départ, comme un beau Paris-Brest (ça marche aussi avec les religieuses au chocolat) qu’on vous mettrait sous le nez mais que vous n’auriez pas le droit de manger. Ma cousine reprenait la route un jeudi matin, très tôt : sa lecture prit fin un mercredi en toute fin d’après-midi et je revois encore ce grand moment de frustration de ne pouvoir échanger avec moi une fois la dernière page tournée parce qu’elle avait envie de partager ce bonheur de lecture tout de suite, ma cousine ! Plus égoïstement, c’est au même moment que je me dis en mon for intérieur : « je vais bientôt pouvoir goûter à nouveau à ce délicieux dessert, moi aussi ».

Cela étant dit, comment faire pour ne pas me répéter après avoir déjà commenté L’amie prodigieuse et Le nouveau nom? Oui, il y aura forcément des récurrences, quelques redites…

Tout d’abord, parce que, comme pour les deux premiers tomes, le premier chapitre de Celle qui fuit et celle qui reste est consacré au passé proche et au présent de narration (et sert à nouveau de prologue) ; le temps de quelques pages, nous sommes entre deux-mille cinq et deux-mille dix.

Et puis, parce qu’on y retrouve une nouvelle fois tous les thèmes qui m’avaient déjà passionnée : le rôle crucial du quartier de l’enfance qu’aucune des deux protagonistes n’arrive vraiment à quitter, malgré ce que l’on pourrait croire en apparence car finalement, même celle qui est censée « fuir », Elena, finit toujours par y revenir : par une visite inattendue d’anciens amis dudit quartier, par un pas qui se fait parfois claudiquant comme celui de sa mère, par un voyage inéluctable à Naples.

Nous sommes à la fin des années soixante et au début des années soixante-dix et l’on continue de suivre cette histoire de l’Italie avec ses années de plomb et sa violence omniprésente, avec ses actions terroristes qu’elles soient d’extrême-gauche ou d’extrême-droite, avec une contestation estudiantine et ouvrière de plus en plus forte, avec la naissance du mouvement de libération des femmes : tout est politique dans cet univers, tout y est politique et tout y est impétueux. A cela se mêle forcément le thème de la condition sociale, inhérent à cette saga et faisant partie intégrante de son ADN, de ce fatalisme inexorable, comme s’il était impossible de s’affranchir de ses origines.

Et puis, et puis il y a ce lien d’amitié si particulier entre Raffaella et Elena, entre Lila et Lenù. On pourrait croire que tout les sépare puisqu’il y a celle qui veut fuir quand l’autre veut revenir, puisqu’il y a les rondeurs qui continuent de s’arrondir quand l’autre n’a plus que la peau sur les os, puisqu’il y a une résignation désolante à être « mère au foyer » quand l’autre refuse même l’idée de reformer un couple ou une famille mais cette opposition n’est qu’une apparence, à mon avis, comme la première strate d’une lecture à plusieurs niveaux. D’après moi, les deux héroïnes aspirent secrètement à la même reconnaissance, ont la même soif de connaissance, de liberté et ont toutes les deux les mêmes difficultés à nommer ces désirs, font toutes les deux des choix qu’elles portent comme un fardeau et chacune semble subir sa propre vie. Et qu’importe si leurs chemins ne se croisent presque plus, qu’importe si l’une entre de plein pied dans le monde intellectuel bourgeois alors que l’autre a du mal à quitter son monde ouvrier et populaire, elles ne font qu’une. Et, dans ce troisième tome, on s’aperçoit que cela –cette relation fusionnelle- est peut-être lié à la place centrale d’un troisième personnage, toujours présent (plus ou moins en filigrane) depuis le début.

Je n’évoquerai que très peu le style, qui souffre à mon goût des mêmes travers que dans les livres précédents : l’écriture est parfois un peu « poussive », trop répétitive mais, par contre, je trouve que ces deux portraits se font de plus en plus précis et contrastés : Oui, l’être humain est multiple et plein de contradictions. Elena Ferrante, dans ce troisième volume, donne davantage de place à l’individu, qui tente sans doute de se construire un peu plus grâce à soi-même et qui voudrait pouvoir se détacher de sa communauté, de son « groupe ».

Mais sérieusement ? Il va falloir attendre octobre pour se replonger une dernière fois dans ce récit au long cours ?

(Celle qui fuit et celle qui reste. Elena Ferrante. Editions Gallimard : 2017)

Douleur – Zeruya Shalev

 

Il est évidemment très différent de lire un auteur pour la première fois que de lire son dernier livre après avoir lu avec bonheur ses écrits antérieurs. Car il s’agit alors davantage de retrouver que de découvrir, de reconnaître que d’apprivoiser.

Dans Douleur, roman tout récent de Zeruya Shalev, l’horizon d’attente n’est nullement perturbé : il s’agit de nouveau de femmes, et principalement d’une femme, très semblable au fond, quoique plus dure, à celles évoquées dans ses derniers romans. C’est donc dans un univers de nouveau ultra-féminisé que nous retrouvons les axes narratifs des troubles de la conscience, de l’introspection, du poids du temps écoulé, de la filiation, axes portés par une écriture comme toujours lascive, à la fois limpide et complexe, aux phrases souvent longues et sinueuses.

Cette fois, au cœur de la  problématique du dilemme, chère à l’auteur, c’est d’Iris dont il sera question, de cette femme ambitieuse et déterminée, à la fois directrice d’une école de Jérusalem et mère de famille, de cette femme qui se bat depuis dix ans contre la douleur lancinante causée par un attentat dont elle fut l’une des malheureuses victimes. Mais cette douleur, quoique point de départ du roman, n’est finalement que peu évoquée dans le roman, car c’est une toute autre souffrance qui torture Iris : sa véritable douleur est celle de la cicatrice, demeurée intacte, que lui a laissée dans l’âme son amour de jeunesse, Ethan, qui l’a quittée et fuie trente ans plus tôt, la plongeant dans un état de désarroi maladif. Toute la vie de cette femme qui, au moment du récit approche la cinquantaine, s’est construite sur cette plaie à peine pansée, sur la difficile convalescence de cette déception dépressive, dont elle ne s’est relevée que pour accepter sans conviction ce que la vie lui proposait en échange : un mariage sans réel amour, deux enfants désormais jeunes adultes, et des perspectives de carrière.

Le récit fait basculer cette existence construite sur du vide en faisant advenir dans le quotidien de cette femme la réapparition fortuite d’Ethan, sous les traits du médecin qu’elle se trouve amenée à consulter. C’est en chair et en os que le passé sentimental d’Iris et toute la charge d’espoir et de rêve qu’il comporte, fait son entrée fracassante dans le présent qui commence ainsi à se fissurer : l’idylle interrompue voit de nouveau le jour sous la forme d’un adultère que notre personnage se refuse pourtant à nommer comme tel. Mais cet îlot narratif de retrouvailles amoureuses prend rapidement une autre tournure, car très vite cette trame se double de l’histoire d’Alma, la fille d’Iris qui, ayant quitté le domicile familial pour un emploi de serveuse à Tel-Aviv, se trouve sous l’emprise néfaste et perverse de son patron, Boaz, à la fois gourou et tyran, qui cherche à l’embrigader dans un mouvement sectaire des plus malsains. C’est à ce moment précis que le roman devient réellement captivant car, comme souvent dans les romans de Zeruya Shalev, les personnages se situent alors sur la ligne tangente et périlleuse qui est celle de l’heure du choix. Entre un passé qui ressurgit comme pour lui tendre les bras en lui promettant de réparer les blessures anciennes, et l’urgence d’un présent qui ignore tout de cette vie souterraine, Iris est tiraillée, acculée, et forcée de prendre des décisions lourdes et déterminantes pour le cours de son existence et de celle de ses proches.

L’intrigue narrative est ainsi magistrale : si les scènes de l’amant retrouvé peuvent dans un premier temps étonner par leur apparence quelque peu mièvre, le récit tisse patiemment sa toile et acquiert une cohérence progressive. En faisant fusionner et se rejoindre les deux axes « femme/amant » et « mère/fille », il leur permet de revêtir un sens à la fois convergent et profond. Car ces deux femmes, Iris et Alma, se dévoilent au fur et à mesure, et finissent par apparaître comme des êtres scindés et fissurés, dont la fragilité ne se masque que dans le but de leur permettre d’exister, fût-ce en boitant.Et c’est pourtant au même choix crucial que celles-ci seront confrontées : faut-il, pour s’extirper d’une réalité sans fard, se jeter corps et âme dans les paillettes de l’illusion, quitte à en devenir esclave ?

Le cheminement de cette mère et celui de cette fille sont identiques et tiennent en quelque sorte de l’exorcisme. C’est au terme de leurs expériences extatiques respectives, qu’elles accepteront d’ouvrir les yeux et de se défaire des démons de leurs passés. Dans ce roman, qui est le roman de l’écartèlement par excellence, nous assistons à une incessante lutte à mort entre la passion et la raison, entre le désir furieux et désespéré de retrouver son être véritable et l’acceptation de ce qui est présentement. Acceptation qui, le roman n’aura de cesse de le démontrer, n’est pas nécessairement synonyme de résignation. Si sur cette thématique, le parallèle entre Alma et Iris est éclatant, le récit regorge de ces mécanismes de rappel. Les jeux de miroir sont, encore plus que dans les romans antérieurs, constitutifs du récit : le noyau mère-fille, couple structurant et essentiel dans l’oeuvre de Zeruya Shalev, y est ici décliné sous de multiples formes, au point qu’à chaque personnage féminin semble être accolé un « double-mère » ou « double-fille », que ce double soit similaire ou opposé d’ailleurs. Peut-être est-ce la raison pour laquelle seules les femmes de ce récit sont envisagées dans leur complexité émotionnelle, le traitement des personnages masculins étant bien plus sommaire. De même, la figure d’Ethan, médecin renommé, spécialiste incontesté de son domaine, et donc homme de raison, entre en contradiction avec la figure de Boaz, maître spirituel de la jeune Alma, dont le savoir repose sur des croyances ésotériques. La même dualité narrative apparaît entre la douleur physique d’Iris au début du roman qui la renvoie à la rancoeur du passé, et celle sur laquelle s’achève le récit, source d’espoir et de renouveau.

J’applaudis donc des deux mains la finesse de ce travail de construction hors-pair, qui a permis de faire naître une trame narrative où rien n’est laissé au hasard. L’intrigue a ici une place capitale et prend bien davantage de place que dans Mari et femme et dans Ce qui reste de nos vies où les faits narrés étaient par ailleurs nettement moins violents et moins douloureux. Mais, revers de la médaille, est-ce pour cette raison que, non sans regrets, je ne retrouve pas ici la profusion verbale qui jaillissait du monde mental des personnages, ces tergiversations constantes de l’intimité, cette lutte toute intérieure du passé et du présent se débattant, enfouis au plus profond de l’intériorité des êtres ? Nous sommes là, en somme, sur une vision plus classique du roman : si nous avons certes accès aux doutes permanents d’Iris, dans ce roman, contrairement aux autres, le passé n’est pas seulement une entité abstraite torturant sans relâche l’esprit, mais il est là, présent et tangible, incarné par ce personnage d’Ethan qui condense et matérialise le fardeau de ce qui fut. En un mot, il me semble dommage d’avoir extériorisé le monde intérieur d’Iris. La présence physique d’Ethan dans le récit était-elle vraiment nécessaire, d’autant que sa réapparition et la relation qui s’ensuit, aux allures de conte de fées éphémère, ne sied pas franchement, me semble t-il, à la tonalité générale de l ‘œuvre ? L’écriture elle-même en pâtit quelque peu, car Zeruya Shalev se trouve de fait ainsi contrainte à utiliser, beaucoup plus fréquemment que de coutume, la parole dialoguée, au détriment du monologue intérieur, procédé dans lequel elle excelle.

Que ce léger bémol n’empêche toutefois quiconque de s’atteler à la lecture de ce roman car, outre qu’il inscrit pleinement l’auteur dans la grande littérature contemporaine, le plaisir procuré et les qualités narratives ne s’en trouvent nullement entamés.

(Douleur. Zeruya Shalev. Editions Gallimard, du monde entier : 2017. 401 pp)

 

TAG – Pocket Jeunesse

 

1)Quel livre de votre bibliothèque a, selon vous, la plus belle couverture?

-Aujourd’hui ? Je dirais Un paquebot dans les arbres de Valentine Goby. Ce titre, le saut de cette petite fille, les couleurs : je me plonge à chaque fois avec délectation dans cette image.

2) Quel livre vous fait très envie à cause de sa belle couverture?

La vallée des poupées de Jacqueline Susann. Cette photo m’attire parce que l’on sent tout de suite que derrière cette apparente joie de vivre se cache une drôle de mélancolie.

3) Citer un livre dont la couverture française est, selon vous, plus belle que la couverture VO.

-Après quelques recherches (pas évidentes !), je pourrais dire que je trouve la couverture française de Mimoun (Rafael Chirbes) plus belle que la couverture espagnole.

-Nous pourrions parler aussi de L’amie prodigieuse d’Elena Ferrante, dont je préfère la couverture française (Ah, mon goût pour les photos !).

 

4) Citer un livre dont la couverture VO est, selon vous, plus belle que la couverture française.

-A l’inverse, la couverture de La triste fin du petit enfant huître de Tim Burton me plaît bien davantage en version anglaise.

5) Citer un livre dont la couverture reflète parfaitement le roman.

-Un de mes « classiques » : Rien ne s’oppose à la nuit de Delphine de Vigan.

6) Citer un roman dont la belle couverture n’a aucun rapport avec l’histoire.

Ce qui reste de nos vies de Zeruya Shalev, dont la couverture me semble plutôt métaphorique…

7) Citer un livre avec une belle couverture minimaliste.

-J’aime assez bien la couverture de Le philosophe nu d’Alexandre Jollien.

8) Citer un livre avec un belle couverture qui a plein de détails.

Les gens dans l’enveloppe d’Isabelle Monnin… On peut regarder sa couverture pendant des heures et découvrir encore de nouveaux détails qui nous avaient échappés.

9) Citer un livre avec une belle couverture qui fait apparaître au moins un visage.

-Un roman lu il y a longtemps : Les soldats de Salamine de Javier Cercas, dont la couverture est la même en Espagne, d’ailleurs.

10) Citer un livre avec une belle couverture qui est majoritairement de votre couleur préférée.

La symphonie du temps qui passe de Mattia Signorini. Il y a ce beige et ce dégradé de bleus qui vire au violet… J’aime l’ensemble et les couleurs vont bien ensemble.

11) Citer un livre avec une belle couverture dont le visuel est un dessin.

-Un hommage à Jirô Taniguchi et son Quartier lointain.

 

De belles lectures, de belles couvertures, de belles (et parfois amères) rencontres…

El desorden que dejas – Carlos Montero

 

Un an après la lecture du dernier Juan José Millás (Desde la sombra, chronique ici), je me replonge enfin dans cette belle langue ibérique, un tout petit peu la mienne, un tout petit peu le son d’un ailleurs, un tout petit peu une forme d’évasion. Et cette fois-ci, je découvre un auteur que je ne connaissais pas : Carlos Montero, écrivain (et scénariste de séries) galicien de quarante-quatre ans, dont El desorden que dejas est le deuxième roman et qui lui a permis de recevoir le « Premio Primavera de Novela 2016 ».

Ce roman est un « thriller » psychologique assez intense, facile à lire –chose assez appréciable quand il ne s’agit pas de sa langue maternelle- et qui ne laisse pas de place à l’ennui : tout va très vite, l’histoire est pleine de rebondissements et qu’importe si certains événements sont parfois peu crédibles ou quelque peu prévisibles, on se laisse embarquer… Tout cela grâce en grande partie au personnage principal : Raquel. Il s’agit d’une jeune professeure de lettres remplaçante, en couple, moderne, curieuse, plutôt sûre d’elle et courageuse mais qui va laisser entrevoir, au fil des pages, ses parts d’ombre, ses questionnements parfois existentiels, ses secrets qu’elle pensait bien gardés. Cette jeune femme accepte, au début du roman, un remplacement dans un lycée de la petite ville dont est originaire son mari. Très vite, elle apprend que celle qu’elle remplace, Viruca, s’est suicidée, ce qui explique l’atmosphère quelque peu pesante à l’intérieur de l’établissement. Mais tout le monde ne croit pas au suicide, dont l’ex-mari de cette Viruca, lui aussi enseignant au lycée de Novariz (village inventé pour le roman). Nous découvrons alors une femme opiniâtre qui va chercher, et chercher encore, jusqu’à la dernière page. Elle veut comprendre ce qui est véritablement arrivé à cette si belle femme, a priori aimée de tous.

C’est à travers son regard que l’on découvre la Galice aux multiples facettes, aux coutumes et à la tradition bien ancrées ; les descriptions de ce coin d’Espagne sont précises et l’on vit avec elle les pluies incessantes, le froid qui glace les os ou pire, la sensation d’humidité qui règne tout au long de l’histoire. C’est à travers son point de vue que l’on découvre l’état de l’Espagne d’aujourd’hui : les problèmes de chômage, les riches qui deviennent de plus en plus riches, souvent sur le dos de ceux qui n’ont pas grand-chose, l’état d’une classe moyenne affaiblie, le rôle important que peut jouer la drogue dans la société. C’est à travers elle que l’on découvre que le harcèlement scolaire n’est pas forcément que le fait d’élèves entre eux mais qu’il peut aussi s’agir de certains jeunes qui utilisent les nouvelles technologies, les réseaux sociaux pour faire chanter des enseignants. Je trouve que la façon dont ce thème est abordé est assez forte et rend le suspense plus malsain encore, plus dérangeant, et permet de montrer à quel point l’être humain est capable de cruauté sans limites, de violence indescriptible.

Cette lecture presque « addictive » est due aussi à l’utilisation assez juste des dialogues et à la tension narrative, qui se fait de plus en plus forte au fil des chapitres. Tout cela donne à l’ensemble un côté très visuel, très cinématographique… La toile se tisse et se détisse, se complète, chaque personnage a un rôle à jouer et participe de ce climat asphyxiant, presque irrespirable. Et pourtant, on en redemande !

Un très bon moment de lecture « qui divertit » mais qui fait vibrer aussi. Serais-je en train de prendre goût aux thrillers ?

(El desorden que dejas. Carlos Montero. Editoriales Espasa : 2016)