Week-end à 1000!!!!

 

Comme je suis une grande malade -et parce que j’en ai envie!-, je me lance un drôle de défi qui vient du monde étrange de la blogosphère… Lire 1000 pages en un week-end! Je vous mets en lien le blog de la créatrice de ce concept mais c’est par Lola (A l’horizon des mots) que j’ai découvert ce calendrier d’un nouveau genre, car ce rendez-vous a lieu quatre fois par an et il y a plein d’autres challenges!

Pour l’heure, quelques infos car il est encore temps de se lancer: le défi débute demain, à partir de 19h et prend fin dimanche 30 avril, à 23h59. Alors, ne m’appelez pas, ne m’écrivez pas, ne passez pas me voir car ce week-end, je lis!

Ma liste (complètement irréalisable mais ce n’est pas grave):
-Anaïs Nin et le tome 6 de son Journal, dont il me reste 200 pages environ à lire et Le revenu de base dont il me reste 99 pages. Voilà pour les 2 livres entamés.
-Elena Ferrante (tome 3): 480 pages.
-Philippe Grimbert: 213 pages.
-Jérôme Garcin: 185 pages.

C’est beau de rêver, n’est-il pas?

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Un bref mariage – Anuk Arudpragasam

 

A une époque indéterminée, dans un pays en guerre dont le nom ne nous sera jamais donné- quoique nous le sentions éloigné-, parmi une foule contrainte à l’exode par des bombardements incessants, nous mettons, quelques heures durant, nos pas dans ceux de Dinesh. Comme tant d’autres, ce jeune homme qui ne possède plus rien et dont la mère a été tuée, vit ou plutôt survit au jour le jour, au milieu des décombres et de l’horreur des massacres, dans un camp de réfugiés des plus précaires. Un homme lui propose sa fille Ganga en mariage, imaginant assurer ainsi la sécurité de cette dernière. Le texte s’attarde sur les tout premiers instants de vie de ce fragile embryon nuptial: nous assistons aux balbutiements de cette union qui, toute arrangée soit-elle, va pourtant faire naître avec fulgurance chez l’un et chez l’autre ce qu’on pourrait qualifier d’une ébauche de l’amour, et surtout les faire accéder au grade de l’humanité la plus profonde. L’instant narré est bref mais d’un éclat inédit. Car avec une grâce et une beauté toute tragique, en dépit de la terreur, du sentiment d’urgence et des dangers qui les cernent, ces deux êtres vont en silence s’ouvrir et s’apprendre l’un à l’autre, apprendre en réalité les seuls et quelques gestes capables de leur restituer l’humanité dont leur impitoyable quotidien s’acharne à les priver.

Incarné par ces deux personnages, par ce couple qui va mourir à peine sera-t-il né, ce texte porte en lui un humanisme incroyable, conté avec une splendeur narrative déconcertante. Bien que dans un dénuement total, ces êtres abritent dans leurs entrailles un condensé d’humanité porteur d’espérance. L’écriture désarme par sa capacité à allier un lexique limpide, à la portée de tous, et une philosophie puissante dont la sagesse, dépassant tout cadre spatio-temporel, tend à l’universalité. De cet étonnant maillage, se dégage une chaleur apaisante, en décalage complet avec les attentes convenues d’un récit de la souffrance engendrée par la guerre. C’est sans doute pour parvenir à accéder à cette intensité  que l’auteur a pris soin de gommer dans son récit tout référentiel au réel qui, non seulement aurait été superflu, mais dont la présence aurait nui à la portée de son propos.

Si le contexte guerrier ne s’ancre dans aucune réalité particulière, datée ou localisée, il permet en revanche de créer une atmosphère et des situations où chaque action de la vie quotidienne, si minime soit-elle, chaque geste aussi trivial que celui de boire, de se laver, de manger, s’élève à un degré à la fois philosophique et poétique.

C’est parce que ces personnages n’ont plus rien qu’eux-mêmes dans le monde qui s’effondre sous leurs yeux, que chacune de leurs actions révèle l’essence de leur humanité, en l’exacerbant et l’intensifiant. C’est grâce au regard porté, agissant comme une loupe, que ces êtres touchent et resplendissent de pureté. Même si la narration reste d’un bout à l’autre externe, ne laissant poindre aucun « je », même si elle s’attarde avec minutie sur des détails souvent corporels, on ressent comme une évidence l’immensité de la tendresse que celle-ci voue à ces personnages qu’elle enveloppe dans ses ondes bienveillantes. Etrangement donc, ce récit nous offre un monde verbal qui rassure. Comme une réponse au chaos et à la destruction, une douceur infinie émane des mots posés sur ces personnages que nous ne faisons pourtant qu’effleurer. Sans doute est-ce pour cela que les bombes qui tombent régulièrement semblent déconnectées de toute intention humaine. A aucun moment, l’ennemi qui broie et massacre ces populations innocentes n’est désigné ni nommé. C’est comme si la seule humanité concevable était celle des victimes. La guerre représentée ainsi comme une monstruosité sans visage humain permet de faire advenir l’équation humanité-espoir, de ne jamais rendre l’homme responsable du mal.

A aucun moment le texte ne verse dans l’apitoiement ou la compassion. Et pourtant, l’amour de l’autre est là, partout, glissé dans chacun de ses mots, vibrant de sincérité. Car ces mots-là sont peut-être les plus touchants qu’il m’ait été donné de lire sur l’état brut de notre condition lorsqu’elle se trouve dépouillée de toute matérialité, sur la foi que nous nous devons d’accorder à notre humanité lorsque c’est la seule chose qui nous reste. Plus qu’un roman, c’est un livre, un livre qui enseigne l’humilité, un livre qui force le respect, un grand livre en somme face auquel on ne peut que se sentir tout petit…

« Il y a des événements suite auxquels, peu importent le temps qu’on a passé à côté de ces êtres humains et notre degré de proximité avec eux, peu importe à quel point on désire instamment et intensément comprendre leur situation, avec quelle méticulosité on essaie de l’imaginer ou de la déduire à partir de nos propres expériences, on n’a d’autre choix que d’observer aveuglément de l’extérieur. » (p.235)

(Un bref mariage. Anuk Arudpragasam. Editions Gallimard : 2016. 237 pp.)

 

La vague – Todd Strasser

Je me dis toujours que le hasard fait bien les choses… Et ce sont sans doute les circonstances extérieures qui, inconsciemment, nous amènent à choisir un type de lecture en particulier. Troisième chronique Jeunesse, donc… Mais je me retrouve ici dans un style très différent. Je crois même que La vague a d’abord été publié chez Pocket, avant de l’être chez Pocket Jeunesse. Ce qui est sûr, c’est qu’il est sorti en deux mille-huit chez Jean-Claude Gawsewitch Editeur.

Tiré d’une véritable expérience qui a eu lieu aux Etats-Unis à la fin des années soixante, ce roman (que Todd Strasser décide de situer dans les années quatre-vingt) a le mérite de remettre en perspective un des événements les plus tragiques de l’histoire mondiale du vingtième siècle et de le lier à notre présent. S’il y avait une seule leçon à retenir de ce récit, ce serait « Rien n’est jamais acquis ». Il y a quelque chose de dérangeant dans cette histoire ; les questions qui se posent nous mettent mal à l’aise, nous interrogent sur notre propre capacité à garder notre libre-arbitre à tout moment.

En effet, dans ce roman, Ben Ross, professeur d’histoire enthousiaste et investi, se retrouve désarçonné devant certains commentaires de ses élèves de terminale pendant l’étude de leur chapitre sur le nazisme et tout particulièrement après le visionnage d’un film-documentaire sur les atrocités commises par les nazis dans les camps de concentration.

« « Mais Eric a raison. Comment les allemands ont-ils pu laisser les nazis assassiner des gens presque sous leurs yeux pour ensuite affirmer qu’ils n’en savaient rien ? Comment ont-ils pu faire une chose pareille ? Comment ont-ils pu même dire une chose pareille ? » (…) Eric leva la main une nouvelle fois : « Moi, en tout cas, je ne laisserais jamais une minorité de ce genre gouverner la majorité.

-Ouais, fit Brad. C’est pas un ou deux nazis qui me forceraient à dire que je n’ai rien vu ni rien entendu. » » (p.28)

Ben Ross ne peut pas se contenter de répondre à ses élèves « Je ne sais pas » et c’est la raison pour laquelle, après de longues heures de recherches et de réflexions pédagogiques, il décide de mettre en place une étrange expérience dans cette classe afin de leur montrer de quelle façon une mécanique d’endoctrinement bien construite peut agir sur nous tous, ou tout du moins sur une majorité d’entre nous. Nous suivons donc cette expérience et son évolution avec une certaine forme d’inquiétude, voire d’anxiété, qui va grandissante car nous pensons forcément au monde qui nous entoure, nous pensons forcément aux gens qui, comme Robert Billings, se sentent enfin exister à travers un groupe qui devient une communauté, avec un leader, un slogan, des symboles forts d’appartenance créant une énergie nouvelle. Nous pensons forcément à ceux qui sont sur le point de choisir cette voie…

Ce court récit n’est pas intéressant par sa forme somme toute assez classique ni par son style très simple mais par ce qu’il dit de notre humanité et de nous-mêmes : qu’aurions-nous fait en mille neuf cent trente-neuf ? Qui aurions-nous été en mille neuf cent quarante-cinq ? Et que faisons-nous aujourd’hui, comment agissons-nous pour ne pas reproduire les erreurs passées ?

 (La vague. Todd Strasser. Editions Pocket Jeunesse : 2009)

Le sel – Jean Baptiste Del Amo

Plus qu’une histoire à proprement parler, ce livre raconte une tension : car l’histoire de ce livre, c’est l’histoire des quelques heures qui séparent une famille du dîner prévu pour le soir où tous les membres, à présent adultes, vont se retrouver dans la maison maternelle, dans leur Sète natale. Ce livre parcourt le temps de la préparation, de l’attente, des craintes et des espoirs qui gravitent autour de cet événement, de ce repas de famille où Fanny, Albin et Jonas, accompagnés de leurs conjoints, sont censés rejoindre leur mère, la vieille Louise, veuve d’Armand.
Mais ce dîner qui ne les réunira finalement pas, et dont nous saurons rien, n’est que le prétexte diégétique qui permet à l’auteur d’égrener, à travers les différents récits biographiques des uns et des autres, à travers des déplacements rythmiques de la focalisation, les vérités multiples et contradictoires qui émergent de ce tableau familial aux teintes on ne peut plus sombres. Car dans ce récit qui tout entier se nourrit de la temporalité qui précède cette réunion familiale, les personnages vont faire se superposer à la réalité de leur présent celle, fourmillante, de leurs souvenirs. S’ouvre alors un espace narratif où se côtoient et se heurtent à la fois le temps où la famille vivait sous le même toit, le temps plus récent de l’éloignement, et celui, présent, de la difficile construction d’une vie propre et indépendante.
La première moitié du roman est époustouflante, de par l’aspect kaléidoscopique que génère cette composition narrative où, tour à tour, nous nous immisçons dans la tête des uns et des autres, dans l’intimité de leurs pensées, dans le ressenti de leur passé, dans l’ambivalence de leurs réminiscences. Epoustouflante est cette capacité qu’a l’auteur de nous dévoiler les mêmes faits sous des jours différents, de leur faire subir mille contorsions en variant simplement le philtre de la perception et du point de vue. C’est ainsi que, dès les premières pages, la réalité et la vérité se démultiplient, et que l’objectivité se dissout entièrement, pour laisser place à un éclatement des discours : nous sommes face à une constellation de microcosmes mentaux au sein desquels, enfermés, se construisent et surtout se débattent les hommes et les femmes de cette famille dont le seul lien unificateur semble être celui du sang. Dans la solitude de leurs souvenirs, rien ne les rassemble aucun partage ne semble possible.
L’histoire est sombre et d’une noirceur accablante. Flotte sur l’histoire personnelle de chaque membre de cette famille l’ombre nauséabonde du père défunt, ancien marin qui, par son injustice, son ignorance et sa brutalité, gardera éternellement le visage de la violence ordinaire qu’il aura infligée toute son existence à ses proches. De l’image de cet homme dont les mots ont autant détruit que les actes, n’ont pu se défaire ni Louise, reléguée aux labeurs domestiques du quotidien, ni l’aînée Fanny n’ayant su susciter que l’indifférence paternelle, ni Jonas dont l’homosexualité n’aura été vécue par ses parents que comme une honteuse culpabilité, ni même Albin, le préféré d’Armand, auquel celui-ci aura échoué à transmettre sa conception abêtissante de la virilité. Le drame fondamental qui émane de chaque pore de ce roman est celui de l’échec de l’affranchissement de cette sphère familiale vécue sur le mode névrotique.
Et de ce point de vue, l’auteur ne lésine pas pour noircir les traits du présent dans lequel évoluent ses personnages : Jonas souffre de la perte de son ancien compagnon, emporté par le sida. Fanny souffre du deuil de sa fille, de sa mort accidentelle dont elle se sent responsable. Louise souffre de n’avoir eu le courage d’affronter son émancipation et ses désirs de femme quand il en était encore temps. Albin, quant à lui, s’étiole dans une relation conjugale plate qui s’effrite et finira par se rompre. La ville de Sète elle-même, qui est presque traitée comme un personnage qui s’ajouterait au récit, n’échappe pas à cette règle du malheur : cette ville, lieu placentaire qui a enfanté et abrité cette famille, semble elle-même en souffrance, torturée par la mer, omniprésente dans le récit, qui la jouxte et dont rien de bon ne semble pouvoir advenir. C’est que, sur chacune de ces existences, flotte, implacable, le parfum de la défaite et du renoncement.La vie n’est jamais abordée autrement que souillée, lacérée. Tout est douleur dans ces pages, dans cette écriture cinglante qui en devient crissante et lancinante, et dont la lecture elle-même finit par faire souffrir. La sexualité, réalité incontournable du récit et souvent crue, n’a aucun pouvoir rédempteur concernant cette aridité des rapports humains décrits : les plaisirs charnels apparaissent comme des plaisirs égoïstes voire cruels et sont, eux aussi, au fond, marqués par le sceau de l’échec.
Or, il faut bien l’admettre : cette incommunicabilité des êtres entre eux à laquelle, impuissants, nous assistons, ce ressassement stérile des non-dits au cœur de cette famille où rien ne semble ni sain ni pur, en un mot cette perversion généralisée du rapport à l’autre, tout ceci finit par être pesant et par créer un malaise chez le lecteur. J’avoue avoir été gênée, parfois même révulsée, par certaines scènes dont l’aspect glauque m’a paru davantage relever de la surenchère que de l’effort créatif. La corporalité, en particulier, dont est empli le récit, peut paraître dérangeante par l’acharnement affiché que semble mettre l’auteur à n’en dévoiler que ce qui peut générer de l’aversion, voire de la répugnance : la déliquescence physique d’Armand, malade, les délires scatologiques du père de celui-ci, au terme de sa vie, les relents incestueux de plusieurs scènes, saturent la narration jusqu’à l’écoeurement, et n’apportent pas grand-chose, au fond.
Si le traitement littéraire de la mémoire est remarquable, celle-ci apparaissant dans tout son paradoxe comme étant à la fois l’espace-temps illimité de l’intime et la limite infranchissable de l’accès à l’autre,si la complexité des rapports familiaux est superbement saisie, il manque toutefois à mon sens une touche lumineuse qui permettrait d’adoucir la lecture, de rendre moins accablant, moins éprouvant ce récit du désenchantement. Pour que « le sel » de ce roman soit savouré et apprécié à sa juste mesure, il aurait été bénéfique d’y ajouter ne serait-ce qu’une pincée de douceur afin de dissiper cet arrière-goût regrettable…

(Le sel. Jean-Baptiste Del Amo. Gallimard: 2010)

Beckomberga; Ode à ma famille – Sara Stridsberg 

Je referme à l’instant ce livre grandiose – prêté par une amie que je remercie vivement par l’occasion – et c’est en relisant le titre, que j’avais quelque peu oublié le temps de la lecture, que je réalise à quel point celui-ci est programmatique, à quel point tout y est… « Beckomberga. Ode à ma famille » : la dualité de ces deux propositions qui se juxtaposent étrangement et qui relève de l’énigme au moment où l’on entame ce roman, apparaît véritablement comme l’essence de ce dernier au moment où on l’achève.

Car il s’agit tout autant ici de la brève histoire de Beckomberga, hôpital psychiatrique suédois conçu comme un lieu de vie à part entière, que de l’histoire tourmentée d’une famille où se côtoient trois générations. La narratrice, Jackie, est la fille d’un couple chaotique, Jim et Lone. Suite à sa séparation avec Lone et du fait de sa difficulté à trouver un compromis entre l’envie de vivre et la tentation de disparaître, Jim sombre dans diverses formes d’addictions effrénées, suicidaires et désespérées, qui le mèneront temporairement entre les murs de Beckomberga, où les visites régulières de sa fille constitueront son seul lien avec le monde extérieur. Depuis son rôle de spectatrice impuissante,Jackie nous raconte et nous livre tout, de son enfance sans innocence à son adolescence étrange où son cœur n’a semblé battre qu’au rythme des visites à son père, dans ce microcosme où elle sera au fond une partie intégrante,bien plus qu’une simple visiteuse.Elle rapporte comment , entre les allées du parc de l’hôpital,  tout autant que son père, elle s’est construite et constituée en entité sociale et sentimentale.

Et pourtant, elle parle depuis un présent bien éloigné, un présent où l’hôpital a définitivement fermé, un présent où son père, de n’avoir eu cesse de chuter, n’attend que le bon moment pour se donner la mort, un présent où elle-même n’a pu créer les conditions d’une sphère amoureuse viable, un présent où elle est seule avec son jeune fils Marion, et les fugaces visites que son père lui rend parfois. De ce présent, au fond, nous ne saurons que peu de choses, si ce n’est que précisément rien n’a véritablement changé, la « maladie » de Jim étant désormais érigée en mode de vie, tout comme l’incapacité sans appel de Jackie à aimer et être aimée. Seul le petit Marion, quoique peu évoqué dans le récit, concentre une certaine dose d’espoir et représente l’ultime perspective de salut pour cette famille marquée par le sceau de l’impossibilité de se lier l’un à l’autre.

Mais c’est en-dehors – ou plutôt par-delà – la trame diégétique, que réside le véritable talent de l’oeuvre ; c’est dans la manière dont les choses sont, touche après touche, amenées, que l’ampleur du génie de Sara Stridsberg se révèle pleinement. Plus que par les faits, nous sommes avant tout saisis par l’atmosphère souvent brumeuse et toujours hypnotique qui se dégage de ces lignes. Car on lit ce livre un peu comme on avance dans le brouillard : c’est à tâtons que nous prenons connaissance des contours flous de cette histoire familiale, difficile à appréhender car totalement en décalage avec nos repères traditionnels. Le bien et le mal, le passé et le présent, le réel et l’onirique, tout y est brassé jusqu’à former une substance indissociable où, si le sens ne se donne ni d’emblée ni spontanément, il se distille savamment. Le récit est fragmenté et fait se succéder des échantillons biographiques toujours très brièvement rapportés. Mais l’une après l’autre, ces éclaboussures de vie, que sont ces mini-récits agencés selon une logique assez mystérieuse qui fait fi de toute chronologie et entremêle même réel et imaginaire, construisent somme toute une narration cohérente et saisissante du fil de vie des deux « couples » fondateurs du récit que sont la fille et le père, la mère et le fils.

Il est frappant de constater que, si les faits sont cruels voire impitoyables, si Jim est jusqu’au bout désigné comme incapable d’aimer sa fille d’un amour qui serait à la hauteurs des attentes et des rêves de celle-ci, en un mot si le regard porté n’est jamais complaisant,c’est toutefois de ce point de vue étrange, dénué d’emphase et de jugement, que naît paradoxalement une tendresse inouïe, une humanité immense. Cette « écriture-mosaïque » permet de faire couler dans les veines du roman une dose d’empathie, voire d’amour : il y a beaucoup d’âme entre ces lignes, tout comme il y a beaucoup d’âme dans la folie telle qu’elle est ici abordée. Si la démence décrite est parfois inquiétante, elle ne l’est jamais par une quelconque et présupposée monstruosité de l’âme des déments, mais bien plus par sa proximité avec celle des gens dits raisonnables. Créant ainsi un appel d’air, un vertige chez le lecteur, la folie dont il est question dans l’oeuvre – et qui n’est d’ailleurs jamais nommée comme telle – flirte sans cesse avec les zones-frontières, avec les franges de notre univers socialement codifié, sans jamais vraiment s’y opposer. Tout ce petit monde qui peuple l’hôpital de Beckomberga, et qui peuple aussi les mots de la narratrice, semble avoir simplement du mal à démêler le nôtre, à en intégrer les codes, à en affronter les combats : et c’est en ceci qu’il nous inquiète, qu’il nous menace dans nos certitudes fragiles et floues. Ces gens ne sont ni faibles ni fous, il sont simplement dans une autre lecture du monde, et la prose de Sara Strisberg a ceci d’extraordinaire qu’elle parvient à en saisir le sens et l’humanité, dans une parole qui est à la fois celle de la douleur et  de la douceur.

Entre ces murs de Beckomberga, comme dans le monde extérieur, les êtres s’aiment et se désirent, souffrent ou s’épanouissent, vivent ou veulent mourir. A la fois miroir grossissant de la vie et rempart  protecteur contre celle-ci, c’est là en tout cas que Jim et sa fille Jackie semblent avoir vécu les moments les plus lourds de sens de leurs existences.

Ce roman a le mérite incontestable de mettre en pièces tous les préjugés et de bousculer les idées préconçues, non seulement concernant la folie, mais également quant au traitement de la thématique familiale et sentimentale. Si les défaillances de Jim en tant que père sont établies voire ressassées tout au long du récit, elles n’entachent pourtant à aucun moment sa dimension charismatique. De même, l’amour physique et intense que va vivre Jackie adolescente avec Paul, cet homme interné suite au meurtre de sa femme, si dérangeant soit-il, reste de l’amour et échappe au couperet du jugement moral… Et c’est ainsi, au fond, que fonctionne l’intégralité de l’oeuvre : chaque parcelle narrée comporte sa zone d’ombre et de trouble, mais, mis bout à bout,ces petits morceaux, tronçons d’existence, parviennent à rehausser l’éclat de ces destins ternes et à en restituer toute la beauté à laquelle ils n’ont pas eu droit.

Si ce roman suppose un mode de lecture particulier, il en vaut vraiment la peine et révèle de vraies qualités littéraires. Il faut y entrer comme dans un tourbillon, accepter de s’y laisser bercer et parfois d’y tanguer, il faut se laisser emporter par le flux des mots, mettre de côté le jugement moral et l’activité rationnelle, pour accéder véritablement à la saveur, au plaisir de lecture qui découle de ce petit miracle narratif qu’accomplit Sara Stridsberg sous nos yeux de lecteurs parfois étonnés, souvent ébahis…

(Beckomberga; Ode à ma famille. Sara Stridsberg. Editions Gallimard : 2016)