Aral – Cécile Ladjali

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Aral est un livre qui ensorcelle au sens premier du terme : tout autant qu’il enchante et envoûte, ce roman effraie et inquiète aussi quelque peu. Commençons par dire que si l’histoire est importante, le factuel est constamment relégué au second plan, car l’extrême force du récit réside davantage dans les sensations qu’il ne peut manquer de procurer à un lecteur même distrait. Le monde extérieur qui se déploie sur cette contrée sauvage au bord de la mer d’Aral asséchée ne nous parvient que filtré par la conscience d’un homme bien étrange, Alexeï, protagoniste imposant autour duquel gravitent tous les autres personnages. Cet homme est sourd et pourtant violoncelliste. Il est marié à Zena qu’il  connaît depuis l’enfance et qui vient de le quitter, étouffée par leur amour trop exclusif. Dans l’attente de son retour, Alexeï se perd dans la contemplation de cette mer qui n’en finit pas de disparaître, dans un décor de sable et de chaleur. Il cherche en vain la huitième note, celle qui vibre sans se faire entendre, il cherche en vain un nouvel amour, et finalement c’est surtout lui-même qu’il semble aspirer à trouver.

Après le départ de son aimée, cet être complexe et torturé ne se définit dès lors plus que par l’absence ainsi que par le désespoir engendré par l’inaboutissement de ses efforts pour combler celle-ci. Il est tout entier écartelé, tendu à la fois vers la quête de ce qui n’est plus et vers celle de ce qui n’est pas encore advenu.

Parfois hermétique, toujours énigmatique, ce livre a l’hypnotique magie des mirages, magie que l’exotisme de ce décor de conte oriental ne fait qu’accentuer. L’écriture est d’une sensualité incroyable, d’une langueur voire d’une lascivité qui transporte, aimante, et même étourdit. Rien n’est jamais frontal dans ce récit ciselé de métaphores, les mots ne sont jamais réduits à la fonction de vecteur, mais constamment et intrinsèquement porteurs d’une épaisseur et d’une dynamique toutes poétiques. Cécile Ladjali nomme les choses comme on raconte un rêve, dans un perpétuel va-et-vient entre les faits et leurs résonances. La rationalité se dérobe sans cesse pour laisser la place au ressenti.

Le paradigme qui semble tenir lieu de règle fondatrice à cet étonnant récit est celui du paradoxe, sur lequel reposent toutes les situations et toute la construction des personnages. Nous entrons en effet dans un univers étrange et déroutant où la sacralité de la musique est portée par un homme qui ne l’entend pas, où l’amour est enchevêtrement de douceur et de violence, où la nature la plus belle et la plus pure est menacée par les dangers de la pollution nucléaire. Le couple qui forme le noyau diégétique lui-même est construit selon cette volonté de faire s’entrechoquer les contraires : alors qu’Alexeï vit – ou survit –  de son art, Zena, chimiste renommée, est une femme tournée vers la science. On pourrait aussi analyser de la sorte l’atypique relation qui se noue entre Alexeï et la jeune prostituée Nulufar. Non seulement cette relation restera platonique et entrera en contradiction avec le métier de la jeune femme, mais, suite à la dégénérescence cérébrale dont sera victime Nulafar, ces rapports perdront définitivement toute teinte érotique pour finir par être ceux d’un père et d’une fille.

Ce mécanisme de la contradiction qui trouble et intrigue dans un premier temps, livre finalement tout son sens et sa raison d’être dans le recul de la lecture achevée. Il m’apparaît en effet clairement, la dernière page tournée, reprenant mon souffle, que ce que je viens de lire n’est pas un livre ordinaire mais un ouvrage fondamental qui ne peut être envisagé que comme le livre même du Désir. Cécile Ladjali ne raconte pas les personnages dans ce qu’ils sont, mais dans ce qu’ils tendent à être. C’est l’effort, l’aspiration, la tension interne qui dévorent et font littéralement vibrer ce récit, un peu comme la huitième note tant convoitée par Alexeï. C’est ce qui ne se constate pas qui a du prix aux yeux de cet auteur, et qui imprime une telle beauté à cette narration si enivrante. Car il s’agit là d’un livre empli de creux, d’une écriture des plus poétiques qui parvient à rendre présente l’absence elle-même. L’attente du retour de Zena se confond avec celle du retour de la mer, et toutes deux, au milieu du foisonnement thématique, creusent un passage qui guide toute la tension narrative, tension qui reproduit, au fond, celle du désir tout court.

Ce sont là des mots qui éblouissent et qui scellent un pacte avec le lecteur, des mots qui ont tout à la fois la fragilité et la préciosité des paroles que l’on susurre, des mots dont la musicalité, l’étrangeté et le souffle comptent tout autant – sinon plus – que le sens. Cécile Ladjali aura donc accompli par ce roman, ce qu’Alexeï s’efforce de faire tout au long du récit : faire parvenir à nos oreilles ce qui vibre mais ne s’entend pas…

(Aral. Cécile Ladjali. Editions Actes Sud : 2012)

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Un amour impossible – Christine Angot

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L’amie qui m’a prêté ce roman –Un amour impossible– m’avait dit : « En général, Christine Angot, soit les gens adorent, soit les gens détestent ». J’étais donc “préparée” à une lecture qui me semblait particulière ou, du moins, qui n’allait pas me laisser indifférente. Effectivement, cette lecture ne m’a pas laissée de marbre mais… Comment dire ? Je n’ai ni adoré ni détesté ce roman et le style de Christine Angot. J’ai la sensation qu’il s’est passé autre chose ou peut-être ai-je ressenti les deux à la fois.

Le premier chapitre m’a fait un peu peur parce que je ne me suis pas du tout sentie transportée par cette histoire d’amour censée être passionnelle entre Rachel (la mère de C. Angot) et Pierre (son père). Je me suis même dit que le personnage féminin avait vraiment peu de relief, à côté de cet homme qui prend toute la place, qui donne parfois la nausée…

Puis arrive Christine, la petite Christine joyeuse, drôle, douce (cela ne va pas durer)… Et avec elle les dialogues se font moins présents, ce qui n’est pas pour me déplaire car ce sont sans doute ceux-là même qui ont gêné en partie mon début de lecture. J’ai bien aimé les anecdotes sur sa prime enfance, qui font bien ressortir à mon sens le caractère du personnage, Christine. J’ai bien aimé l’utilisation des lettres de Pierre comme matériau d’écriture et le fait qu’a priori la richesse d’une correspondance naît de la dualité, de l’échange et que dans ce roman, de fait, nous ne puissions jamais lire ses mots à elle (Rachel).

Et finalement, mes premières impressions resteront les mêmes tout au long de la lecture… Les dialogues desservent le récit, à mon goût. Les personnages deviennent alors trop caricaturaux, ce qui est sans conteste beaucoup moins le cas lorsque nous sommes dans la narration “pure”. Je trouve que Christine Angot est plus juste quand elle décrit les petits détails qui veulent souvent dire bien plus que ce qu’ils laissent entrevoir ; et cela permet au lecteur de prendre le temps de ressentir… La tristesse, l’empathie, l’euphorie, l’écœurement…

Je suis bien embêtée car me voilà dans “l’obligation de contredire” mon amie : je n’ai ni adoré ni détesté Christine Angot ! Mais peut-être suis-je l’exception qui confirme la règle ?

 (Un amour impossible. Christine Angot. Editions Flammarion : 2015)

TAG – Pocket Jeunesse

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  • Le livre le plus attendu en 2017.

Je crois que c’est Douleur de Zeruya Shalev.

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  • Un livre de votre pile à lire que vous voulez absolument lire cette année.

J’aimerais vraiment réussir à lire Les déferlantes de Claudie Gallay et Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur de Harper Lee.
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  • Un roman PKJ.

Je n’ai toujours pas lu (ni acheté !) La vague de Todd Strasser.

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  • Un livre d’un auteur que vous aimez beaucoup.

Encore un livre pas lu depuis le dernier TAG… Le royaume d’Emmanuel Carrère. Pas encore osé l’ouvrir vu le thème et l’épaisseur !

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  • Un livre d’un auteur que vous n’avez jamais lu auparavant.

D’acier de Silvia Avallone. Je viens de l’emprunter à la bibliothèque et j’ai hâte de découvrir !

« Arrête avec tes mensonges » de Philippe Besson. J’ai bien aimé sa venue à la Grande Librairie.

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  • Un livre que vous êtes sûr d’aimer.

N’importe quel récit d’Annie Ernaux. J’ai près de mon lit –et ce depuis plusieurs mois- Ecrire la vie de la collection Quarto de Gallimard et je sais que le jour où j’en ai envie, je peux me plonger dans ses photos, ses extraits de journal et surtout un des récits que je n’ai pas encore lu.

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  • Le livre qui vous intrigue le plus.

Le degré zéro de l’écriture de Roland Barthes. Tout petit essai mais qui va me demander une certaine disponibilité d’esprit, je pense !

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  • Une suite de série.

Le nouveau nom d’Elena Ferrante (L’amie prodigieuse II). Ça y est, je l’ai en Folio.

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  • Une fin de série.

Voyons… Peut-être Le cas Mallaussène, tout de même ! Même si je n’ai pas entendu que des bonnes critiques du dernier Daniel Pennac et même si ce n’est pas exactement une fin de série puisqu’il y en aura d’autres…

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  • Un livre que vous avez envie de lire mais dont vous ne savez presque rien.

C’est un peu le cas pour presque tous les livres que j’ai envie de lire !

 

  • Un livre d’un auteur de votre nationalité.

J’ai envie de tenter Teen spirit de Virginie Despentes. Je n’ai jamais rien lu d’elle.

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  • Un livre avec une narration proposant des points de vue multiples.

Je ne sais pas puisque je n’ai pas encore lu les livres qui me tentent !

 

C’est sans doute trop ambitieux, comme souvent mais en ce moment, je ne suis bien que quand je suis chez moi avec un bouquin et le silence tout autour. Et qu’importe si je ne lis pas ces livres-là cette année, ce qui compte à mes yeux, c’est l’idée, l’envie…

La femme qui avait deux bouches – Alain Fleischer

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Drôle de découverte que ce livre d’ Alain Fleischer… S’il s’agit bien d’une compilation, d’un recueil, il est difficile de dire avec précision la nature des différents fragments narratifs qui brodent cet insolite et hybride patchwork.

A mi-chemin entre Topor et Kafka, l’auteur nous livre une somme conséquente de productions écrites d’un parfait hétéroclisme : nous sommes tantôt face à des récits baroques où l’imaginaire spolie la raison de tous ses droits, tantôt plongés dans de courts épisodes autobiographiques, à d’autres moments simples réceptacles d’interviews fictives d’êtres plus improbables et irréels les uns que les autres. C’est avant tout poussés par la curiosité que nous tombons dans les filets de cette lecture où chaque page, véritable point d’interrogation en soi, a le don d’intriguer et d’interloquer.

Car ce qui frappe d’emblée et de plein fouet, c’est le traitement thématique déroutant, le biais irrationnel que prend inlassablement et résolument l’auteur, dans chacune de ses petites histoires : si elles sont toutes indépendantes et sans lien apparent, on y retrouve immanquablement la même dose  de folie, la même teinte fantasmagorique dans l’énoncé des choses. Il y a de la détermination et du parti pris dans le choix de la tournure  franchement décalée que prend chacun des événements ou chacune des situations imaginés.

Le titre de l’oeuvre qui est aussi celui de la première nouvelle est une parfaite illustration du mécanisme d’écriture à l’oeuvre dans tous ces pans narratifs : partant d’un fait peu plausible, celui de l’existence d’une femme dotée de deux bouches, le narrateur s’emploie à expliquer en long, en large et en travers les conditions vitales d’un tel personnage, ne lésinant sur aucun détail pour décrire les avantages et les inconvénients, les complications et les possibilités qu’offrirait une telle anatomie. Et c’est ainsi que fonctionne toute l’écriture de cet ouvrage : sans cesse le loufoque se superpose à la logique, à moins que ce ne soit l’inverse : est-ce le rationnel qui adopte le mode de pensée de la démence ? Logique de la déraison, ou raison illogique : quoi qu’il en soit, Alain Fleischer parvient à nous faire mettre le pied sur un territoire troublant où, portée par une écriture concise, parfaitement maîtrisée et rigoureuse, empruntant même souvent à la littérature scientifique, la raison est poussée dans ses derniers retranchements. Ne gardant que la coque du langage rationnel et déplaçant celle-ci sur le terrain de l’absurde, ces récits nous propulsent vers une sorte de frontière où la raison tourne à vide et, peu à peu, vacille, flanche et démissionne face au royaume prédominant de l’absurde.

Quoi que disparates, ces récits dévoilent progressivement leur point de convergence, leur colonne vertébrale qui elle aussi a de quoi dérouter le lecteur. Car la thématique qui domine et surgit de cette matière verbale qui révèle un art littéraire fort maîtrisé, n’est ni plus ni moins que celle de l’alimentation, traitée jusqu’à satiété sous toutes les formes envisageables. Au gré de ces déclinaisons narratives, on est tour à tour, avec ces personnages farfelus, attablés dans des auberges aux codes insolites, en proie à des peurs irrationnelles suscitées par l’ingurgitation d’un demi-poulet, en pleine délectation gustative de mets improbables, et j’en passe…Le lien entre ingestion de littérature et ingestion de nourriture est explicitement établi dans le récit central à teneur autobiographique où, évoquant son père défunt, l’auteur-narrateur retranscrit la double passion de ce dernier qui, toute son existence durant, aura été fasciné tant par la charcuterie que par les livres. Ce père juif transgressif friand tout autant de viandes interdites par la religion que de l’oeuvre au contenu parfois antisémite de Céline, ce père en proie à mille contradictions, rêvait en cachette de « librairies-charcuteries » susceptibles de réunir ses deux addictions.

On se demande fatalement en lisant ces pages dont le contenu imaginatif est si débridé, si tout ceci est bien raisonnable, si tout ceci a un sens, et si l’auteur n’est pas simplement en train de se jouer de nous en faisant de son écriture si travaillée le vecteur d’éléments si invraisemblables. Mais la répétition des rouages du mécanisme ne trompe pas longtemps quant à la volonté sous-jacente : il y a là l’expression en mots et en mets d’un véritable traité de littérature. Le lien nourriture-littérature se comprend peu à peu comme l’expression de la revendication d’une écriture charnelle, répondant à un besoin vital et même sommaire. Alain Fleischer invente une littérature faite pour être mastiquée et engloutie. Il textualise en quelque sorte sa volonté de désacraliser l’écriture qu’il conçoit comme un objet de délectation, certes, mais aussi et surtout de consommation au sens alimentaire du terme.

« (…) je ramenais la littérature, l’art littéraire, à un art purement culinaire, un art d’accommodation et de préparation (…)  L’appétit vient en lisant et la recette en écrivant, me dis-je encore. Ainsi, ce livre que nous sommes en train de lire – j’en suis convaincu en me relisant- ne doit-il pas être pris au pied de la lettre (…) on doit pouvoir le lire comme un livre de cuisine, en choisir un passage et s’en inspirer pour préparer un dîner. » (p. 374)

Nombreux sont par ailleurs les récits qui, faisant le parallèle entre le parler et le manger, optent pour ce dernier, le désignant comme seul révélateur de l’être, reléguant le premier au rang de simple masque social.

C’est par la thématique digestive, lame de fond inattendue donc, que se relient et fusionnent les petites perles que sont ces récits miniatures inclassables, afin de former un véritable joyau. Si je n’ai jamais eu de vrai penchant pour le format des nouvelles, force est de reconnaître qu’aucun autre n’aurait pu répondre si bien à l’audacieux projet littéraire que semble afficher ici Alain Fleischer : concilier une liberté inconditionnelle quant au traitement thématique et une implacable rigueur concernant l’écriture. J’en garde, la lecture achevée, la sensation diffuse de n’en avoir sans doute pas saisi toute l’ampleur, mais aussi celle d’avoir été un peu bousculée dans mes attentes et mes habitudes de lectrice, ce qui n’est pas le moindre des mérites en littérature, convenons-en…

(La femme qui avait deux bouches. Alain Fleischer. Editions du Seuil : 1999. 559 pp.)

Chanson douce – Leïla Slimani

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Je ne voulais pas lire ce roman. Quelque chose que j’avais du mal à définir me dérangeait et m’empêchait d’avoir ce livre entre les mains. Peut-être cette histoire de double infanticide d’un sinistre absolu ou tout le battage médiatique autour de son roman ; et puis, j’avais tellement aimé Petit Pays de Gaël Faye que j’avais été un peu déçue à l’annonce de ce nouveau Goncourt.

Et pourtant, une fois n’est pas coutume, il m’a tendu les bras dans ma petite bibliothèque de village. J’y allais pour les enfants, juste avant noël, pour qu’ils choisissent leurs lectures de vacances, avec la ferme intention de ne rien prendre connaissant le programme surchargé qui m’attendait et me disant qu’il était temps de faire descendre quelque peu la pile de livres qui se trouve à côté de mon lit. Je suis repartie avec Chanson douce.

Et je me dois d’être honnête : j’ai vraiment beaucoup aimé cette lecture avec cette tension grandissante même si l’on connait l’issue tragique de cette histoire dès les premières pages.

Louise, nounou hors pair, entre dans la vie de Myriam et de Paul comme une bénédiction. En effet, après la naissance de leur deuxième enfant, Myriam veut reprendre son métier d’avocate, malgré les réticences de son mari, et la solution idéale semble celle d’avoir une nounou à la maison. Les premières semaines sont incroyables : les enfants (Mila et Adam) sont plus obéissants, l’appartement étouffant est devenu un havre de paix pour cette petite famille, le couple retrouve une forme de liberté : tout semble aller pour le mieux dans le meilleur des mondes…

Je ne sais pas comment procède Leïla Slimani pour nous faire « oublier » la fin de l’histoire quand on suit l’arrivée de Louise dans cette famille mais c’est un fait : à chaque fois qu’elle replace la narration dans le contexte final, c’est comme si le lecteur se disait « ah oui, c’est vrai… ». Je ne sais pas comment procède Leïla Slimani pour nous faire battre le cœur un peu plus vite au fur et à mesure que la fin du roman approche mais c’est un fait : le lecteur est de plus en plus happé, encerclé, étouffé presque par ce huis-clos qui n’a de cesse de se rétrécir. Je ne sais pas comment procède Leïla Slimani pour nous balancer cette société à la figure mais c’est un fait : à l’intérieur de cette tragédie se dessine en filigrane ce qu’est la société française d’aujourd’hui, une société violente, injuste, cruelle, misogyne.

Peut-être par son écriture prosaïque, ciselée, qui semble factuelle, dénuée de sentiments mais qui fait ressortir l’air de rien, à travers quelques détails tellement parlants, les méandres de l’âme de chaque protagoniste, les contradictions de chacun d’entre eux. Et puis il y a ce narrateur, omniscient, qui se joue du lecteur avec les quelques chapitres –les seuls qui ont un titre- spécifiquement dédiés à certains personnages et qui renvoient à leur passé, leur histoire, comme pour nous faire croire que nous sommes en mesure de comprendre ce geste d’une cruauté innommable. « Nous faire croire »  car nous ressortons de cette lecture avec autant de questionnements (même s’ils ne sont pas les mêmes).

J’ai mis du temps à trouver à qui me faisait penser Louise mais j’ai fini par faire le lien : Vivian Maier, la nounou qui a fait des milliers de photographies, « l’illustre inconnue ». Plus ma lecture s’approchait de la fin et plus je pensais à ce documentaire « A la recherche de Vivian Maier », dans lequel on découvre, petit à petit, la psychologie très tourmentée d’une nounou en apparence parfaite. Et j’éprouve après la lecture de ce roman le même sentiment qui m’avait traversée après le visionnage de ce documentaire : un mélange d’ébahissement, de stupéfaction devant un tel talent de conteur et de nausée, de haut-le-cœur devant la cruauté des faits.

Je ne voulais pas lire ce roman : quelle erreur aurais-je commise !

 (Chanson douce. Leïla Slimani. Editions Gallimard : 2016)