Le rouge vif de la rhubarbe – Audur Ava Ólafsdottir

 

Rhubarbe

Traduit tardivement en français, ce premier roman d’Audur Ava Ólafsdóttir porte en lui toutes les petites graines des suivants. On y retrouve avec joie tous les ingrédients de ce qui fait l’essence de cette écriture à nulle autre pareille, qui nous emmène invariablement dans des atmosphères si singulières, où se combinent paradoxalement un onirisme et un réalisme exacerbés.
Nous sommes cette fois en Islande, dans un petit village côtier. Il s’agit du récit de quelques saisons vécues par une jeune fille, Ágústína, dont la malchance lui a valu d’être née avec des jambes invalides, d’une mère qui l’a confiée à Nína, grand-mère de substitution, avant de s’envoler aux antipodes pour faire des recherches sur les oiseaux migrateurs. Si cette mère et cette fille ne partagent pas la même vie, celles-ci ne cessent de s’écrire, ou plus exactement d’écrire les petites choses de leur quotidien, pour ne pas perdre le fil de leur amour. Quant au père d’Ágústína, il ignore son existence tout autant que nous ignorons la sienne, même si Ágústína envoie sans relâche à son intention des petits mots qu’elle enferme dans des bouteilles jetées à la mer. Cette jeune fille solitaire, écartée par les autres, a des occupations étranges : elle aime s’isoler pour s’évader dans de longues méditations, allongée au milieu du carré de rhubarbe où elle a été conçue. Elle aime aussi s’affairer aux tâches culinaires ou à celles du jardin avec Nína. Sa perception des choses est toute singulière et d’ordre sensoriel, ce qui a le don de décontenancer ses enseignants. Sa solitude se rompt néanmoins lorsqu’elle rencontre Salómon, jeune garçon de passage, et se lie avec lui d’une amitié que l’on devine amoureuse. Il sera le seul à qui elle confiera son rêve fou : celui de gravir la plus haute montagne du village pour observer son petit monde d’en-haut, et d’accomplir, à l’aide de ses simples béquilles, ce qu’aucun villageois ne s’est jusque là risqué à faire.
Voilà, en quelques mots, l’histoire de ce roman, et pourtant, en la relatant, j’ai l’impression de ne rien dire du texte, ou pire, de le dénaturer. Car ce qui fait la beauté de ce texte n’est pas dans l’événementiel : ce livre est un tout, et ce qui a trait aux actes ou même aux sentiments des personnages, sont à peine effleurés, se trouvent englobés dans une totalité bien plus vaste. Ce n’est pas que l’histoire ne compte pas, mais plutôt que ce qui compte est en-dehors de tout cela, dans l’espace du non-dit et de l’impalpable que continuellement le récit nous fait pressentir en se refusant à nous le livrer sous forme de mots. Il y a plus qu’il n’en faut dans les faits bruts de la diégèse pour que la narration prenne une tournure dramatique : or, ce n’est rien d’autre qu’une extrême et paisible douceur qui se dégage de l’atmosphère ouatée qu’ Audur Ava Ólafsdóttir parvient à créer et dans laquelle elle nous enveloppe jusqu’à la fin du roman. L’univers intérieur d’Ágústína, sa tristesse jamais évoquée quoique prégnante et tangible, sa profonde nostalgie des moments passés avec sa mère, tout se lit entre les lignes, au-delà de ce que les mots disent. Peut-être est-ce ce qu’a voulu nous glisser subrepticement l’auteur à travers ces quelques mots échappés d’un dialogue entre la jeune fille et Nína :
« – La plupart des gens oublient de regarder ce qui relie les choses entre elles. La lacune et l’intervalle, ça compte aussi.
– Tu veux dire que ce n’est pas seulement ce qui se passe qui a de l’importance, mais aussi ce qui ne se passe pas. » (p.45)
Peut-être est-ce aussi ce qu’au détour d’une lettre, énonce la mère d’ Ágústína :
« Ça fait quelquefois du bien de considérer la vie d’un œil neutre, comme on regarde un film, mais non sans éprouver de sentiments. » (p. 127)
Tout est comme immobile et presque en suspension dans ce village miniature, dans ce monde si minuscule qu’il donne le sentiment de pouvoir être tenu au creux de la main. C’est un monde de l’infime où les êtres sont liés entre eux par les tout petits gestes du quotidien qui, en les accomplissant, les élèvent et leur donnent toute leur dignité. Rien ne semble plus important que ces actes ritualisés de confectionner des confitures ou du boudin, de réparer le toit ou de jardiner. Si l’ailleurs existe, à travers les lettres envoyées par la mère ou les objets échoués des navires, il n’est jamais vécu comme une tension, mais plutôt comme un douce rêverie visant à conforter ce microcosme.
Par son traitement minimaliste donc, plus qu’un écrit, c’est quasiment, élaboré par petites touches de couleurs, un dessin d’enfant que nous offre là l’auteur. Le rythme est en effet si lent qu’il ampute le récit de sa dynamique narrative, créant une impression d’immobilité, immobilité que seul le passage d’une saison à l’autre semble être en mesure de rompre. Le rythme naturel des choses paraît d’ailleurs d’autant plus primer sur celui des quelques habitants de ce village perdu, que la faune et la flore y sont omniprésentes : les récoltes et la préparation des confitures de Nína, les métamorphoses des tiges de rhubarbe entre lesquelles Ágústína aime se cacher comme pour y disparaître, les oiseaux comme toujours chez Audur Ava Ólafsdóttir, jouent un rôle prépondérant dans le récit.
Et pourtant, on ne saurait parler de personnification de la végétation : ce qui est ici à l’oeuvre, c’est bien plus une véritable « végétalisation » des personnages. Celui d’ Ágústína semble en effet intimement lié à la rhubarbe : non seulement les tiges de celle-ci servent souvent de métaphore pour évoquer ses jambes malades, mais c’est également en allant régulièrement s’allonger au milieu du carré de rhubarbe où elle sait avoir été conçue, qu’elle semble expérimenter dans sa chair la nature végétale de son être. D’autre part, les liens qui unissent ces villageois sont aussi traités sous ce prisme de la végétation, dans la mesure où, s’offrant comme un rite les fruits de leurs récoltes, ceux-ci relient la condition de leur être social même aux éléments naturels.
Si la temporalité intime d’ Ágústína se rapproche du cycle naturel de la rhubarbe, il en va de même quant au traitement de l’espace dans le récit : ici, les lieux n’ont d’autres frontières que celles de la végétation, seule délimitation spatiale, à l’instar du cimetière sur les tombes duquel se rendent avec assiduité Ágústína et Nína.
C’est un véritable et puissant souffle poétique qui s’engouffre entre les mots de ce roman imprégné de tant de pureté, de grâce, de simplicité et d’innocence. Sans doute est-ce par son minimalisme délibéré qui invite continuellement à la rêverie, que cette écriture aimante et hypnotise.
Telle une chanson douce, ce livre des petits instants du quotidien apaise et repose, berce et rassure.
C’est étrange mais c’est vrai : en quittant ce récit pétillant de fantaisie, ce récit porteur d’un regard semblable à celui que les enfants portent sur le monde, on se sent en quelque sorte grandi, et comme guéri d’un mal qu’on ignorait.

(Le rouge vif de la rhubarbe. Audur Ava Ólafsdottir. Editions Zulma : 2016. 156 pp.)

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Le défi du troisième trimestre

Et oui! Voilà déjà 9 mois que notre petit blog existe. Et pour fêter cela, voilà notre nouveau défi. Pour le découvrir, cliquez ici ou sur « le défi du trimestre » dans le menu. Surtout, n’hésitez pas à nous proposer vos textes, ils seront rajoutés avec plaisir…

Tout est illuminé – Jonathan Safran Foer

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C’est tout simplement un prodige, un petit miracle de lecture comme il ne s’en produit pas tant… Imaginez un instant l’Ignatius de  La conjuration des imbéciles jouant dans un film de Kusturica qui se déroulerait dans le Macondo de García Márquez … Vous aurez alors une petite idée du grain de folie qui agite l’ensemble de cette œuvre surprenante et totalement inclassable. Quoique happés dès les premières lignes, on met quelques pages avant de comprendre que le farfelu s’érige ici en règle de jeu : dès lors que l’on fait corps avec cette logique décalée, le charme opère irrémédiablement et se maintiendra jusqu’à ce que nous ayons, à regret, refermé ce livre déjanté, qui se lit d’une traite.

Car dans ce récit, rien n’échappe à l’excentricité  : l’écriture, tout comme l’histoire, brouille les repères et s’escrime à rebattre sans cesse toutes les cartes du roman dit traditionnel.

Un jeune écrivain juif américain, du nom de l’auteur lui-même, se met en quête de ses origines, et particulièrement d’une femme qui aurait sauvé son grand-père de l’extermination nazie, femme dont il ne possède qu’une photographie et un prénom, Augustine, écrit au dos de celle-ci. Dans son expédition en Ukraine à la recherche d’un village disparu nommé Trachimbrod, il se fait accompagner d’un jeune homme ukrainien, Alex, censé l’aider à traduire, ainsi que du grand-père de ce dernier, soi-disant aveugle, censé l’y conduire, et de sa chienne, complètement démente. Dans un premier temps, les mésaventures de ce trio improbable font rire, tant les situations cocasses engendrées à la fois par la folie douce du grand-père, la non-maîtrise de l’anglais d’Alex et les incartades de l’animal, détonnent et frisent le burlesque. Mais très vite, le roman glisse sur un terrain plus poétique à travers les récits successifs des ancêtres de la famille juive de l’écrivain.

La structure du roman est complexe mais époustouflante : tour à tour alternent sous nos yeux les lettres écrites par Alex à son écrivain commanditaire relatant le voyage en Ukraine depuis un présent à peine postérieur à celui-ci, et des bribes de récits aux élans quasi-mythologiques évoquant les histoires d’amour des générations antérieures à ce Jonathan Safran Joe de papier. Les histoires se croisent et se recroisent, dans des temporalités et des niveaux de lecture multiples, et ce dans une admirable synchronisation. On imagine la difficulté de parvenir, pas à pas, à marcher le long de ce fil diégétique sans tomber… Ce roman est par ailleurs d’une modernité sans appel dans la mesure où le roman, l’acte même d’écrire un roman, constitue au fond le sujet essentiel, la matière première de ce récit. En effet, le périple ukrainien n’est évoqué que par et dans des lettres écrites après ce voyage, et sont désignées comme étant l’embryon d’un roman projeté. Les versions proposées par ce « traducteur » paradoxal, car maîtrisant si peu la langue, sont de même destinées à enrichir ou compléter ledit roman en germination. Il est frappant que rien ne soit dit de l’histoire qui occupe notre lecture en-dehors de ce qui est écrit dans ces différentes missives, dont le but littéraire est, qui plus est, clairement identifié. La narration ne laisse donc nulle place à une vérité qui ne serait pas textuelle. Le fait que le descendant de cette généalogie miraculeuse ait pour nom celui de l’auteur lui-même en dit long également sur cette volonté de métatextualiser le discours.

Le langage est par ailleurs ce qui aimante en premier le lecteur, car ce qui surprend, amuse et fascine tout à la fois dans un premier temps, c’est celui utilisé par Alex qui, de par ses lacunes linguistiques, et de tant malmener la langue, en vient à en créer une nouvelle, avec laquelle nous nous familiarisons, tout en nous en délectant, assez vite. Car toute incorrecte soit-elle, cette langue truffée de fautes fonctionne avec une logique et des règles qui lui sont propres. Notons que faire subir un tel traitement de choc aux règles grammaticales, syntaxiques et même lexicales relève de la prouesse littéraire, pour l’auteur comme pour les traducteurs…

Ce processus, qui consiste à déconstruire pour construire, peut d’ailleurs s’appliquer au roman tout entier. L’univers dans lequel nous sommes plongés est un univers merveilleux, qui frôle même le fantastique, un univers où tout n’est que symbole et poésie. Dans cet étrange monde narratif, la bouffonnerie donne naissance au tragique, le sacré engendre le profane, et inversement. De tant brasser ces contraires, le roman parvient , et c’est là un tour de force, à estomper toutes les frontières et à distiller une forte dose de sagesse, voire de philosophie. Car au travers des récits de ces strates générationnelles qui, avec une grande maîtrise dans la construction narrative, s’imbriquent à merveille et font converger toutes les temporalités à la manière des grandes légendes de l’humanité, ce roman parle charnellement de ce qui fait notre essence. Il nous parle de la quête de soi, de la difficulté d’aimer, de la mort et de la destruction, mais aussi de la possibilité de reconstruire et de renaître. Le parcours d’Alex n’est qu’une parabole parmi d’autres de ces thématiques ressassées à l’envi : c’est par et dans la déconstruction et la distorsion de la langue qu’il finira par faire s’exprimer ce qu’il est, ce qui le constitue.

« Tout est illuminé » dans ce roman au titre, me semble t-il, programmatique : tout y est à la fois brillant, éblouissant et délicieusement décalé. D’un atypisme complet, d’une imagination débridée, d’une inconditionnelle inventivité, d’une audace inégalée, et surtout d’une rare beauté, ce livre a le génie de mettre toutes les possibilités linguistiques au service d’une histoire qui bat aux pulsations mêmes de notre être profond et intime.

(Tout est illuminé. Jonathan Safran Foer. Editions de l’Olivier : 2003. 332 pp.)

Photo de groupe au bord du fleuve – Emmanuel Dongala

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Avec quatorze autres femmes, analphabètes pour la plupart, Méréana se voit contrainte, pour gagner sa vie, de casser quotidiennement des blocs de pierre dans une carrière au bord d’un fleuve africain. Mais la construction d’un aéroport international va engendrer une augmentation du prix des matières premières, et inciter ces femmes à exiger le double du prix de leurs sacs de gravier. C’est Méréana, de par son éducation, qui sera choisie comme porte-parole de cette revendication. S’ensuivra alors une véritable lutte sociale dans laquelle ces personnages féminins vont se confronter aux intermédiaires d’abord, puis aux forces de l’ordre, et pour finir au ministère lui-même, qui se saisira de l’affaire dans le but affiché d’éviter un scandale politique.

La trame narrative ne laisse pas de doute : nous sommes là face à une sorte de roman d’apprentissage social. Car ces femmes découvrent progressivement tout à la fois les joies, les ressorts et les embûches de la mobilisation collective et solidaire. Elles apprennent à s’organiser, à s’entraider, à résister, à fuir la récupération, à lutter en un mot, quitte à ce que la lutte prenne un tour fatal. Manifeste littéraire de la révolte populaire, il s’agit là d’un roman africain profondément engagé qui fonctionne comme un puissant antidote au fatalisme. Engagé parce que dénonçant l’exploitation économique bien sûr, mais pas uniquement :  la lutte que nous relate Emmanuel Dongala est aussi et avant tout une lutte de femmes. Et ces femmes, omniprésentes dans le récit, sont magnifiques. Asservies de mille manières à la toute-puissance masculine, aliénées tout autant dans leur vie conjugale, sexuelle et sociale, que par les rouages de l’économie de marché, à aucun moment elles ne baissent les bras ni ne cèdent à l’auto-apitoiement. Tout comme les pierres qu’elles cassent inlassablement, les femmes de ce roman sont de véritables rocs. Même si le manichéisme fait parfois sourciller, on ne peut que se délecter de la revanche sociale de ces êtres féminins – aux histoires pourtant bien différentes les unes des autres- tout autant que de leur revanche en tant que femmes tout court : la revanche est alors prise au sens large, sur une société où le pouvoir, quelle qu’en soit sa source, est toujours une affaire d’hommes.

En contre-plan, les nouvelles égrenées par la radio, que Méréana écoute invariablement chaque matin, ne peuvent être comprises que comme l’émanation nauséabonde de la voix de ces oppressions diverses. Ces litanies radiophoniques nous font apparaître comme d’autant plus insupportables les chaînes qui bâillonnent les libertés des femmes en Afrique.La société dépeinte nous apparaît dès lors comme lacérée dans son corps tant par l’inégalité et l’injustice sociale,que par les croyances occultes, le sida et l’ignorance.

Tel un pied-de-nez, cette narration tout en couleurs dégage alors un enthousiasme débordant, une vitalité folle. Par sa dynamique, le style se fait dynamite. Emmanuel Dongala jongle avec les registres de langue, qui varient à un rythme effréné, et se montre capable de passer sans transition d’une écriture ampoulée à des moments textuels empreints de la plus grande familiarité. Pris dans cette fanfare de mots, comme poussé lui-même à l’action par ce « tu » qui ne quitte pas le récit d’une semelle, le lecteur finit par ne plus se sentir seulement lecteur, mais bien plus l’interlocuteur de ce texte qui se fait dialogue. Agent symbolique de cette mobilisation dont l’ampleur ne fait que croître, nous nous en sentons au final presque partie intégrante.

Si certaines maladresses se font parfois sentir, si la révélation du passé de chaque femme par le biais de flash-back monologués aurait pu être traitée avec plus de finesse, si certaines situations manquent clairement de crédibilité, il n’en reste pas moins que ce livre tout performatif a  le terrible pouvoir de vous donner la plus saine et la plus frénétique des envies : celle de jurer de ne jamais renoncer à lutter.

(Photo de groupe au bord du fleuve. Emmanuel Dongala. Editions Acte Sud : 2010)

 

 

Les revenants – Laura Kasischke

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Le moins que l’on puisse dire, c’est que lire un tel roman relève bien moins de l’acte cognitif que d’une véritable expérience, au sens sensoriel du terme. C’est qu’il faut accepter d’engager tout son corps dans la lecture. Il faut accepter tour à tour de se voir glacer les sangs, de transpirer d’effroi à grosses gouttes, de haleter d’impatience, voire, à la lecture de certaines scènes, de sentir littéralement son estomac se retourner.

Je concède tout d’abord qu’il s’agit là d’un genre qui ne m’est pas familier et que je ne fréquente que très peu. Polar sociologique américain faisant la part belle au surnaturel en lien avec la mort, le récit prend son essor à partir d’un événement fondateur tragique : dans un prestigieux campus des Etats-Unis où, au sein d’étranges groupes d’étudiantes nommés « sororités », ont lieu de funestes rites de bizutage, un jeune couple d’étudiants est victime d’un accident de voiture. D’emblée, la vérité nous échappe car deux versions se confrontent : celle de l’unique témoin – une femme enseignant dans cette université – qui a constaté que nul n’était décédé lors du drame, et la version officielle qui donne la jeune fille pour défunte et en tient le garçon, prétendument ivre cette nuit-là, et qui, lui, a survécu, pour responsable. Dès le départ, donc, plane un mystère morbide autour de la jeune étudiante, Nicole, qui se trouve dès lors, au sein de ce microcosme universitaire, l’objet de mille élucubrations et croyances occultes. Si certains croient la voir réapparaître et revenir de l’au-delà, si d’autres ne croient pas un mot de son décès, tous, à des degrés divers, en sont hantés.

Il serait néanmoins vainement ambitieux que de prétendre pouvoir retracer l’intrigue dans son intégralité, tant celle-ci se complexifie et se ramifie à mesure que nous tournons les pages. Sans conteste, Laura Kasischke manie à la perfection l’art de la trame, et son jeu de construction narrative atteint des sommets en termes de maîtrise et de prouesse.

Nous sommes immergés dans un récit qui, de bout en bout, gravite autour de la mort, à la fois dans sa dimension organique et dans sa dimension mystique – quoiqu’à aucun moment celle-ci ne soit abordée dans une quelconque dimension religieuse, spirituelle ou sacrée. Il y a clairement la volonté de traiter la mort dans ce qu’elle a d’inquiétant, car échappant à la logique de notre bas-monde. Il s’agit de la mort « qui fait peur », de celle qui a engendré tant de croyances et de légendes populaires, dont le récit ne se cache pas d’y puiser son inspiration.

Et pourtant, paradoxalement, c’est plus une sensation de répugnance que de peur qui m’a traversée au cours de ma lecture. Peut-être est-ce parce que, dans ce roman, cette thématique de la mort est toujours traitée comme imbriquée et indissociable de celle de la sexualité ? Peut-être est-ce aussi en partie parce que le monde « des vivants » qui sert de décor à toute l’intrigue – dont nous sentons bien qu’elle se joue ailleurs, dans un en-deçà de la diégèse apparente – lui-même est révulsant ?

Car dans ce tableau des relations humaines au sein du monde universitaire américain que nous dépeint Laura Kasischke, rien n’est pur, ni même reluisant. L’univers narratif brasse à l’envie des personnages tout en duplicité,en frivolité et en mensonge. Les jeux de pouvoir et de domination règnent en maître tant dans la sphère de la vie conjugale, sentimentale et même amicale que dans celle des relations professionnelles diverses. Tout semble n’être qu’une affaire de manigances, de manipulations et de faux-semblants. Face à l’évocation d’un monde si sombre, le malaise du lecteur ne peut que s’accroître. Celui-ci ne trouvera, au bout du compte, d’apaisement ni dans l’intrigue, dont le dénouement ne dissipera en rien le mystère, ni dans la surface du récit. Le roman semble marteler et nous asséner sans répit, tel un adage, l’idée que les choses sont toujours pires que ce qu’elles paraissent, que ce que nous percevons de l’autre n’en est que la face présentable, et quoi qu’il en soit, une infime partie de son être réel.

De même, c’est en vain que le lecteur désemparé cherchera dans le récit la clé qui permettrait d’accéder à une rationalité, de tirer enfin au clair ces histoires de revenants et de disparitions non élucidées. Laura Kasischke joue clairement avec nos nerfs : à peine croyons-nous approcher la pièce manquante du puzzle que celle-ci se dérobe, nous repoussant dans une logique narrative sans cesse renouvelée.

Je ne saurais dire en toute franchise et avec exactitude si ce roman a emporté mon adhésion, mais une chose est sûre : celui-ci possède un pouvoir d’attraction d’une force stupéfiante. Même au beau milieu des passages les plus enclins à vous inspirer du dégoût, vous ne pouvez détourner le regard, vous êtes comme ligotés à ces mots qui vous dévorent tout autant que vous les dévorez. La fascination est peut-être malsaine, mais elle est indéniable.

Loin de nier le talent véritable qui est à l’oeuvre dans la construction, la manipulation, la savante et stratégique disposition des éléments de cette intrigue des plus travaillées, je regrette toutefois que la totalité du génie de Laura Kasischke se soit concentrée là : en ajoutant à cet art du tissage de fils narratifs davantage d’épaisseur littéraire, en créant une écriture capable en elle-même de faire monde, on aurait sans doute touché ici au chef d’oeuvre…

(Les revenants. Laura Kasischke. Christian Bourgois Editeur : 2011. 588 pp.)