Les livres prennent soin de nous – Régine Detambel

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« Selon Ouakrin la bibliothérapie consiste à rouvrir les mots à leurs sens multiples. Par la magie de l’interprétation, l’ouvrage poétique dénoue les nœuds du langage, puis les nœuds de l’âme, qui s’opposaient à la vie et à la force créatrice. » (pp.10-11)

Je ne saurais que trop vous conseiller la lecture de cet essai-là –Les livres prennent soin de nous ; Pour une bibliothérapie créative– qui a glissé en moi comme un dessert au chocolat dont on reprendrait bien une part supplémentaire. Régine Detambel écrit « à voix haute » ce que je ressens, décrit presque exactement mon rapport à la lecture et à l’écriture alors même que je n’avais jamais réussi à l’exprimer clairement. Je me suis délectée de ces références qui foisonnent, et qu’importe si je ne connais pas la moitié des gens dont elle parle ! Je me suis régalée de sentir si fort son engagement et ses positions qui me font dire « Ouf ! Une façon de voir les choses qui change un peu des injonctions de notre temps… » car ce qui m’a sans doute le plus plu dans ce livre, c’est l’idée que ce n’est pas grâce à ces soi-disant « coachs de vie » ou « livres coach » (les livres de psychologie grand public, de développement personnel, de mieux-être, de lutte contre les pensées automatiques négatives et tutti quanti…) que nous pouvons vivre mieux et plus en harmonie avec nous-mêmes et notre entourage ; vous savez, ces livres dits « d’auto-traitement » où l’obligation de bonheur est presque toujours sous-entendue, où l’on ne nous autorise plus à penser à AVANT ni à APRES, où il faudrait faire fi de tout ce qui nous fait être pour ne respirer que dans le moment présent.

Et non ! C’est bien grâce aux romans, grâce aux lectures qui ont des allures de chemins de traverse, celles qui peuvent s’interpréter de mille et une façons, sans injonction, sans « il faut… », sans « Vous devez… » … C’est bien grâce à elles que nous avançons, que nous nous questionnons et que nous pouvons comprendre un peu mieux ce fil ténu qu’est notre histoire personnelle.

Pour Régine Detambel, c’est à nous de [re]créer notre propre histoire en lisant, en écrivant, en recopiant et c’est entre autres choses grâce à cela (parfois dans la difficulté, le combat, la douleur mais aussi dans le soulagement et le plaisir) que nous réussissons à nous découvrir, à nous révéler à nous-mêmes. Mais comment tout résumer ? Elle dit tellement plus encore ! A vous d’aller plonger dans ses mots et d’interpréter à votre manière ce qu’elle nous dit…

« J’aime lire ne veut rien dire… J’aime vivre dans les livres est sûrement ce qui se rapproche le plus de la vérité. » (p.120)

 (Les livres prennent soin de nous. Pour une bibliothérapie créative. Régine Detambel. Editions Actes Sud : 2015)

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Le défi du deuxième trimestre

Le voilà, tout beau, tout chaud… Le nouveau défi!

Nous sommes trois, cette fois-ci, à l’avoir relevé. Vous nous suivez?

Pour le découvrir, cliquez ici ou sur « le défi du trimestre » dans le menu.

Voyons voir – Jamaica Kincaid

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Ecrire quelque chose sur Voyons voir … Parler un tant soit peu de ce roman de Jamaica Kincaid… Que la tâche me semble soudainement ardue et périlleuse ! C’est que du début à la fin ne vous lâche pas complètement cet étrange sentiment de ne pas vraiment accéder au propos de l’auteur, d’être toujours et définitivement « à côté » de ces mots qui pourtant ont une indéniable force d’attraction. Quelque chose semble résister jusqu’au bout, quelque chose semble irrémédiablement vous échapper.

Pourtant, la thématique est des plus balisées : une famille est sur le point de s’effondrer, un homme est sur le point de quitter sa femme pour une autre, plus jeune. D’autant plus balisée que la dimension autobiographique ne fait pas de doute : cette mère de famille délaissée et même haïe, bien que ne prenant jamais en charge la narration par un quelconque « je » nous apparaît d’emblée comme la figure à peine voilée de l’auteure elle-même. Mais en disant ceci, nous ne disons rien du roman, car rien de tout cela n’est énoncé ni linéairement ni clairement. Dès les premières lignes, le lecteur est enserré dans une écriture hallucinatoire : nous sommes brinqueballés dans des phrases interminables où répétitions et digressions règnent en maître, nous sommes hypnotisés par un discours qui frise souvent le délire et perd régulièrement pied avec toute réalité voire avec toute logique. C’est peu de dire qu’il s’agit là d’un récit complexe, souvent même obscur. Alors évidemment, dans les premières pages, on s’y perd, on relit les précédentes, mettant sur le compte d’une lecture trop distraite nos interrogations croissantes. Et puis, non, finalement, on se rend à l’évidence : le récit est précisément, délibérément conçu pour nous perdre, pour nous faire naviguer à vue d’un événement à l’autre sans lien établi, d’une temporalité à l’autre, de la sphère de l’imaginaire à celle du réel. Car il finit par nous apparaître que le sujet n’est pas celui que nous avions initialement identifié : Jamaica Kincaid ne nous parle au fond pas vraiment de son couple, ni même du couple. C’est avant tout du Temps dont il s’agit d’un bout à l’autre du récit. Nichés au fin fond de la tête de cette protagoniste, de cette Mrs Sweet, nous assistons impassibles à l’entrechoc continuel du passé et du présent. Se mêlent dès lors des allusions, des sensations tout droit sorties de son enfance – ou du moins des souvenirs qu’elle en a – et l’évocation des lambeaux qui restent de sa vie conjugale et familiale au présent. Ce Temps qui l’emprisonne, ce Temps qu’elle interroge sans cesse, devient dès lors le protagoniste du roman, supplantant tous les autres personnages qui semblent tournoyer au cœur de celui-ci en mouvements désordonnés et sans grande finalité.

Cette écriture hypnotique se fait alors matière, texture, tissu réunissant non seulement les différentes strates de la temporalité, mais aussi les actes et les fantasmes, ce qui est et ce que l’on désire qui soit. Le moteur de l’action des personnages gravitant autour de Mrs Sweet est  toujours impitoyablement celui de la cruauté. Dans cette famille, la fille et le père forment un noyau fusionnel et exclusif, tous deux partageant le rêve de tuer les deux autres et la mère n’obtiendra en retour de l’amour inconditionnel qu’elle porte à son fils que de la pitié. C’est une véritable guerre larvée qui se joue là, ou plutôt là-dessous, sous les actes et l’extériorité d’un quotidien prosaïque.

Mais c’est sous le prisme de la temporalité que l’incompréhensible prend sens : le présent qui fait mal et le passé empreint d’une toute aussi grande souffrance ne font plus qu’un dans l’intériorité de Mrs Sweet, mère de famille qui contrairement à ce que son nom indique, n’a jamais connu et ne connaîtra jamais la douceur. Son obstination obsessionnelle à tricoter et détricoter des mailles, sa fascination pour le cycle naturel des fleurs apparaissent alors comme métaphoriques de cette conception circulaire du temps qui donne toute son épaisseur à la narration.

Face au récit de la souffrance, l’écriture, qui possède incontestablement et intrinsèquement une énergie et une créativité sans bornes, semble être tout bonnement celle de la colère. Jamaica Kincaid nous offre là un roman qui, par ses tâtonnements et ses mille chemins empruntés, peut paraître confus et complexe, mais dont la lecture ne peut éviter de chambouler et d’interroger.

(Voyons voir. Jamaica Kincaid. Editions de l’Olivier : 2016 pour la traduction française. 203 pp.)

 

Regarder l’océan – Dominique Ané

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Petit récit intimiste d’une centaine de pages qui raconte l’évolution d’un homme, de sa prime adolescence à sa vie d’aujourd’hui. Petit récit tout en douceur, en nostalgie, avec un brin de mélancolie. La vie d’un garçon, avec ses histoires d’amour, ses amitiés « masculines », son rapport à la musique et sa découverte, son rapport aux sentiments troublés ou tus. Comme une suite logique de son livre Y revenir.

Petit récit agréable, qui se lit très vite, mais qui ne m’a pas complètement transportée malgré d’évidentes qualités littéraires. L’auteur est précis, souvent juste, on y retrouve bien sûr sa patte poétique… « Je mets la radio très bas dans la cuisine pour ne réveiller personne. Je suis assis à la table, un journal sous les yeux, que je lis sans sauter de page. C’est le moment que je préfère ; je me vois tel un veilleur de nuit, protégeant le sommeil des miens. Rien ne peut leur arriver, puisque je suis éveillé. » (p.9) mais aussi son âpreté… « Tout ce que je vis, je sais le devoir à mon corps. Le pire comme le meilleur. Par tempérament, je me focalise sur le pire, que je ne connais pas : la douleur que j’éprouverai un jour, accaparante, exclusive. Le corps est une injustice, il m’en donnera la preuve, c’est inévitable. » (p.25).

Et pourtant, je sais que cette lecture ne laissera pas en moi une forte empreinte. Malgré certaines similitudes dans le style, je trouve ses récits moins prenants, moins bouleversants que son écriture musicale. Pour moi, Dominique Ané n’est jamais aussi bon que quand il écrit des chansons, que quand il est Dominique A… Est-ce parce que je l’écoute depuis une vingtaine d’années et que ses mots mis en musique évoquent forcément davantage d’images de ma propre vie ? Sans doute un peu… Ce qui est certain, c’est que l’écouter, l’entendre me transporte bien plus loin vers l’océan et bien plus profondément en moi-même.

(Regarder l’océan. Dominique Ané. Editions Stocks : 2015 ; collection Points : 2016)

Approximativement – Lewis Trondheim

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« Wééé, la réunion d’l’asso » est devenue l’une des phrases cultes de mes années post-adolescentes. Une période  où l’on s’en approprie un certain nombre, se  forgeant ainsi une identité culturelle sur un mode plus ou moins suiviste ; à l’époque, plutot que grégaire,  j’appelais ça l’instinct Grégoire : ne pas vouloir faire comme les autres mais plutôt comme celui  qui avait l’air à l’écart avec son prénom bizarre et donc, finir par suivre quand même. Oui, on est con quand on est jeune, c’est l’une des caractéristiques premières.

Cette phrase en l’occurrence ne parlait pas à grand monde puisqu’issue d’une frange émergente et encore méconnue de la bande dessinée sauf dans notre bande hétéroclite de fanzineux ; un peu à la fac, un peu en apprentissage, un peu au boulot, beaucoup perdue.

On aime un livre pour son histoire, son style, son genre ou ses rebondissements mais aussi parfois grâce à son timing. Cet album tombait pile poil, il raconte la vie d’un jeune auteur  au sein d’un atelier en pleine période de « nouvelle vague » de la BD française dans les années 90, en pleine création d’éditeurs indépendants qui définiront les codes d’une nouvelle bande dessinée qu’on nommera plus tard « romans graphiques » pour que les adultes les achètent. L’atelier Nawak restera mythique pour les puristes, ayant compris en son sein : Jean-Christophe Menu, Jean-Pierre Duffour, Emile Bravo, Christophe Blain, David B., suivi de Joann Sfar, et Fabrice Tarrin.

Ces entités nommées L’Association et Cornélius, entre autres, publiaient de jeunes auteurs pas forcément virtuoses voulant s’écarter du format classique franco-belge. C’est à ce microcosme qu’appartenait Lewis Trondheim, membre fondateur de L’Association, publiant un « Approximate continuum comix » sur un mode autobiographique chez Cornélius en six numéros qui se retrouvent dans ce recueil.

Pour peu qu’on s’intéressât à ce milieu dans ces années en tant que fanzineux amateur de BD, le parallèle était dingo. Cette fameuse réunion de l’asso, c’était la nôtre. Ces petits trucs du quotidien dérisoires mais mis en cases, ces histoires de gens qui essayaient de créer dans leur coin, c’était nous aussi mais pas que ça. L’autobiographie ou l’auto-fiction en bande dessinée sont devenue monnaie courante dans les années qui ont suivi cette période – après avoir été très pratiquées des années auparavant aux États Unis – mais c’était tout neuf de voir un quotidien auquel on pouvait se raccrocher s’imprimer dans de jolis ouvrages où les auteurs parlaient vrai. Le dessin de Lewis Trondheim n’est pas celui de Mœbius mais il est sincère, il dit ce qu’il veut dire avec ses moyens.

Je me souviens encore de l’article des inrocks (époque trimestrielle et pas encore trop pédant) où j’ai découvert cette tête d’aigle dessinée à la tremblote et à la plume où ce Laurent au pseudonyme improbable m’a délivré une vérité qui me laisse encore aujourd’hui sur le chemin du doute quant à une réelle passion pour le dessin :  il n’a jamais commencé à faire de la bande dessinée, il n’a seulement jamais arrêté de dessiner, au contraire de la plupart d’entre nous qui abandonnons cette forme d’expression après nos dix ans.

Cet album compile donc quelques Comics dessinés pendant et après son œuvre de départ, Lapinot et les carottes de Patagonie, 500 pages dessinées en gaufrier (3 cases sur 4) à l’impro, sans crayonné, pour apprendre à dessiner et à maîtriser un récit. Ce fut plutôt fructueux.

Je me rends compte en rédigeant que je suis en train de faire l’historique plus qu’approximatif d’une période qui m’a marqué sans parler vraiment du bouquin mais bordel, c’est tellement simple, tellement bien, avec un dessin sans esbroufe mais vraiment agréable dans ses tâtonnements qu’il est impossible de ne pas s’attacher au récit très concret et aux personnages qui le traversent même sans les connaître.  C’est même l’un des petits plaisirs de ce bouquin:  découvrir après lecture les auteurs mentionnés et reconstituer le groupe. Mettre un visage et d’autres livres sur les noms, avoir envie de découvrir d’autres auteurs, bref, la BD autobiographique, quand c’est bien fait, ça donne envie d’autres gens.

Merci Lewis.

(Approximativement. Lewis Trondheim. Editions Cornélius, collection Pierre : 1995. 144 pages)