Pas pleurer – Lydie Salvayre

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C’est un très beau roman. Lydie Salvayre nous plonge dans la guerre d’Espagne à travers deux voix qui s’entremêlent et se complètent, celles de sa mère et de Bernanos.

Montse, la mère de l’auteur, est très âgée et sa mémoire lui fait défaut. Elle a oublié une grande partie de sa vie mais l’été 36 est gravé dans ses souvenirs. Elle raconte à sa fille ces quelques mois où sa vie et son pays ont basculé ensemble.

Elle était alors une jeune fille qui vivait dans une famille rurale modeste avec son frère José à peine plus âgé. C’est lui qui lui fait découvrir les idées libertaires et les grands idéaux. Ils passent ensemble quelques semaines dans une ville où bouillonnent ces idées nouvelles. C’est là que Montse découvre tout : la liberté, l’amour, la vie. Mais la parenthèse est vite refermée. Et après l’idéal vient la réalité, dans tout ce qu’elle a d’écœurant pragmatisme. Après l’amour, viennent le désespoir puis les choix raisonnables.

Lydie Salvayre recueille les souvenirs de sa mère avec beaucoup de tendresse et de délicatesse, comme des choses précieuses et fragiles qu’elle emballe dans un écrin de mots. Le langage de Montse est un mélange étonnant et réjouissant d’espagnol, de français et de gros mots dont la vieille dame se régale comme de bonbons interdits mais délicieux. Rien que pour cette langue il faut lire ce livre. Mais il faut le lire aussi pour le tendre et fougueux José, pour la fraîcheur de la jeune Montse, pour le courage de Bernanos. Et surtout pour ne rien oublier, ni les drames personnels, ni l’horreur et la barbarie, ni l’espoir magnifique. Pour José, pour Montse, pour l’Espagne, la guerre civile finira mal mais Lydie Salvayre nous rappelle que ce fut aussi un moment sublime d’enthousiasme et d’idéal et c’est ce souvenir qui vit encore, après tant d’années, chez Montse.

(Pas pleurer. Lydie Salvayre. Editions du Seuil : 2014. 279 pages)

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Le pique-nique des orphelins – Louise Erdrich

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Trois enfants sont, de manière brutale, loufoque et incompréhensible, abandonnés par leur mère lors d’une kermesse dénommée « le pique-nique des orphelins ». Ainsi s’ouvre le second roman de Louise Erdrich : c’est à partir de cet événement initial que va s’enfler, se déployer et prendre corps le récit d’une véritable saga familiale qui va s’étendre sur plusieurs générations. Nous allons suivre une poignée de personnages qui vont vivre ensemble ou se séparer, se croiser ou se délaisser, se fuir ou se chercher sans relâche, pris dans un continuel jeu d’attraction et de répulsion. C’est la sauvagerie qui émane des rapports humains décrits : c’est le besoin et à aucun moment l’amour qui lie et attache les personnages les uns aux autres.

Mais l’histoire en elle-même, quoique palpitante par son rythme effréné, voire endiablé, et ses mille rebondissements,compte peu au regard de son traitement, car si ce livre a un tel pouvoir et une telle puissance d’enchantement, c’est surtout par l’art et la manière dont Louise Erdrich nous livre  cette histoire. Car tout paradoxal soit-il, son génie consiste à emprunter au conte de fées en partant d’un réel souvent cruel et impitoyable, parfois simplement prosaïque, et toujours empreint d’aspérités. Il faut tout bonnement accepter, en ouvrant ce roman, de renoncer à toute rationalité, du moins à celle qui fonde notre quotidien. Les personnages, tout comme les événements narrés, sont tous saugrenus et hors-norme, et surtout, ils ne sont jamais, les uns comme les autres, là où nous les attendions. Et pourtant ce récit décalé, nous nous l’approprions tout de suite. Car s’il  nous semble proche, c’est qu’il fonctionne sur une logique interne qui lui est propre et que nous intégrons peu à peu au fil de la lecture. Ce sont des lois sourdes mais perceptibles qui conditionnent la narration, qui la traversent, la font vivre et palpiter. C’est ainsi qu’on finit par y croire, par y croire même dur comme fer, à ce récit semi-onirique, à ce conte de fées malmené.Et l’on se laisse d’autant plus porté par le flot diégétique que ce sont les personnages eux-mêmes, avec le regard et  la perception qui leur sont propres, qui prennent à tour de rôle le relais de cette narration linéaire. Par une focalisation ainsi démultipliée et bruissante, non seulement cette histoire farfelue chemine, mais c’est également grâce à cette polyphonie qu’elle prend vie et crédit aux yeux du lecteur. Et c’est bien là, à mon sens, que réside le talent de cet auteur que je découvre là avec ravissement : parvenir à mêler l’onirisme le plus débridé au réalisme le plus prosaïque. Nous ne somme pas loin, dans cet Argus américain, du Macondo de García Márquez, pas loin de cette volonté rageuse d’englober le monde dans l’écriture en faisant de l’écriture un monde, soit-il régi par des lois et des logiques qui lui soient propres.

Ce roman, en un mot, est une pure merveille, dont j’applaudis la force et la beauté : rares sont en effet les livres qui vous embarquent ainsi dès la première page et qui ne vous lâchent pas tant que la dernière n’aura pas été pas tournée, rares sont les livres si longs dont le plaisir, de par sa fulgurance, vous semble si bref. Il ne faut surtout pas en dire plus : il faut simplement le lire, le vivre…

(Le pique-nique des orphelins. Louise Erdrich. Editions Albin Michel : 2016 pour la traduction française. 468 pp)

Heureux les heureux – Yasmina Reza

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« Il n’y a pas d’amour heureux. » Voilà un sous-titre qui conviendrait parfaitement à ce roman. Chaque chapitre présente le point de vue d’un personnage. Tous gravitent dans le même cercle social, et le moins que l’on puisse dire c’est qu’ils ne sont pas heureux. Les couples âgés ne se supportent plus mais maintiennent les apparences à grands renforts de non dits et d’animosité rentrée. Les couples plus jeunes ne s’en sortent pas mieux. Les relations adultères semblent être la règle et le fait d’être parent ne suffit pas toujours à maintenir les liens. Il n’y a pour autant presque pas de séparation, seulement des couples qui ne font plus équipe.

Le talent de Yasmina Réza est de nous plonger à chaque chapitre dans le flot de pensées des personnages, révélant ainsi la complexité du sentiment marital (et amoureux) fait autant de mesquinerie et de lâcheté que de tendresse. Les personnages sont attachants malgré leurs travers. Ainsi ce couple qui tente de faire front face à la pathologie d’un fils jeune adulte qui se prend pour Céline Dion. Il fallait oser. C’est drôle, bien sûr, mais c’est aussi touchant de voir le combat mené pour tenir face à une épreuve qu’ils n’osent avouer à leurs amis et face à laquelle ils se sentent complètement démunis.

Le personnage d’Odile est particulièrement réussi : elle a une liaison, son mari aussi et ils ont des disputes mémorables mais pourtant elle n’envisage pas un instant la séparation. Et ce n’est pas pour sauver les apparences. Il y a quelque chose de supérieur à l’amour et la bonne entente conjugale dans ce qui la lie à son mari. Elle n’est peut-être pas très heureuse avec lui mais le serait-elle davantage sans lui ?

Heureux les heureux donc, certes, mais en fermant le livre on les cherche encore.

 

« Évidemment je pourrais dire, excuse-moi. Pas une seule fois, il faudrait que je le dise deux fois avec le bon ton, on pourrait repartir à peu près normalement dans la journée, sauf que je n’ai aucune envie, aucune possibilité physiologique de dire ces mots quand elle s’arrête au milieu d’une travée de condiments avec un air ébahi d’outrage et de malheur. Avance Odile, s’il te plaît, je dis d’une voix modérée, j’ai chaud et j’ai un article à finir. Excuse-toi, dit-elle. Si elle disait excuse-toi avec un timbre normal, je pourrais obtempérer, mais elle susurre, elle confère à sa voix une inflexion blanche, atonale, par-dessus laquelle je ne peux pas passer. Je dis s’il te plaît, de façon modérée, je me vois roulant à toute allure sur un périphérique, écoutant à fond Sodade, chanson découverte récemment, à laquelle je ne comprends rien, si ce n’est la solitude de la voix, et le mot solitude répété à l’infini, même si on me dit que le mot ne veut pas dire solitude mais nostalgie, mais manque, mais regret, mais spleen, autant de choses intimes et impartageables qui s’appellent solitude, comme s’appelle solitude le caddie domestique, le couloir d’huiles et de vinaigres, et l’homme implorant sa femme sous les néons. »

Heureux les heureux, Yasmina Réza – Flammarion ; 2013 (192 pages)

Mon cœur à l’étroit – Marie NDiaye

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Marie Ndiaye nous livre un récit troublant et haletant à la première personne. Nadia est enseignante dans la même école que son mari Ange et tous deux sont depuis quelques temps l’objet d’une haine incompréhensible. Au début du roman, Ange est gravement mutilé mais refuse de manière étrange tout soin, toute aide. Le lecteur partage la perplexité de Nadia : tout le monde, y compris Ange, semble comprendre et trouver justifiée cette animosité violente. Seule Nadia s’en émeut et son mari, dont elle se croyait si proche, ricane et se moque de sa mauvaise compréhension des événements. Puis un voisin étrange, qu’ils ont toujours méprisé, s’installe de force chez eux, au chevet d’Ange, et leur cuisine en permanence des plats délicieux et gras. La situation échappe complètement à Nadia qui grossit à vue d’œil et n’oppose plus de franche résistance aux agissements des plus étranges de son entourage. On découvre peu à peu les relations qu’elle entretient avec son fils, son ancien mari, ses élèves. Tout est pétri d’animosité, de non dits, de passif. Nadia finit par penser que la ville de Bordeaux se dresse elle, se faisant le relais de la haine et du rejet de ses habitants. Mais Nadia est-elle si innocente ? Le portrait qui s’ébauche, parfois entre les lignes, est glaçant. Elle est haïe à hauteur du mal qu’elle a fait, rejetée autant qu’elle-même a rejeté. Le roman devrait s’en tenir là. Quand Nadia quitte Bordeaux, le texte perd malheureusement de sa force. L’enfermement, dans la chambre, dans l’appartement, dans la ville, donnait au récit son intensité. L’apparition de nouveaux personnages vers la fin du roman délite la tension qui fascinait tant. C’est presque un autre texte, avec de nouvelles figures intéressantes (le fils et sa nouvelle compagne, leur attrait pour la chasse et la viande) qui n’ont pas le temps de s’étoffer.

Le style est impeccable. Le traitement du corps est remarquable. Nadia grossit et dans ce corps qui enfle son cœur reste à l’étroit. Malgré les  faiblesses de la dernière partie (peut-être y avait-il là finalement la force non aboutie d’un roman bien plus long) c’est un récit fort, parfois éprouvant, et qui explore magistralement le non dit et le mépris rentré, avec l’écriture magnifique de précision et de nuance habituelle de Marie Ndiyae.

« Je recule vers le salon obscur. Je me sens épiée et ma démarche est raide. D’un mouvement sec je ferme les tentures. Je suis en sueur. Il me semble avoir remarqué que la pluie, devenue plus forte, crépite sur les vitres – et pourtant, ce crépitement, je le vois mais ne l’entend pas, je l’associe mentalement à un bruit familier mais, ce bruit, je ne peux le discerner, comme si l’appartement s’était retrouvé équipé d’une parfaite isolation phonique. Et je n’ose toujours pas allumer les lampes et je n’ose pas davantage préciser la pensée effrayante mais indistincte qui affleure à ma conscience et veut me faire admettre que je n’ai aucune idée de ce qu’il se produirait, de ce que je verrais si je laissais la lumière éclairer le salon où mes meubles, mes chers jolis meubles de prix, dissimulent peut-être, ravis de me tromper, des inconnus inquiétants, des gardes agressifs. Le voisin, me dis-je, a peut-être été envoyé dans le seul but de détourner mon attention de ce qui se trame en réalité ici même, dans mon salon que je ne soupçonnerais pas facilement. »

(Mon cœur à l’étroit. Marie Ndiaye. Editions Gallimard; collection Folio : 2008. 378 pages)

Le sommeil des poissons – Véronique Ovaldé

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Le sommeil des poissons est un roman réjouissant. Véronique Ovaldé nous entraîne dans un monde bien étrange : un village de femmes hautes en couleur, les madous, qui ont chassé les hommes et les attendent une fois par an, à la saison douce. A la fois conte et réalisme magique, le texte acquiert la légèreté orale des légendes grâce à un style précis et poétique.

On s’attache à Jo, géant tout doux tout miel qui parcourt le monde avec le Bikiti, petit homme ragondin qui s’enrichit grâce aux tours de force du grand Jo. Mais sur le mont Tonnerre, une madou, la Mano triste, attend, seule. Elle ne vit plus avec les autres madous. Elle a un jour dévalé le mont Tonnerre et son visage a été marqué à jamais par la plante vinotente. Elle vit avec la maladie grise, « tu l’as, tu l’auras », triste et seule. Puis arrivent au village des madous Jo et le Bikiti, et le drame se noue.

C’est un très beau récit qui possède le charme de l’enfance parfois effroyable comme une histoire qu’on se raconte dans le noir. Les madous ont la beauté primitive des grands récits mythologiques, un peu sorcières, un peu chamanes. Il semble en refermant le roman que leur village endormi du sommeil des songes attend peut-être quelque part l’heure de s’éveiller à nouveau.

« Ce soir-là, les iguanes s’étaient tus. En revanche, les madous, oh là, pas farouches, te racontaient de ces histoires grivoises et riaient de leurs propres clignements d’œil avec des tremblotements de poitrine – on aurait dit de la gelée de managuier. Il y avait les si belles madous, celles qui sortent à peine de peur de se tacher avec la boue, elles brillent, elles ont des boucles d’oreilles bleues qui attrapent des coups de lumière, elles remuent la tête pour les entendre carillonner et pour que leurs éclats résonnent sur tous les murs de bois. Elles ont des yeux, oh là, si noirs et des airs de princesse. Les madous les bichonnent et les soignent. Tant qu’il y aura de si belles madous, les hommes reviendront sur le mont Tonnerre. Et l’on pourra continuer à vivre ainsi. »

(Le sommeil des poissons. Véronique Ovaldé. Editions du Seuil : 2000; Collection Points : 2006. 154 pages)