Blast – Manu Larcenet

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Quand on m’a offert cette bande dessinée, j’ai commencé à la feuilleter et j’ai reçu cet étrange avertissement : « Ne la commence pas maintenant, tu n’es pas en conditions. » Et c’est vrai que je ne l’étais pas. Ce n’est pas une bande dessinée que l’on peut tranquillement feuilleter sur un canapé à Noël. Il serait préférable de lire Blast par une journée ensoleillée où la vie vous sourit. Sinon le risque est grand de vous laisser engluer dans l’angoisse qui tente de vous saisir par les chevilles à chaque case.

Le Blast c’est un instant de grâce, d’extrême lucidité et d’harmonie avec le monde, une sorte d’épiphanie. Pour le connaître ça vaut la peine de tout laisser tomber. C’est ce qu’explique Polza aux deux policiers qui l’interrogent pour savoir ce qu’il a fait à Carole Oudinot. Polza est vagabond obèse, ancien critique gastronomique qui a pris la route à la mort de son père, emportant comme seul bagage la haine de soi et l’envie de mourir lentement. C’est lui que nous allons suivre, du moment où il quitte la société des hommes à sa garde à vue. Polza un salaud ? Un esprit torturé mais brillant ? Il reste insaisissable. Le récit qu’il livre est à la fois déconcertant et vivifiant.

On rentre dans Blast par la grande porte de la poésie, car c’est cela que cherche Polza à travers les fulgurances sublimes du Blast, puis on en sort, voûté et hagard, par la petite porte de l’horreur.

Il ne faut pas trop en dire sur l’histoire. Le rythme est soutenu, entre le récit de Polza et le déroulement de sa garde à vue. Les dessins de Manu Larcenet sont d’une beauté intense. Le Blast surgit, coloré mais inquiétant, ponctué de dessins d’enfants, contrastant violemment avec le récit en noir et blanc. Les planches du dernier Blast de Polza, à la fin du quatrième et dernier tome, marquent durablement et continuent de troubler bien après avoir fermé le livre.

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(Blast. Manu Larcenet. Editions Dargaud : 2009-2014 ; 4 tomes)

 

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Le rapport de Brodeck – Philippe Claudel

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Un roman à prendre à bras le corps tant il est violent ; et tellement juste. Philippe Claudel a le don de nous transporter dans les tréfonds de l’âme humaine, dans ce qu’elle a de plus dur, de plus âpre, de plus cru.

 

« Je m’appelle Brodeck et je n’y suis pour rien. Je tiens à le dire. Il faut que tout le monde le sache. Moi, je n’ai rien fait, et lorsque j’ai su ce qui venait de se passer, j’aurais aimé ne jamais en parler, ligoter ma mémoire, la tenir bien serrée dans ses liens de façon à ce qu’elle demeure tranquille comme une fouine dans une nasse de fer. » (p.11)

Dès les premières phrases, nous pressentons que le protagoniste, Brodeck, a été témoin et victime de choses terribles et nous savons que nous n’allons pas pouvoir le lâcher, comme si nous n’allions faire plus qu’un, comme si le lecteur allait devenir témoin et victime des mêmes cruautés que Brodeck. Mais comment peut-il en être autrement ?

Tout d’abord, l’histoire contée comme un puzzle et souvent en filigrane ne peut pas laisser indifférent : Brodeck est orphelin, Brodeck est comme un étranger dans son village, Brodeck est un rescapé des camps, Brodeck est le seul (de par son histoire ?) à accepter L’Anderer -« l’Autre »-, Brodeck est le seul à savoir lire et écrire, Brodeck, parce que les hommes du village en ont décidé ainsi, va donc devoir faire le Rapport du soir de l’Ereigniës –« La chose qui s’est passée »- et l’on suit l’intrigue avec le cœur qui bat de plus en plus fort, avec le poil qui se hérisse, avec une tension très forte dans les mains et ce, jusqu’à la dernière phrase du roman…

« J’ai le sentiment que je ne suis pas fait pour ma vie. Je veux dire que ma vie déborde de toute part, qu’elle n’est pas taillée pour un homme comme moi, qu’elle se remplit de trop de choses, de trop d’événements, de trop de misères, de trop de failles. Peut-être est-ce ma faute ? Peut-être est-ce moi qui ne sais pas être un homme ? » (p.56)

Mais c’est aussi la puissance même de l’écriture qui frappe de plein fouet : l’utilisation de la focalisation interne –qui donne corps à l’ensemble du récit telle une colonne vertébrale- se mêle aux multiples descriptions d’une rare beauté quand il s’agit de dessiner la nature, les paysages qui entourent son village comme d’une rare cruauté quand il s’agit de raconter la vie dans les camps. Et quand nous ne sommes pas saisis par ces prouesses d’écrivain, c’est une métaphore qui nous submerge, une mise en abîme (« roman dans le roman ») qui nous renvoie à ce combat quotidien, celui du savoir contre l’ignorance grâce au pouvoir de l’écriture; sans parler de cette incroyable allégorie : pas de nom de village, pas de contexte historique ni dates clairement énoncées ;  même le langage utilisé –un patois de l’est ?- participe de ce travail d’écriture. Tout est sous-entendu et c’est cette apparente distance qui nous renvoie encore plus violemment à l’un des pires moments de l’Histoire, qui nous jette à la figure de façon brutale la noirceur de l’être humain dans ce qu’il a de plus terrible, dans son inhumanité la plus terrifiante. « Le camp m’a appris ce paradoxe : l’homme est grand, mais nous ne sommes jamais à la hauteur de nous-même. » (p.287)

Et malgré tout, Philippe Claudel –par sa poésie de chaque phrase, de chaque pensée- nous laisse entrevoir une note d’espoir : celle de pardonner, de choisir et d’avancer. Lisez ce chef d’œuvre, ce bijou, il vous transformera !

 

« Je ne crois pas que les rêves annoncent quoique ce soit, comme certains le prétendent. Je pense simplement qu’ils adviennent au moment où il faut, et qu’ils nous disent, dans le creux de la nuit, ce que nous n’osons peut-être pas nous avouer en plein jour. » (p.276)

(Le rapport de Brodeck. Philippe Claudel. Editions Stocks : 2007)

Rosie Carpe – Marie Ndiaye

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Voilà un roman bien difficile à lire. L’écriture de Marie Ndiaye est forte, prenante. Les mots vous enserrent et semblent vous attirer dans le tourbillon de noirceur des personnages.

La jeune Rose-Marie Carpe quitte Brive avec son frère Lazare pour aller étudier à Paris. Pour tous deux ce sera un échec et ils devront entrer dans une vie d’adulte où il n’y a manifestement ni place ni espoir pour eux. Rose-Marie devenue Rosie aura, dans des circonstances sordides, un enfant qu’elle ne parviendra ni à aimer ni à détester. Lazare deviendra un paumé, à la fois effrayant et pitoyable.

Quand le roman débute, Rosie vient d’arriver en Guadeloupe pour y retrouver Lazare. Elle fuit sa vie misérable et pense trouver sur l’île un second souffle. Mais Rosie et Lazare sont deux être brisés, incapables de vivre, et on le comprend très vite. Ils n’ont pas de racines suffisamment profondes pour s’ancrer dans la vie et s’élever. Rosie a quitté la France avec son jeune fils Titi et un enfant à naître dont elle n’a aucune idée de la conception. Elle s’attache à l’idée mystique et désespérée d’une grossesse immaculée. Mais la vérité est plus cruelle : elle était tellement ivre qu’elle n’a plus aucun souvenir de la conception ni du père de l’enfant. La plupart des personnages du roman vivent ainsi dans une illusion personnelle de la réalité, ce qui donne au texte une dimension fantastique, à la fois fascinante et dérangeante.

Le style est impeccable. Les phrases se déroulent comme autant de tentacules qui happent les personnages et ne les lâcheront plus. Le traitement des couleurs est remarquable : les souvenirs d’enfance à Brive pour Rosie sont jaunes, et ses parents lui semblent toujours nimbés d’un halo jaune. Aucune autre couleur n’aurait pu rendre compte à la fois de l’éclat du soleil dans le jardin de l’enfance et de l’ambiguïté malsaine des parents Carpe.

Rosie Carpe est un livre éprouvant, pour ce qu’il dit de la famille, de la maternité, mais aussi et surtout parce que le poids de la fatalité y est palpable, physique. Comme d’autres romans de l’auteur, Rosie Carpe est une tragédie fantastique.

 

« Lazare, plus tard, dirait à Rosie qu’il avait le regret profond, douloureux, de l’énorme magnolia de Brive, qui chaque printemps ouvrait dans leur jardin ses fleurs blanches, épaisses, aux durs pétales empesés et duveteux, il lui dirait encore que le bonheur à Brive avait pour lui les couleurs de ce magnolia inodore et un peu raide sur leur bout de pelouse maigre. Rosie, elle, ne se souviendrait d’aucun magnolia, de nulle splendeur douteuse. Pour répondre à Lazare, elle évoquerait vaillamment la longue rue droite et jaune, leur maison jaune, le soleil permanent qui nimbait Brive d’une lumière chaude. Mais Lazare ne se rappellerait rien de jaune à Brive, il aurait même oublié Rose-Marie (c’est Lazare qui, à Paris, avait entrepris de l’appeler Rosie) et Rosie, solitaire, encombrée de réminiscences jaunes flottantes, cesserait de parler de Brive à Lazare, écoutant simplement en prenant garde de n’en rien absorber, de ne pas s’en laisser pénétrer, l’histoire de ce magnolia qui ne lui était rien. »

(Rosie Carpe.  Marie NDIAYE . Éditions de Minuit : 2001. 359 pages)

Apaise le temps – Michel Quint

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A l’heure où nous nous trouvons trop souvent matraqués par un flot incessant d’informations plus anxiogènes les unes que les autres, il est bon de trouver, parfois, un instant de répit, un souffle de douceur, un endroit où laisser le temps se reposer : Le dernier ouvrage de Michel Quint, petit par le nombre de pages mais grand par les thèmes abordés, par son histoire généreuse, emplie d’humanité, d’utopie, de croyance en l’être humain, nous donne cette possibilité de laisser le temps s’arrêter.

Le lieu, tout d’abord, permet cet « arrêt sur image » : cette librairie située à Roubaix et nommée « Livres » est un commerce hors du temps… Jamais traversée par le soleil, jamais remplie de livres « de grande distribution », jamais visitée par des gens pressés ; une toute petite pièce qui transpire les souvenirs, les auteurs oubliés ou ceux qui ont marqué à jamais l’histoire de la littérature et qui se trouve être la dernière librairie indépendante de la ville. Mais comment la faire perdurer lorsque sa vieille propriétaire –Yvonne Lepage- décède, elle qui n’avait plus de famille ?

Plus de famille, peut-être, mais des amis, des fidèles de la librairie, elle en avait. Et c’est un de ceux-là qu’elle désigne pour lui succéder, un professeur de français qui s’est choisi tout minot cette librairie comme deuxième famille : Abdel Duponchelle.

Autour de lui gravitent quelques personnages assez loufoques, un peu en marge, mais aussi en résistance contre la société que l’on nous offre, celle qui veut nous faire aller toujours plus vite, celle qui veut nous faire gagner plus et toujours plus d’argent, celle qui exige de nous de la rentabilité, de la productivité, de l’efficacité ! On les voit donc tous, Zita, Rosa, Saïd et Abdel, se retrousser les manches pour redonner vie à « Livres » car la librairie est criblée de dettes, en voie de perdition. Faire renaître de ses cendres un lieu pareil, cela signifie forcément plonger dans les secrets d’Yvonne (et avant elle de ses parents) et découvrir un pan obscur de l’histoire franco-algérienne, à travers des photos, des coupures de journaux… Presque comme un roman policier ; on s’aperçoit que tout est lié.

Roman généreux, il est vrai et moment agréable de lecture mais, malgré des sujets qui me touchent vraiment et malgré de grandes qualités d’écriture –de jolies métaphores et une capacité à donner vie à tous les niveaux de langage dans un style fluide- Michel Quint n’a pas réussi à me transporter totalement… Pour quelqu’un (comme moi !) qui connaît mal la guerre d’Algérie, on se sent vite « perdu » dans l’enquête et dans les liens entre les différents personnages. Peut-être parce que l’auteur a voulu trop en mettre : On y retrouve une certaine critique de la société de consommation et du chômage, on y retrouve le thème des « laissés-pour-compte » ou des marginaux, de la guerre d’Algérie,  de la lecture (et de son importance !), de la solidarité malgré les différences culturelles, on y retrouve une histoire d’amour… De ce fait, j’ai la sensation que tout cela a glissé en moi sans pouvoir plonger véritablement dans le roman, comme si je n’avais fait qu’effleurer l’histoire ; dommage.

(Apaise le temps. Michel Quint. Editions Phébus : 2016)

Prends garde – Milena Agus et Luciana Castellina

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Voilà bien un livre entièrement, immédiatement et matériellement atypique. Car atypique ce livre l’est tout d’abord en tant qu’objet. A peine l’avons-nous en main qu’il nous pose déjà une question : dans quel sens le lire? Car ce livre est double, hybride : écrit par deux auteures, Prends garde, l’histoire et Prends garde, le roman, se font face, tête-bêche et invitent d’emblée le lecteur à choisir et à résoudre le dilemme : par quel bout ouvrir ce livre, par quelle partie commencer, l’histoire ou la fiction ?

Il s’agit dans les deux cas du même matériau, celui du récit de faits survenus dans la région des Pouilles, dans le sud de l’Italie, au printemps 1946. Ces faits sont d’une extrême violence puisque la fin de la guerre se conjuguant à la misère, la confusion politique à la pression des réfugiés, c’est tout un peuple qui se déchire. Les inégalités sociales sont criantes : les ouvriers agricoles, analphabètes pour l’immense majorité, vendent chaque jour la sueur de leur front à de grands propriétaires terriens qui embauchent et rémunèrent à leur gré ces masses paysannes en surnombre. Or, dans ce monde où la question pour le petit peuple est de survivre, les armes de la guerre toute récente sont encore là, à la portée de tous… Les idées aussi… La colère est palpable et va engendrer la tragédie centrale dont il est question dans l’une et l’autre des deux « parties »de l’œuvre : celui du lynchage des sœurs Porro, dans une forme d’hystérie et de violence collective.

Je reconnais volontiers ne pas m’être sentie totalement étrangère à l’histoire, ma famille maternelle étant précisément originaire de cette région, mes ancêtres ayant probablement pour le moins eu ouï-dire de tels événements. Et pourtant, malgré l’intérêt suscité par le contenu, j’ai choisi sans ciller de commencer ma lecture par la partie romancée. Et c’est de loin la fiction écrite par Milena Agus qui m’a le plus séduite. Car si les faits relatés dans la partie « historique » sont parfois poignants et vibrants d’émotion, seule la littérature s’avère capable de tisser du sens au milieu d’un tel chaos. La narratrice de la partie romancée joue à mon sens à merveille ce rôle de tisseuse de sens : puisque son point de vue est tout sauf historique, elle est à même de nous offrir une appréhension proprement humaine, de retranscrire le vécu dans toutes ses nuances. Ce personnage féminin est en effet empli de sentiments contradictoires, oscillant sans cesse entre désir et frustration, nourrissant envers ces sœurs Porro de la jalousie tout autant que de la tendresse. Milena Agus imagine ce que l’histoire ne dira jamais : les liens de ces femmes qui seront assassinées avec les autres et avec le monde, leurs habitudes et leur univers mental qui parlent tout autant que leur rang social. Ces êtres littéraires ont une épaisseur et une densité, un cœur et une âme que l’Histoire ne pourra jamais leur restituer. Le point de vue de la narratrice ne nous permet certes pas de comprendre avec objectivité ce qui s’est produit, mais il rend tangible des choses bien plus précieuses : la perception, la subjectivité, l’ambivalence des représentations. Et c’est en ceci que la voix toute fictive de la narratrice, ainsi que la présence de cette dernière dans le récit, humanisent les faits bruts et les mettent à notre portée dans leur aspect parfois insaisissable car multiforme.

La partie historique complète, explique, élucide tout ce que le roman n’offre pas, tout ce dont il n’a pas besoin pour déployer sa diégèse.  La fiction, elle, en prenant sa source dans l’intime, dans tout ce que le vécu suppose de failles et d’ambiguïtés, englobe le réel objectif dans son tissu pour mieux le transfigurer, le défigurer. Et c’est un paradoxe, mais c’est surtout l’essence littéraire : le réel transpire par tous les pores de l’imaginaire, de la fiction surgit et prend corps l’histoire des événements.

Loin de moi toutefois l’intention de dénigrer la partie historique qui d’ailleurs à bien des égards comporte elle aussi des aspects créatifs. A aucun moment nous n’avons affaire à un manuel d’histoire : la plume de Luciana Castellina est bien présente et affirmée. C’est cette plume qui choisit de rapporter ce qu’elle rapporte, de s’appesantir sur tel événement, de ne pas s’attarder sur tel autre. Cette plume qui nous rappelle constamment que l’histoire n’est toujours que récit historique, qu’il est sans cesse question de choix, et donc, comme en littérature d’une dose non négligeable de subjectivité… Ce fragment de l’histoire des Pouilles ne saurait exister en-dehors des récits possibles qui peuvent en être faits. L’écart entre un récit prétendument subjectif et un récit prétendument objectif est donc plus complexe qu’il n’y paraît et c’est bien là à mon sens tout l’intérêt de cette œuvre à deux têtes, au-delà même de sa contextualisation : la mise en perspective et la complémentarité des deux récits permettent de soulever la question majeure des rapports qu’entretiennent la réalité et l’écriture. Y a t-il une réalité en-dehors des mots ? Y a t-il des mots qui nomment autre chose que la réalité ?

(Prends garde, l’histoire Prends garde, le roman. Luciana Castellina et Milena Agus. Editions Liana-Levi : 2015 pour la traduction française)