Le pouvoir du moment présent – Eckhart Tolle

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Que les choses soient claires : on est, dans cet ouvrage, très loin de la littérature. Il s’agit d’un essai, d’un traité, d’un guide – je ne sais pas bien comment le nommer – qui fonctionne sur un jeu continuel de questions/réponses, les réponses étant d’ailleurs formulées de façon très injonctive. Le propos se veut presque scientifique, la terminologie est parfois un peu obscure même s’il faut bien reconnaître que plusieurs formules font mouche.

A partir de sa propre expérience, Eckhart Tolle nous propose pour ainsi dire un mode d’emploi de l’existence en cherchant à nous faire appréhender différemment notre rapport au temps, notre rapport au mental, notre rapport aux autres. On pourrait ainsi résumer l’idée centrale sur laquelle tient toute l’architecture de sa pensée : nous sommes intrinsèquement scindés en deux niveaux de « conscience », ou d’appréhension des choses. Le premier niveau est celui dans lequel nous évoluons presque tous au quotidien, le second – auquel cet ouvrage veut nous donner accès car nous le nions sans cesse – correspond à notre « Etre » profond. Le premier s’appuie sur la temporalité « moins le présent » : nous vivons en effet constamment dans un temps autre que celui dans lequel nous sommes, notre présent étant inlassablement perturbé et opacifié par des mécanismes mentaux d’anticipation ou de retours sur le passé. De notre fuite constante du présent vers l’avenir ou le passé naissent selon la thèse de l’auteur toutes nos souffrances mentales ou émotionnelles. Le second niveau d’appréhension des choses trouve sa source dans la captation du moment présent : seule la prise de conscience et l’enracinement dans le présent qui constitue le seul bien tangible et réel peut nous permettre de nous reconnecter avec ce que nous sommes au plus profond de nous-mêmes. Pour filer une métaphore océanique, on pourrait dire que d’une certaine façon, notre être profond peut être conçu comme le fond d’un océan immobile et  immanent dont la surface, les vagues, figureraient les émotions et pensées qui surgissent en nous. L’auteur différencie ainsi ce qu’il appelle « la vie » de ce qu’il appelle « les conditions de vie ».

D’après Eckhart Tolle, donc, vivre dans le présent, ou mieux, vivre le présent, serait le seul moyen d’être soi et par-là même d’apaiser nos relations avec autrui et d’abolir ni plus ni moins que l’ensemble de nos soucis : ceux-ci en effet perdent de leur consistance dans le moment présent car ils sont reliés au futur (peur de ce qui peut advenir) ou au passé (ressassement de ce qui fut). Le problème fondamental de l’existence humaine apparaît dès lors comme tenant au conflit permanent qu’entretient le mental, le « premier niveau », avec ce qui est et ce que nous sommes par-delà tout le circonstanciel de nos vies. Cette tension conflictuelle ne pourra se résoudre et se dissoudre que si nous abandonnons notre « résistance » naturelle et acceptons tout bonnement ce qui se présente : c’est ce que l’auteur appelle le « lâcher-prise ».

Cette thèse est à bien des égards séduisante, d’autant que, par le jeu de questions/réponses, Eckhart Tolle parvient à vaincre toutes les éventuelles contradictions que son système de pensée pourrait faire surgir. Ceci étant, j’avoue n’avoir pas été totalement convaincue par son propos : si cette lecture m’a dans un premier temps emballée, très vite j’ai été dérangée, puis contrariée voire agacée au fur et à mesure que sa théorisation se détaillait et se développait. Tout d’abord, de par les allusions croissantes aux paroles de Jésus, aux allusions – même métaphoriques- à « Dieu », j’ai eu  le sentiment que d’un ouvrage à connotation métaphysique je glissais peu à peu dans une vision mystique à laquelle mon épiderme m’empêche catégoriquement d’adhérer.

Ensuite, je n’ai pu m’empêcher d’exercer mon sempiternel esprit de contradiction face à certains arguments qui me semblaient hâtifs et en premier lieu celui de la prétendue négativité inhérente au futur. L’argument semble indispensable pour renforcer l’idée contraire que le livre s’acharne à nous démontrer, c’est-à-dire la valeur positive par essence du présent. Or, s’il est certes avéré que l’idée même du futur peut être cause de nombre de nos tourments, pourquoi éluder la formidable force que recèle pour chacun d’entre nous la perspective d’un avenir ? Que deviennent l’espoir, le rêve, l’utopie dans cette théorie ? L’auteur compare souvent l’être humain tourmenté à la vie animale ou végétale apaisée car centrée sur le présent. Mais qui souhaiterait abdiquer sa capacité à se projeter dans l’avenir, même s’il est entendu que le risque de s’y brûler les ailes existe ? Pas moi, en tout cas. Je préfère mille fois me torturer mentalement mais être aussi capable d’espoir plutôt que de vivre dans une joie béate née de la contemplation de mon présent immédiat…

De même, l’auteur prend souvent l’exemple de nos civilisations modernes qui, selon lui, se perdraient dans des quêtes effrénées d’avenir en en oubliant le présent : la pollution, les guerres, sont pour lui le signe de la négation de l’Etre en tant qu’être vivant dans le présent. Les exemples paraissent éclairants, mais sont très sélectifs : que dire des révolutions ou même tout simplement des combats quotidiens menés en vue du progrès social? Mais telle n’est pas la problématique d’E. Tolle car de toute évidence il se situe dans une perspective néo-chrétienne où le bonheur consiste à se contenter de ce qui est et de ce que l’on a, où, bien loin du concept de lutte des classes, les classes sociales sont vouées à rester entre leurs frontières qui ne doivent surtout pas être transgressées.

Au final, je garderai de ce livre quelques conseils pratiques, très proches par ailleurs de toutes les théories de la méditation, tel que celui de refuser l’identification permanente du moi à la sphère émotionnelle et cognitive, et celui de contrer la tendance naturelle à occulter le présent au bénéfice de l’avenir et du passé. De là à en faire la philosophie de ma vie, il y a un pas que je ne franchirai pas…

 

Le pouvoir du moment présent. Eckhart Tolle. Editions J’ai lu : 2012. 246 pp.)

 

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Ateliers d’écriture

Nous pensons à ce jeune serveur qui était bien curieux de savoir ce que nous faisions… Et qui a fini par nous expliquer qu’il s’était mis à la lecture depuis peu, qu’il aimerait bien écrire sur ses ancêtres, qu’il n’a pas connu, mais qu’il n’osait pas. Le seul conseil que nous pouvions lui donner est : Lance-toi !

Nous pensons aussi à nos acolytes qui n’ont pu être avec nous pour ce dernier atelier d’écriture de la saison… Une nouvelle recrue est là, le lieu est différent (mais nous restons en terrasse!), la boîte a oublié de quitter son nid douillet et nous ne sommes pas très motivées mais après deux heures de rires –voire de délires- et de discussions,  nous nous lançons même si le ciel est de nouveau menaçant. Qu’importe, notre pro des thèmes s’empare du contexte pour nous en trouver un en deux temps trois mouvements!

Pour le découvrir, cliquez ici ou sur « ateliers d’écriture » dans le menu.

Le défi du trimestre, deuxième…

Oui! Martha a répondu présente et nous livre un beau moment d’émotion avec ce premier défi.

Mais quel est ce roman qui a changé sa vie?

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Le défi du trimestre

Pour fêter nos trois mois d’existence, nous avons décidé de créer un nouvel onglet: « Le défi du trimestre ». Ce premier défi est classique, pourrait-on dire, mais pas si facile que cela à relever! Je me lance la première et j’attends avec impatience les écrits de mes camarades et… Pourquoi pas? Les vôtres.

Pour le découvrir, cliquez ici ou sur « le défi du trimestre » dans le menu.

La route de Los Angeles – John Fante

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 La route de Los Angeles, c’est le premier roman de John Fante. De cet auteur, je ne connaissais que le nom. De cet ouvrage, je savais à peine qu’il était autobiographique. Ce que j’ignorais surtout, c’est qu’une fois effleurée la première page, une fois l’œil posé sur les premières lignes, ce livre allait m’enserrer dans ses filets et ne plus me lâcher. Car il ne faut pas s’y méprendre : ce n’est pas vous qui dévorez ce livre, c’est bien ce livre qui vous dévore, qui vous avale tout entier. C’est purement et simplement un cocktail Molotov d’émotions qui vous explose immédiatement au visage.

Arturo Bandini, alter ego de John Fante adolescent, immigré italien vivant aux États-Unis, nous relate ses tribulations tragi-comiques dans un contexte particulièrement rude. Après le décès de son père, il vit avec sa mère et sa sœur dont il ne supporte pas la bigoterie et qu’il doit nourrir en travaillant dans des conditions souvent dégradantes. Le récit aurait pu être des plus misérabilistes si le personnage n’avait été si décalé. Car en effet, dans cette narration picaresque et souvent drôle, la réalité sordide est toujours dépassée et vaincue par celle que se réinvente Arturo Bandini. Ouvrier dans une conserverie de poissons, il s’imagine simple spectateur cherchant à glaner des informations en vue de l’écriture d’un livre sur la question. Au sein de sa famille inculte et ultra catholique, il n’a de cesse d’évoquer voire d’invoquer Nietzsche. De la moindre anecdote, notre protagoniste construit une fable, de ses moindres gestes, il en fait un fait d’armes. On pourrait  croire à un homme loufoque, fantasque, voire dérangé. Son nihilisme et sa misogynie toute nietzschéenne nous le rendent dans un premier temps antipathique.

Mais au fil de ma lecture il m’a semblé comprendre que toutes ces divagations font sens, en ceci qu’elles touchent à la condition humaine dans son essence-même. Car il y a quelque chose de profondément humain dans cette quête éperdue de grandeur, dans le combat que mène quotidiennement l’imaginaire contre le prosaïsme du réel. Par cette volonté incessante de s’imaginer autre, de réécrire sa vie sur le mode de l’épopée, il a fini par m’être sympathique, cet Arturo, cet homme qui au fond n’est qu’un homme qui souffre de ne pas être ce qu’il voudrait être.

Il y a du Don Quichotte dans cet immigré italien des années trente. Il y a de la douleur, mais il y a de l’humour car, quitte à ce qu’il en devienne grinçant, l’humour est la seule médecine de la douleur.

Il n’y a rien d’étonnant, dès lors, à ce que ce personnage place au sommet de ses ambitions celle d’écrire un livre car il évolue déjà dans un univers mental livresque… Ce que, au bout du compte, nous raconte ce fragment de vie, c’est le grand écart entre la brutalité désespérante de l’existence et le désir qui se manifeste par des aspirations parfois délirantes. Et c’est ce grand écart qui à lui seul nous permet de vivre ou même simplement de survivre.

Inclassable, tonitruant, enflé de rage et de désespoir, ce premier roman magistral de John Fante, jamais publié de son vivant, est de ceux que l’on n’oublie pas…

(La route de Los Angeles. John Fante. Édition Christian Bourgois. Traduit de l’anglais (États-Unis) : 2013. 249 pp.)