Ce qui reste de nos vies – Zeruya Shalev

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Il serait faible de dire que l’on entre facilement dans ce roman. Car on n’y entre pas : on y glisse, on s’y engouffre tout entier, on s’enfonce pour ainsi dire dans ce récit d’une rare beauté à l’étrange pouvoir d’engloutissement. Dès les premières lignes, ce n’est pas un pacte de lecture qui se noue, mais un véritable envoûtement qui se déploie avec une force telle que les pages, bien que nombreuses, défilent et se tournent sans que nous en ayons conscience. La lecture est tout de suite fébrile, l’écriture est immédiatement enchantement.

Nous nous trouvons face à un moment crucial d’une famille où la mère, déjà âgée, se trouve à l’aube de la mort. Ses deux enfants, un frère et une sœur, traversent un moment de crise au sein de leurs familles respectives et se trouvent face à un instant fatidique où ils savent que si le cours de leur existence peut changer, c’est maintenant ou jamais.

Mais ce bref résumé ne dit rien du génie de ce récit : Car au cœur de ce présent interfère et pèse sans cesse le passé familial de chacun. Ces personnages sont guidés par ce qu’ils ont vécu enfants, par les sensations – et surtout les souffrances – recueillies qui surgissent et affleurent à chaque instant dans la narration. Car la linéarité de leurs vies est sans cesse contrariée par la verticalité : Les non-dits, l’enfouissement des vieilles rancunes, les blessures, les bassesses, la douleur d’avoir été mal, trop ou trop peu aimé constituent une force invisible qui anime chacun des personnages et conditionne les relations qu’ils tissent dans le présent avec les autres, et au premier plan avec les membres des familles qu’ils ont fondées.

Obnubilés, hantés par les fantômes de l’enfance, ce frère, cette sœur tout comme cette vieille mère ne peuvent libérer la force d’amour qu’ils doivent à leurs enfants, à leurs époux. Ils sont en quelque sorte condamnés à se mouvoir dans l’existence au travers de configurations familiales aliénantes constamment réitérées. La famille apparaît dès lors comme un territoire où se côtoient, se frôlent et parfois luttent tous les contraires : la naissance et la mort, le passé et le présent, la plénitude et le manque. Toute la première partie du texte est empreinte de ce désespoir profond où la circularité du temps apparaît comme un étau empêchant les personnages de vivre leurs propres vies, de donner et de recevoir de l’amour. Mais par l’appel d’air que constitue d’emblée dans le récit la perspective de l’avenir, le roman est résolument dialectique : ces chaînes intimes vont se briser peu à peu, et c’est en cassant le cycle infernal des modèles empruntés à l’enfance que les personnages pourront tous, enfin, exister par eux-mêmes et sauver « ce qui reste de leurs vies ».

La thématique est donc très forte dans ce récit et permet avec une grande justesse d’aborder des problématiques essentielles à l’existence telles que la maternité, le vieillissement, la difficulté du couple. Mais quant à ces dernières, nous ne trouverons nulle certitude : il n’y a aucun dogmatisme dans ce récit. Tout au contraire, nous sommes constamment au cœur du tiraillement, des émotions contradictoires, de l’équivocité des sentiments. En racontant ces vies qui se débattent, l’auteur rapporte sans complaisance la complexité de l’être dans sa totalité.

Mais cette prouesse ne serait pas possible sans l’écriture incroyable qui la porte tout au long du roman. Plus qu’à des mots, nous sommes face à un souffle, à des paroles multiples qui s’entrecroisent, fusionnent et enveloppent dans un même tissu verbal les paroles, les actes et les intuitions. On pourrait croire à une série de monologues intérieurs, mais il n’en est rien car le « je » est quasiment absent, car la narration est presque toujours portée par un « il » extradiégétique qui s’immisce dans les chairs de chacun. Et pourtant, il n’y a aucune voix en-dehors de ces corps de papier, nul accès à une vérité extérieure, car la vérité est multipliée et démultipliée par ce foisonnement de points de vue parfois antagonistes.

L’exploit de l’écriture de Zeuya Shalev tient à un incroyable paradoxe : il y a des dialogues, et même beaucoup, il y a des actions et des rebondissements en pagaille, mais au fond, c’est le je le plus intime qui ne cesse de s’exprimer et qui englobe tout. Le roman réussit à rester dans une focalisation interne en intégrant et transfigurant toute extériorité. Et nous nous trouvons dès lors au beau milieu de cette matière confuse où tout est à égalité : le dialogue avec soi et celui avec les autres, les tâtonnements du présent et les réminiscences de l’enfance.

La beauté extrême du texte tient aussi à la vulnérabilité émouvante de chacun des personnages, aux erreurs désespérées qu’ils accomplissent pour trouver leur identité. Bercés par des phrases longues et presque susurrées, nous accédons au noyau et aux failles de leur être profond. Et c’est parce que ces hommes et ces femmes sont mal aimés, mal compris, parce qu’ils ont mal aimé et mal compris, que peu à peu nous essayons de les aimer, que peu à peu nous apprenons à les comprendre.

C’est avec de tels personnages que l’écriture atteint une dimension mystique et sacralisante. Nous retrouvons chez eux la trace de péchés originels, nous les suivons dans leurs chemins de croix jusqu’à ce qu’enfin advienne une rédemption. L’identité religieuse du peuple juif d’Israël est d’ailleurs une des thématiques prégnantes du récit, sans que jamais l’universalité de la portée de celui-ci ne soit entravée.

Il y a en un mot une symbiose rare et extraordinaire entre le lecteur et ce texte où tout fait sens, où la vie dans son ensemble est si bien cernée. Mais sans doute est-ce parce que fondamentalement, le réel lui-même n’est que mots, et que nos vies ne sont que le récit que l’on en fait. C’est ainsi qu’avec talent et même avec magie, ce roman reproduit la vie en ce qu’elle a de proprement littéraire.

 

 

« (…) il lui avait caressé les cheveux et lui avait chuchoté à l’oreille qu’elle ne devait pas être triste ni se lamenter sur sa jeunesse car le temps était circulaire malgré un trajet dont l’aboutissement était clair, la jeunesse se répartissait tout au long de la vie, exactement comme la vieillesse, les bienfaits de l’amour pouvaient se terrer dans les recoins les plus inattendus, il n’était jamais trop tard, parfois un seul instant d’amour comptait autant que de nombreuses années, parfois même la réminiscence d’un amour, parfois on pouvait se satisfaire de l’espoir (…) » (p.350)

 

(Ce qui reste de nos vies. Zeruya Shalev. Editions Gallimard : 2014 pour la traduction française de l’hébreu. 416 pp.)

 

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La maladie de Sachs – Martin Winckler

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J’ai beaucoup hésité avant de commencer ce livre. Un récit sur les maladies, sur la médecine, sur la souffrance, ça ne m’enchantait guère, voire ça m’effrayait un peu. Il y a effectivement des passages difficiles, la mort et la douleur hantent le texte. Mais ce n’est pas ce qui reste quand on ferme ce roman.

La force du texte tient à la galerie de personnages secondaires qui défilent dans le cabinet du docteur Sachs, un cabinet de province comme il y en a tant, dans une campagne française sans âge. Certains viennent souvent, pour une maladie chronique ou imaginaire, d’autres une seule fois parce que soudain ça déborde, ça n’est plus possible, on n’y tient plus. Certains sont fidèles, d’autres mécontents et ne reviendront pas. Tous viennent avec leurs démons, leurs fantômes : un fils handicapé qu’on aime mais qui encombre, un ex-mari à qui on voudrait faire porter tout le malheur qui nous accable, un enfant à naître dont on fait tout, tant que c’est encore possible, pour nier l’existence. Leur point commun à tous, c’est leur besoin de parler et la certitude qu’ici, enfin, ils vont être écoutés.

L’énonciation fait la part belle au médecin, ce docteur Sachs si valeureux pour qui on a pourtant du mal à éprouver de la sympathie. Chaque chapitre laisse la parole à un personnage qui observe Bruno Sachs et s’adresse intérieurement à lui. Le procédé est parfois laborieux mais permet d’embrasser la vie du médecin sans jamais pour autant lui laisser la parole, sauf à travers les textes qu’il écrit, à ses rares moments perdus, et qui sont sans doute les passages les mieux écrits du roman.

Les moments de la vie privée du médecin (ses amis, sa compagne) affaiblissent malheureusement le rythme fascinant des récits de consultation, et paraissent presque sonner faux face à l’humanité poignante qui affleure dans les mots des patients. Bien sûr ces passages permettent au texte de respirer et lui évitent de tomber dans la chronique quasi documentaire mais ils essoufflent le récit et finissent par prendre de plus en plus place.

On sort néanmoins de ce texte avec un sentiment déconcertant : Finalement un médecin ça doute, ça tâtonne, ça hésite, ça craque. Sachs n’est pas un héros mais il a de la médecine une idée héroïque, haute et noble. Ce qu’il dit de la souffrance est bouleversant, ce qu’en pensent certains de ses collègues est consternant.

On a pour habitude, nous rappelle le texte, de donner à une maladie le nom du médecin qui l’a découverte. Que serait alors la maladie de Sachs ? Sans doute ce mélange de rage et de mélancolie dans l’exercice du métier de soignant, terme ô combien plus enthousiasmant que celui de docteur.

« Pendant dix ans d’étude, j’ai appris à palper, manipuler, inciser, suturer, bander, plâtrer, ôter des corps étrangers à la pince, mettre le doigt ou enfiler des tuyaux dans tous les orifices possibles, piquer, perfuser, percuter, secouer, faire un  »bon diagnostic », donner des ordres aux infirmières, rédiger une observation dans les règles de l’art et faire quelques prescriptions, mais pendant toutes ces années, jamais on ne m’a appris à soulager la douleur, ou à éviter qu’elle n’apparaisse. Jamais on ne m’a dit que je pouvais m’asseoir au chevet d’un mourant et lui tenir la main, et lui parler. »

(La maladie de Sachs. Martin Winckler. Editions P.O.L : 1998. 474 pages)

 

La gloire de mon père – Serge Scotto et Eric Stoffel (scénario); Morgann Tanco (dessin)

La gloire de mon pere
La Gloire de mon Père, premier tome de la quadrilogie autobiographique « Souvenirs d’Enfance » de Marcel Pagnol, est sans conteste un chef d’oeuvre de la Littérature du XXème siècle. L’Auteur y décrit les premières années innocentes d’une vie familiale heureuse de sa naissance en 1895 à ses inoubliables premières vacances l’été de ses 8 ans et demi dans une bastide provençale dans la garrigue de l’arrière-pays marseillais.

L’idée de s’attaquer à l’adaptation de cette sublime oeuvre en bande dessinée parait séduisante.

Le coup de crayon, les couleurs, la lumière… Tanco offre au lecteur des dessins superbes par lesquels il réalise une représentation fidèle et précise de la Provence du début de XXème siècle. Mais, c’est essentiellement la Nature, Personnage à part entière, qu’il réussit à magnifier. Le lecteur ne peut être que contemplatif.

Pourtant, au fil des pages, la sensation est étrange. J’ai plutôt l’impression bizarre de lire un roman-photos (certes, avec un tout autre niveau de littérature que dans Nous Deux) et je ne sais expliquer pourquoi… Petit à petit, je comprends. En fait, je ne suis pas en train de lire une BD, on me la lit ! Je revis l’excellente adaptation cinématographique par Yves Robert en 1990. J’entends la chaleureuse voix de Jean-Pierre Darras (le narrateur du film) raconter et décrire ; je réentends des scènes entières (pour ne pas dire toutes) plutôt que je ne me les imagine… et c’est assez perturbant.

Cela prouve (s’il en était besoin) que cette adaptation est fidèle et je ne saurai trop la conseiller… mais peut-être qu’aux « novices » pour qu’ils puissent laisser aller leur imagination, leur rêverie sans se laisser « parasiter » par les images du film ou par le jeu des acteurs.

(La Gloire de mon Père. Scénario Serge SCOTTO et Eric STOFFEL – Dessins Morgann TANCO – Editions GRAND ANGLE : 2015)

Ateliers d’écriture

La journée a été longue, la boîte oubliée –heureusement que Nolwenn avait son cahier secret !- et le manque d’inspiration était de la partie pour certains ; Martha a même déclaré forfait malgré une jolie première (et unique !) phrase : « J’en suis là. ». Mais son rôle était tout trouvé : Elle a joué le maître du temps pour nous. Atelier un peu frustrant le temps de l’écriture mais ces petits moments font du bien ; on se retrouve, on boit un coup, on discute, on rit et on a pu faire découvrir notre rendez-vous hebdomadaire à un nouveau participant : Chien-Fer. Le thème du jour est…

Pour le découvrir, cliquez ici ou sur « ateliers d’écriture » dans le menu.

Les grandes blondes – Jean Echenoz

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Un producteur d’émissions de télévision, Salvador, ayant pour projet de produire une série sur « les grandes blondes », se met en quête d’une actrice, Gloire, disparue du monde médiatique, et dont on est sans nouvelles depuis ses démêlés avec la justice. Différents enquêteurs vont être engagés pour se mettre à sa recherche et entreprendre une filature, parfois à leurs risques et périls, de la Bretagne jusqu’à l’Australie…

On pourrait un instant croire à un roman d’espionnage, à un roman policier. Cette œuvre n’est pourtant rien de tout cela. Dès les premières lignes, nous comprenons que rien n’est véritablement crédible, sérieux, ni à prendre comme tel. Cette enquête qui guide le récit des événements n’en est pas une. Très vite, l’initiateur de l’enquête lui-même se désintéresse de son issue, préférant se perdre dans des théorisations à n’en plus finir sur la définition du concept même de « grande blonde », concept où la blondeur ne devient finalement qu’un élément factuel et non nécessaire… Très vite, nous entrons dans un monde saugrenu où rien n’est grave, où les personnages semblent détachés de toutes les contingences du réel, un monde où l’on quitte sur un coup de tête St Brieuc pour Sydney, pour Bombay, où jeter un homme du haut d’une falaise n’est au pire qu’un épisode contrariant de la journée, un monde où l’on peut par mégarde se retrouver embringué dans une aventure de trafic mafieux… Cette surenchère hilarante, ce sentiment d’insignifiance de toute chose, cette négation délibérée de réalisme en somme, est rendue possible par la sobriété, la simplicité, parfois la familiarité d’une écriture qui donne un caractère ordinaire aux aventures narrées, pourtant extraordinaires.

Car le vrai, le seul personnage crédible du roman n’est ni plus ni moins que le lecteur, ce « vous » qui apparaît régulièrement dans le texte, ce « vous » qui en est d’ailleurs son premier mot : nous sommes pour ainsi dire happés, aspirés d’entrée de jeu dans ce récit, dont nous devenons, de fait, une pièce du puzzle. Et si cette enquête n’a pas de sens, c’est d’abord parce que, à l’opposé des intrigues policières, nous, lecteurs, connaissons tout des agissements et pérégrinations de cette « grande blonde », et ce bien avant les enquêteurs. Nous avons toujours un temps d’avance sur le récit. Il s’agirait en quelque sorte d’un polar qui ne laisserait aucune part au suspens, d’un polar d’un nouveau genre, faisant rire plus que frémir, puisqu’aucun dénouement n’en est à attendre. L’espace dans lequel nous nous situons est donc très particulier car nous le partageons avec le narrateur, d’où le surgissement à maintes reprises d’un « nous » dans le texte, signant notre complicité avec ce dernier. Et c’est bien en cela, à mon avis, que, comme la blonde traquée, ce roman est d’un genre insaisissable.

La présence d’un homoncule, être invisible accompagnant et conseillant la jeune actrice achève de dérouter le lecteur, au point que l’on ne peut que finir par renoncer à toute confrontation avec la logique du réel : on finit par s’abandonner sans scrupules à ce récit qui, par son aspect totalement déjanté, en est franchement drôle et vivifiant.

Cependant le tour de force du roman va bien au-delà de cette légèreté certes réjouissante : si farfelus et peu plausibles soient-ils, ces personnages parviennent paradoxalement à nous toucher. J’ai pensé pendant un bon moment ne pouvoir retirer de plaisir que de l’écriture savamment épurée, du ton insouciant, de cette conception de la vie résolument gaie car imprévisible. Or, peu à peu, je me suis véritablement attachée à ces personnages jusqu’à éprouver pour eux une profonde tendresse. Je me suis attachée au contenu dont tout est pourtant fait pour qu’il soit tenu à distance.

Rien n’est réaliste, rien n’est intimiste ni psychologisant : pourtant, et peut-être précisément à cause de cela- même, c’est à regret que nous abandonnons ces personnages, à regret que nous mettons un terme à ce bref moment où leurs vies se sont imbriquées dans les nôtres, sans doute à la fois aussi ordinaires et extraordinaires que les leurs, et que nous aimerions, en tout cas, tout aussi emplies d’insouciance.

(Les grandes blondes. Jean Echenoz. Les Editions de Minuit : 1995. 251 pp.)