Le cercle des initiés – T.C. Boyle

 

Je ne connaissais pas T.C. Boyle : C’est en regardant « La Grande Librairie » (une fois n’est pas coutume !) que j’en ai entendu parler pour la première fois et le hasard faisant bien les choses, j’ai trouvé ce roman, Le cercle des initiés, à la bibliothèque de mon village deux jours après : Il était là pour moi ! Je ne me souviens pas avoir lu la quatrième de couverture, ou en diagonale, et je dois bien reconnaître que je ne savais pas à quelle sauce j’allais être mangée en découvrant ce bien étrange cercle.

Essayons d’imaginer ce que pouvait être les années 40 aux Etats-Unis, société patriarcale et puritaine sur fond de seconde guerre mondiale et imaginons maintenant à quoi pouvait ressembler une espèce de fou dingue –Docteur Kinsey, professeur émérite de l’université de l’Indiana- qui se prend de passion « scientifique » pour la sexualité des américains de cette époque et qui décide de créer tout un système de données afin d’éditer deux ouvrages : Le rapport sur la sexualité des hommes puis Le comportement sexuel de la femelle humaine.

Et bien le voilà notre cercle des initiés. Ce roman est le défilé d’entrevues, de milliers d’entrevues : Des femmes, des hommes, des étudiants, des enfants, des riches, des pauvres, des blancs, des noirs (etc.) que l’on suit en parallèle de la vie du personnage principal, John Milk, jeune étudiant plutôt bon élève qui s’ennuie dans sa morne vie et de sa rencontre avec ce fameux Docteur Kinsey (Prok pour les intimes). Grâce à lui, Milk va donner un nouveau souffle à son existence en devenant un de ses disciples inconditionnels, jusqu’à en perdre son individualité (totalement ?).

La communauté scientifique avant l’individu.

Parce que là est tout l’intérêt du roman à mon sens : Prok, le « gourou », est une véritable métaphore; métaphore du pouvoir affectif et relationnel sur d’autres individus. Jamais rien de la personnalité du docteur Kinsey n’est vraiment dévoilé : Tout est sous-entendu, en filigrane… Homme autoritaire, voire despotique, à l’aura quasi mystique lui permettant de ramener à sa cause tous ceux qui croisent son chemin ; homme perfectionniste, maniaque, manipulateur, qui donne l’impression d’avoir cadenassé tout ce qui est de l’ordre du sentiment : Ne rien montrer, travailler, travailler avec acharnement, travailler sans relâche.

Et son disciple, John Milk, va en faire les frais : Tiraillé entre ce maître qu’il vénère et ce qu’il voudrait être vraiment, Milk va mettre à mal son libre-arbitre, son être même car, contrairement à Prok, il n’est fait que de sensations, d’instinct, de sentiments !

Autour de ces deux hommes gravite toute une palette de personnages, aussi truculents les uns que les autres, où toujours la question du faux-semblant est présente. Sauf… Lorsqu’il s’agit d’une femme –Iris-, la compagne de John Milk ; et c’est peut-être elle la véritable héroïne de cette histoire : Petit bout de femme déchirée entre son éducation catholique et sa soif d’indépendance et qui va se retrouver « malgré elle » dans le rôle traditionnel de la femme au foyer où tout n’est que solitude et lassitude, avec toujours dans un coin de sa tête ses rêves secrets. Mais c’est elle la plus tolérante, la plus juste, celle qui garde les pieds sur terre, celle qui ne sera pas dépossédée de ses sentiments ni de sa liberté de penser.

Une lecture prenante parce que ce John Milk s’adresse directement au lecteur, quelques années plus tard, sans cacher ses erreurs, ses doutes. Une lecture dérangeante : Mais jusqu’où Milk et Prok vont aller pour obtenir leurs données ? Cet étrange fil rouge entre la science et l’éthique… Une lecture qui questionne : Sommes-nous libres d’agir ? Ne sommes-nous pas tous conditionnés par notre éducation, par la société, par notre environnement ?

Merci La Grande Librairie pour m’avoir fait découvrir un auteur que je ne serais jamais allée chercher de moi-même : Trois semaines après cette lecture, je ne mesure que maintenant l’impact que ce roman a eu sur moi.

(Le cercle des initiés. T.C Boyle. Editions Grasset et Fasquelle : 2005)

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L’étourdissement – Joël Egloff

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Quel étrange univers que celui dans lequel nous plonge Joël Egloff dans son quatrième roman, L’étourdissement !

J’ai entamé cette lecture avec l’idée de me trouver face à un écrit léger, voire drôle, comme le laissait entendre la quatrième de couverture. Il est vrai que l’extrême oralité du récit, le franc-parler souvent familier du narrateur, et la langue très simple ouvrent facilement l’espace de lecture. Le personnage intrigue et fait sourire dans un premier temps, tant il est décalé dans la logique de sa vie, tant ses raisonnements sont absurdes.

Cependant, très vite se dessine un monde désenchanté dont le narrateur se fait le vecteur. La vie de ce personnage revêt alors un aspect cynique, acide, et si l’humour persiste, il ne m’a semblé dès lors que grinçant.

En effet, je pense que tout le récit peut être perçu comme une parabole de la misère de la condition humaine. C’est de fait la solitude qui caractérise le plus le protagoniste : n’ayant aucune relation sociale autre que l’amitié qui le lie à un collègue de travail, vivant chez sa grand-mère dépourvue de toute tendresse, de toute générosité, ce personnage voit sa vie s’écouler, dans une extrême monotonie, dans les trajets routiniers entre son lieu de travail (un abattoir, précisons…) et son domicile.

Cette vie qui, à l’image de son métier, s’apparente plus à une mort, se déroule dans le décor affligeant d’une banlieue industrielle des plus tristes où ne subsiste plus rien de naturel : « la rivière qui mousse » et la décharge publique y sont des lieux de vacances, la lumière du soleil ne parvient pas à percer les brumes de pollution, et les seuls événements sont les passages incessants et oppressants des avions dans un ciel à jamais gris. Ce contexte géographique est à mon sens d’autant plus allégorique qu’à aucun moment les lieux ne sont nommés ni situés précisément.

Par ailleurs, les personnages que nous croisons dans ce roman semblent enfermés dans une temporalité dénuée de sens, dans la circularité vaine et stérile de leurs journées, à l’instar de ceux de Beckett. Les tâches, les trajets, les mots mêmes se répètent sans autre échappatoire que le rêve formulé à plusieurs reprises par le narrateur de « s’en aller un jour ». Beaucoup des habitants de ce lieu nous apparaissent même comme ayant perdu toute notion du temps. Leurs répliques peuvent paraître légères, mais ce qui se joue à mon sens au fil de ces pages, c’est surtout le drame d’une humanité moderne sans guide ni croyance, sans finalité ni sens. Le récit lui-même renonce petit à petit à nous « raconter une histoire » : aucun début, aucune fin ne sauraient véritablement être perçus dans ce roman.

En un mot, contre toute attente, ce livre ne fait pas rire : il plonge dans le désarroi mais par là-même cerne nos existences. Cette absurdité viscérale dans laquelle se dépêtrent les personnages pour faire suivre à leur existence son cours ordinaire, nous l’avons tous imprimée dans notre chair. C’est pour cette problématique posée, pour la force de ce questionnement, que cela vaut réellement le coup d’ouvrir ce livre et de s’y plonger.

( L’étourdissement. Joël Egloff. Editions : Buchet/Chastel. 2005. 141 pp.)

Ateliers d’écriture

Les règles sont très simples : Une jolie petite boîte à idées, un bar, quelques copines. Une d’entre nous pioche un papier de la boîte, lit l’intitulé et nous avons 15mn (maximum) pour écrire. Dernière étape : Lectures à voix haute.

Après un premier atelier concluant le 19/04/16 (« Inventaire : Choses difficiles à dire »), nous avons décidé de renouveler l’expérience et de vous faire partager nos écrits. Si ça vous dit, vous pouvez bien sûr tenter l’expérience et nous faire part de vos trouvailles. Vous êtes prêts ?

Cliquez ici ou sur l’onglet « Ateliers d’écriture » du menu.

L’ombre des choses à venir – Kossi Efoui

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Je ne connais rien de l’histoire du Togo. Rien de ces guerres, de ces disparitions, de ces couvre-feux, de ces hommes-crocodiles, de cette Annexion, dont le récit est émaillé de part en part. Et pourtant…

Et pourtant j’ai pu entrer en totale connivence avec cette voix d’un tout jeune homme qui, le temps d’une nuit, préparant sa désertion, susurre son histoire, son enfance, sa jeunesse.

Car nous touchons là bien plus à l’intime qu’à l’historique. Sans nul besoin de références ou d’explications, au-delà de tout contexte, nous ne pouvons faire qu’un avec ce personnage dont la souffrance offre une dimension universelle.

Ce jeune homme retrace sa courte existence : orphelin à 5 ans suite à la « disparition » d’un père condamné au bagne et à l’internement d’une mère ayant sombré dans la folie, il est confié à une institution où il se liera d’amitié avec un certain Ikko. Son père, ayant perdu l’usage de la parole, revient, mais la guerre aussi, guerre à laquelle tente d’échapper notre narrateur en cette nuit-même où nous lisons le récit.

Mais cette guerre, transposée dans un univers littéraire, est complètement transfigurée, métamorphosée. Car c’est avant tout d’une guerre de mots dont il s’agit : les mots fallacieux du pouvoir officiel contre les vrais mots du narrateur dont nous ne connaissons pas le nom mais qui s’auto-désigne précisément par le terme « l’orateur ». Dans le langage officiel, les disparus sont « momentanément éloignés de leurs proches », le pétrole ne connait que l’appellation « matière première », la guerre n’existe pas donc ne se nomme pas.

Et dans cette guerre de mots, il y a des perdants : le père de « l’orateur », vaincu par le silence, en fait partie. Ikko également, ne parvenant plus qu’à s’exprimer par d’énigmatiques dessins au retour de cette guerre niée et renommée « épreuve de la frontière ». Mais il y a aussi des gagnants. Dans une guerre de langage, la riposte est nécessairement textuelle : et c’est ce récit lui-même, cette voix qui, tel un souffle, toute une nuit durant, relate sans relâche et de façon lancinante, dans une justesse et une beauté époustouflantes, les drames et le quotidien vécus sans jamais tomber dans le pathos, qui en constitue la victoire.

Happés par cette parole incantatoire, nous, lecteurs, devenons le support de cet espoir fou du narrateur, dont nous ne connaîtrons pas – et d’ailleurs peu importe – l’issue. Plus qu’un récit, je vois là un chant, un envoûtement langagier qui par lui-même fait que les maux deviennent des mots.

Je recommande sans réserve aucune cette lecture qui trouble et transporte à la fois, et dont la portée est tout autant intime que littéraire.

« (…) et les femmes qui s’étaient évanouies dans la nature revinrent dans le silence et l’indifférence qui devaient dorénavant entourer cette histoire sans mots, pour laquelle on n’était pas pressé d’inventer les mots convenables. Trop peu de mots – à part « fréquentations inappropriées », « débordements » et « jour de la Rectification », trop peu de mots à mettre là-dessus maintenant ou jamais. De sorte que pendant longtemps je n’ai pas pu parler de cette histoire avec quiconque (…) » (p.121)

(L’ombre des choses à venir. Kossi Efoui. Editions du Seuil : 2011. 157pp.)

Desde la sombra – Juan José Millás

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Après de longs mois sans le lire, me voilà de nouveau face à Juan José Millás, auteur espagnol que j’affectionne particulièrement pour son univers souvent surréaliste et en même temps si juste sur le sens de la vie mais peut-être aussi parce qu’il est un des rares romanciers que je peux lire en Version Originale presque comme je lis en français.

Ce nouveau roman, donc, Desde la sombra,  lu en quelques jours malgré des vacances familiales intenses à Bilbao et qui me laisse dans une sorte d’entre-deux insaisissable.

Voilà une histoire un peu invraisemblable, celle de ce Damián Lobo qui, après un vol à l’étalage de petite envergure, se retrouve coincé dans une vieille armoire en chêne pour échapper à la sécurité des lieux… Armoire vendue et qui déménage dans la chambre matrimoniale d’une maison « ordinaire », appartenant à une « famille » ordinaire à la vie « ordinaire »… Mais au lieu de s’échapper à la première occasion, il décide de rester dans cette étrange cachette. Pour quelle raison ? Lui-même ne le saisit sans doute pas très bien : Peut-être parce qu’il vient de perdre son travail, peut-être parce qu’il est seul, un peu perdu. Il faut dire aussi que ce personnage semble un peu borderline : Au fil des pages, on entre un peu plus profondément dans son esprit… Multiple et quelque peu étrange ! S’inventant de drôles de mondes, il choisit par exemple les moments où il est dans la vraie vie et ceux où il se retrouve sur un plateau-télé se faisant le témoin de sa triste vie, comme s’il avait besoin de s’imaginer un regard extérieur pour se sentir exister.

Nous sommes donc face à un va et vient incessant entre plusieurs sphères, va et vient qui se fait de plus en plus prenant, oppressant: Un vrai thriller finalement ! Et je me suis laissée prendre au jeu car le suspense n’en finit pas de nous tenir en haleine, le cœur palpitant un peu plus fort au fur et à mesure que la fin approche : Mais comment ce héros va-t-il sortir de cette spirale infernale ?

En plus de nous proposer ce jeu de miroir inquiétant, Juan José Millás donne à réfléchir sur les nouveaux outils de communication, sur le rôle que chacun d’entre nous peut avoir dans la société, sur ce que chacun de nous veut être et avoir dans la vie : Vastes questionnements.

Roman plutôt réussi, à mon avis. Mais…

Oui, il y a un « mais » car je parlais au début de cette chronique d’un entre-deux insaisissable ; Quelque chose m’a un peu gênée dans cette lecture, quelque chose que j’ai du mal à définir, que je n’arrive pas à expliquer mais peut-être est-ce aussi le but recherché de l’auteur puisqu’il parle lui-même du lecteur regardant par le trou de la serrure, comme un voyeur. Est-ce cela qui pourrait déranger ? A vous d’en juger !

 

(Desde la sombra. Juan José Millás. Editorial Seix Barral : 2016)