Pause estivale

Oui! Après un mois de juillet bien rempli -plusieurs chroniques et une semaine à lire- nous prenons nos quartiers d’été le temps de quelques semaines. Et quel été! Tout cela pour mieux vous préparer de beaux mots sur de belles lectures, nous l’espérons . Nous vous souhaitons un mois d’août rempli de surprises (littéraires ou non!) et de beaux moments partagés.

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Qui a tué mon père – Edouard Louis

 

J’aime Edouard Louis. J’aime les mots d’Edouard Louis. Et je crois que je les ai aimés dès la lecture de la première page de En finir avec Eddy Bellegueule. L’âpreté de ce qui est raconté, sans détours, sans fioriture. La violence intrinsèque à la condition sociale de ses « personnages ». Le regard dur mais tellement juste sur le monde qui nous entoure, notre société. J’y ai retrouvé exactement la même force avec Histoire de la violence.

C’est donc avec une certaine impatience que j’attendais son prochain livre…

Dans ce court récit, Edouard Louis nous donne l’impression de devoir s’affranchir -telle une nécessité- des « règles » classiques de l’écriture dans la construction de ses phrases en jouant surtout avec la ponctuation ; s’affranchir des règles de la Bourgeoisie pour pouvoir parler de la violence (en filigrane mais de manière constante) de cette dernière à l’encontre de la classe populaire. Dans ce cas précis, il s’agit de son père, l’homme qui n’aura pas été celui qu’il voulait être, celui qui aurait sans doute aimé être quelqu’un d’autre. Il démarre son texte comme une entrée en scène –sorte de didascalie théâtrale- et on devine presque d’emblée qu’il va s’agir là d’un soliloque, malgré l’utilisation de la deuxième personne. Edouard Louis est seul, face à lui-même et face à ses souvenirs. Mais si j’avais tant aimé l’utilisation de la deuxième personne du singulier dans Lambeaux de Charles Juliet, elle m’a moins marquée ici. L’effet y est moins fort à mon goût même si on peut imaginer assez vite la raison de son utilisation.

En réalité, ce père tant aimé et détesté à la fois n’est pas mort. Il est même relativement jeune, une cinquantaine d’années. Mais il est abimé, détruit physiquement, par le travail et par la violence permanente de ceux qui ont le pouvoir et qui continuent de penser que baisser de cinq euros par mois des APL n’est rien (pour ne donner qu’un exemple très récent). Il a subi toute sa vie, la pauvreté, les pouvoirs publics, l’injonction d’être un Homme fort et surtout pas une mauviette, comme s’il avait plutôt survécu que vécu.

Et Edouard Louis dénonce, entend rendre justice à son père, symbole des laissés-pour-compte.

Si j’aime tant les mots d’Edouard Louis (je vous assure que j’avais les poils qui se hérissaient en l’entendant parler à la radio juste avant la lecture de ce récit : c’était en mai et je m’en souviens encore), je me dois d’être honnête. Je n’ai pas été transportée par cet opus. Peut-être trop court ou un peu trop « manichéen », sans doute un peu des deux… Mais je ne regrette pas sa lecture car il me semble tout de même qu’Edouard Louis est en train de devenir un auteur nécessaire dans le paysage littéraire de ce vingt-et-unième siècle. Et finalement, je m’aperçois qu’il m’a laissé plus d’empreintes que ce que j’aurais pu imaginer il y a quelques mois.

« Le plus incompréhensible, c’est que même ceux qui ne parviennent pas toujours à respecter les normes et les règles imposées par le monde s’acharnent à les faire respecter, comme toi quand tu disais qu’un homme ne devait jamais pleurer.

Est-ce que tu souffrais de cette chose, de ce paradoxe ? Est-ce que tu avais honte de pleurer, toi qui répétais qu’un homme ne devait pas pleurer ?

Je voudrais te dire : je pleure aussi. Beaucoup, souvent. » (p.19)

 

(Qui a tué mon père. Edouard Louis. Editions du Seuil : 2018)

Un léger déplacement – Marie Sizun

 

Hélène a quitté son Paris natal depuis de nombreuses années et vit désormais à Chelsea aux côtés de son époux avec lequel elle a monté une librairie francophone. Elle a quitté la France, l’oppressant appartement parisien alors qu’elle n’était qu’une toute fille. Elle a maintenant la soixantaine et n’y est revenue que brièvement à la mort de son père. Elle a même cessé d’y penser, à cette enfance où une femme bruyante et peu aimante avait remplacé sa mère, morte alors qu’elle n’avait que huit ans, à cette jeunesse traversée par l’unique et fugace éclat de son premier amour dont elle fut brutalement délaissée, à ces études à la Sorbonne menées sous le joug d’une vie monacale. Mais la vie se charge soudainement de la ramener à ces racines qu’elle n’a cessé de fuir lorsque sa belle-mère, dernière occupante de l’appartement de son père, décède, la contraignant à revenir pour en gérer la vente. C’est ce séjour de quelques jours que nous relate ce roman, cette brève escapade qu’Hélène effectuera seule et sans idée bien précise de ce qu’elle devra concrètement décider. Mais l’auteur ne se bornera pas au récit des démarches, l’intrigue ne sera pas celle d’une affaire d’héritage, loin s’en faut…  Car loin du terrain des faits, c’est avant tout une atmosphère que Marie Sizun parvient à faire naître sous nos yeux, une atmosphère baignée d’un étrange halo, semblable à une peinture qui prendrait vie touche après touche et qui parvient à restituer de façon troublante ce moment isolé, presque flottant et pourtant essentiel de la vie de cette femme qui, sans l’avoir anticipé, par le biais de la multitude de souvenirs que cette immersion dans le monde de son enfance et de sa jeunesse va faire ressurgir, réalise ici la délicate jonction entre ce qu’elle fut et ce qu’elle est devenue jusqu’à réconcilier, par ce voyage qui est avant tout mémoriel, son passé et son présent. C’est définitivement de cela, et de rien d’autre, dont il est question au fil de ces lignes qui semblent se succéder, naturellement et sans effort, dans un mouvement à la fois suave et fluide. C’est cette étrange atmosphère qui s’impose sur le devant de la scène, cette teinte à la fois doucereuse et mélancolique dont se colore le paysage familier et pourtant boudé, qu’Hélène retrouve et reconnaît petit à petit à  travers l’espace désormais vide mais bruissant de souvenirs qu’est celui de l’appartement familial tout autant qu’au long des avenues et ruelles environnantes dans lesquelles elle va prendre le temps de déambuler.

Dans ce récit tout en délicatesse, dont la pudeur fera refuser toute intrusion du « je », nous ne trouverons nulle fioriture, nul artifice, mais une écriture simple et juste dont la magie opère en permanence, une écriture éthérée et comme vaporeuse, embrumée, à l’image de la bulle dans laquelle cette femme, née Hélène mais désormais dénommée Ellen, évolue et reconstitue le puzzle de son existence passée que son changement de pays et de vie avait totalement éclipsé à sa conscience. S’établit alors une curieuse mise en abyme : nous lisons l’enfance et la jeunesse de cette Hélène/ Ellen au moment même où cette dernière entreprend, de la même façon, la lecture de sa propre histoire, retrouvant chaque parcelle de ses expériences et sentiments passés dans les odeurs et les objets de l’appartement familial, se remémorant sa belle et pourtant cruelle première aventure amoureuse à la vue des commerces et édifices de son quartier de jadis. Mais cette lecture, suscitée par des souvenirs miniatures, qu’effectue la protagoniste est loin d’être statique : il ne s’agit nullement d’un simple constat, immobile et nostalgique, des sursauts de la vie passée. Non, refusant ce statut d’observation, ce roman tire sa force de sa résolution à énoncer sans relâche le pouvoir inhérent à cette mémoire intime, cette mémoire de soi. Avec un talent incontestable, ce qu’il nomme, c’est bien la capacité qu’ont les souvenirs, lorsque l’on s’en empare, de transformer et transmuer la conception que l’on a de son présent immédiat. Ainsi, cette Ellen qui n’a jamais au fond cessé d’être Hélène, effectuant ce « léger déplacement » mental que la mémoire lui intime, va t-elle parvenir à comprendre ce père qu’elle a, adolescente, jugé froid et distant, à éprouver une forme de tendresse pour sa belle-mère qu’elle a pourtant maintes fois honnie, à ressentir le besoin viscéral de renouer avec son demi-frère, autrefois détesté tout autant que jalousé. C’est, de même, grâce à cette fabuleuse dynamique de la mémoire, encouragée par les confidences de l’ancienne voisine retrouvée, qu’elle va enfin accéder à certains secrets de famille qui lui avaient toujours jusqu’alors été tus.

J’ai aimé, sans doute parce qu’ils renvoient à un processus interne dont, comme chacun, j’ai pu faire la troublante l’expérience, ce flottement si singulier de la conscience, cet état hypnotique et comme décroché du réel où la lumière du passé éclaire d’un jour nouveau l’instantanéité qui nous traverse J’ai aimé, follement aimé, cette histoire où les personnages, d’abord étrangers, se rapprochent imperceptiblement de nous, et révèlent, pas à pas, leur humanité, leur sincérité et leur intégrité. J’ai aimé, surtout, cette douceur avec laquelle la protagoniste, au fil de ses souvenirs effleurés, dans l’analyse purement sensorielle de son vécu, relie peu à peu les différents lambeaux de sa vie amoureuse et de sa vie familiale. J’ai savouré comme jamais le dévoilement pudique et ambigu de cette vérité de soi, dans le contexte si particulier de ce hors-champ, de cet espace en-dehors des contingences, comme en-dehors du temps et de l’espace, si propice à faire des souvenirs, même miniatures, de véritables emblèmes.

C’est qu’indéniablement, cette lecture a presque des vertus thérapeutiques, de par l’apaisement qu’elle ne peut que procurer. Cette écriture qui veille à ne jamais nous bousculer nous loge  dans une sorte de cocon ouateux où le temps se déploie et se revisite à loisir et au ralenti. Douillettement enfouis dans cet univers narratif qui tourne délibérément le dos aux hurlements des sirènes du présent, nous sommes, finalement, à la fois Hélène et Ellen, et comme cette protagoniste réconciliée avec elle-même, nous parvenons à venir à bout d’un monde où les choses effraient, pour lui substituer cet autre, rassurant, où nous pouvons, sereinement et dans une paix retrouvée, relier d’un trait ferme ce que nous fûmes et ce que nous sommes.

«  Aujourd’hui, étrangement, ce manque est devenu plénitude, par magie on dirait, comme si un très léger déplacement de la mémoire changeait tout. Il n’y a pas de chagrin, mais une histoire. Serait-ce cela, le secret de la vie ? » (p. 203)

(Un léger déplacement.Marie Sizun. Editions Arléa : 2012. 281 pp.)

Les madones d’Echo Park – Brando Skyhorse

 

Il n’est pas facile à suivre, ce premier roman de Brando Skyhorse, il me semble même sacrément complexe maintenant que j’y repense au calme, l’esprit un peu éloigné du bruissement de ces mille tronçons de vie mis en paroles dont la lecture m’a bercée voire imprégnée sans discontinuer. Et pourtant, même perdue parfois dans le dédale de ces croisement de vie, de générations et de voix, il n’y a pas à tortiller, j’ai pris un plaisir fou à lire ces pages de cet auteur dont je ne savais rien. Il faut bien le reconnaître : ce livre est de ceux qui d’emblée s’accrochent à vos basques, de ceux qui vous dévorent plus que vous ne sauriez les dévorer. Car ce n’est pas une lecture, mais plus justement un plongeon fulgurant que nous fait vivre Brando Skyhorse, un plongeon qui nous mène au cœur d’un quartier périphérique de Los Angeles et nous y maintient, la tête sous l’eau, dans une totale immersion dont nous ne sortirons, comblés, qu’une fois la dernière page tournée.

Ce ne sera certes pas le Hollywood pailleté, ce ne sera pas un énième conte du succès et de la vie facile que nous trouverons dans les eaux troubles de ce récit. Non, ce que l’auteur a choisi là de dévoiler sans pudeur, c’est en quelque sorte l’envers oublié du décor, cette parcelle de terre éloignée des regards et des projecteurs qu’occupe la communauté mexicaine, ou plutôt d’origine mexicaine, puisque l’écriture glisse et se fond, d’un bout à l’autre de la narration, dans les interstices des voix de personnages qui, tous, appartiennent à cette seconde génération déboussolée qui a vu le jour sur le sol américain et qui, ne se sentant ni totalement mexicaine ni totalement américaine, aura les plus grandes peines du monde à concevoir son identité autrement que comme un mélange hybride de frustrations et d’espoirs. C’est d’ailleurs, par l’entremise de différents membres de celle-ci, de la famille Esperanza dont il est majoritairement question dans cette œuvre qui démissionne de toute fonction omnisciente pour donner, comme une offrande, la parole à ces êtres qui ne cessent de se débattre dans une société où le communautarisme et la fragmentation sociale, s’ils règnent en maître, ne sont pour autant à nul moment synonyme de lien ni de solidarité.

C’est un monde impitoyable qui se dessine à travers les mots des différents narrateurs qui, comme sur une scène de théâtre, tour à tour prennent en charge le récit et le font évoluer. Dans ce quartier d’Echo Park petit à petit envahi par les codes et les coutumes de la classe américaine supérieure, ces mexicaines et ces mexicains de sang – mais pas toujours de cœur – seront tous inéluctablement déchirés entre l’envie d’appartenir et celle de se démarquer. Evoluant dans des strates sociales défavorisées, cernés d’un côté comme de l’autre par la violence, l’ennui, la cruauté, la peur ou l’abandon, ils souffrent tous d’une étrange blessure, celle de l’absence qui dépèce : absence symbolique de racines comme de sol, absence d’amour, de tendresse, d’avenir. Le seul élément tangible et bien présent qui met en branle leurs vacillantes existences et fait se déployer la force percutante de leur parole, c’est précisément l’espoir, cette énergie viscérale qui les pousse à , malgré tout, continuer de chercher à « être », à se frayer un chemin, même étroit, vers une identité qui leur serait propre, dans une société quadrillée qui jamais ne leur a ouvert les bras.

Mais la beauté de cette œuvre ne repose pas sur ce seul pilier thématique : c’est avant tout la grande maturité de son écriture qui confère au roman sa capacité à vibrer, et lui donne cette pulsation quasi-électrique qui captive et nous propulse vers un final en forme d’apothéose. Car ici les mots font sens et font même monde, puisque le récit se borne à recueillir la parole déposée des personnages qui alternent sous nos yeux qui ne cessent de cligner, cette parole qui de son terreau fait germer l’authenticité et même l’humilité de ces univers mis à nu, de ces visions du monde discordantes qui, toutes, jusque dans leurs contradictions, disent le combat quotidien dans cet environnement en mutation et insaisissable.

On observe une remarquable et continuelle symbiose entre le fond et la forme dans ce roman qui déroute et enchante à la fois par ses mille digressions, par ses retours en arrière tout comme par ses accélérations temporelles. On a là affaire à une écriture insolente, une écriture qui se disperse, qui se joue de nous, qui se perd et nous perd à dessein dans les méandres de cette flopée d’histoires biscornues qu’elle trimballe avec elle. Si le monde perçu est âpre, les mots seront revêches et rugueux, si les rêves sont adolescents et frivoles, ils sauront s’adoucir. Si les personnages se dérobent à une compréhension monolithique et linéaire, s’ils ne nous sont livrés que par bribes ne prenant forme et consistance qu’au fil des différents points de vue croisés, c’est aussi sans doute parce qu’au fond, leurs existences doivent être comprises bien moins comme celles d’individus délimités que comme celles de filaments accrochés à une matière unique quoique kaléidoscopique, celle dont sont pétris, à des niveaux et à des dosages variés, chacun de ces enfants d’immigrés par la bouche desquels sont issues toutes ces voix entrelacées au gré des chapitres et qui, tels des pétales jetés à la volée, finissent par composer cette drôle de fleur que constitue ce récit aux allures de puzzle.

Véritable microcosme de l’enracinement des déracinés, vaste étendue où surnagent la difficulté d’être soi et celle de vivre avec l’autre, ce petit monde d’Echo Park sait à merveille rendre compte de ses peines, de ses rouages et de sa force, en laissant tout simplement parler les mots, en déroulant ce long fil de paroles emmêlées qui, naturellement et dans un élan de profonde humanité, finit par nous atteindre et se faire nôtre.

(Les madones d’Echo Park. Brando Skyhorse. Editions de l’Olivier : 2010. 297 pp.)

Semaine à lire – objectif, 1136 pages. C’est fini!

Voilà donc ma première « Semaine à lire » qui s’achève avec Article 353 du code pénal de Tanguy Viel. Ce dernier roman ne m’a malheureusement pas vraiment accrochée, sans doute de par la structure même du récit, un monologue un peu sans fin que j’ai trouvé oppressant et qui a fini par presque m’ennuyer alors que j’aurais dû être happée par cette injustice insupportable.

Je dois reconnaître que le moment était mal « choisi » pour le lire… Il a eu la malchance de passer juste après My absolute darling et cela ne l’a pas aidé! Comme quoi, mon acolyte Cécile et moi-même n’avons pas toujours les mêmes goûts littéraires, puisque sa chronique sur le roman de Tanguy Viel était dithyrambique (pour la lire, c’est par là).

Un peu déçue par cette fin de défi; d’autant plus qu’il manque un livre entier au compteur pour atteindre mon objectif personnel qui était de 1136 pages. Bon, allez, 915 pages et trois romans en une semaine, ce n’est pas si mal!

Il me reste une question sans réponse: je ne sais pas encore si je préfère la « semaine à lire » ou le « week-end à 1000 ». Réponse au prochain épisode, peut-être…