Ateliers d’écriture

Le rendez-vous à Rennes est donné… Quelques désistements de dernière minute pour cause de chutes et autres bosses (mais rien de grave!)… Quelques verres de vin et nous voilà à l’instant de l’écriture, sans doute moins motivés que pour le premier atelier mais bien présents, avec l’envie de laisser une trace, malgré tout. Merci à MAU qui a choisi pour nous le thème de ce deuxième atelier, ne pouvant être présent. Pour le découvrir, cliquez ici ou sur « ateliers d’écriture » dans le menu.

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Swing time – Zadie Smith

 

Drôle de chorégraphie que la structure aux contours tantôt vacillants tantôt aiguisés de ce nouveau roman de Zadie Smith. Difficile de ne pas se perdre dans cette construction mouvante et labyrinthique qui se plaît à nous faire inlassablement et presque rythmiquement valdinguer à travers deux temporalités de la vie de l’héroïne dont le nom ne nous sera jamais révélé et dont pourtant nous connaîtrons moult détails à la fois de l’enfance, de l’adolescence, et de l’âge adulte où la narration se fixe.

Comme souvent chez Zadie Smith, plus que de personnages, il s’agit surtout de croisement d’êtres, de deux filles métisses ici, de deux gamines ayant grandi dans le même quartier londonien, ayant nourri les mêmes rêves, tous captés par la danse et patiemment couvés, d’une amitié forte que seuls les enfants savent initier, amitié cruelle dont la rupture est écrite à peine celle-ci s’est-elle ébauchée, promise au désenchantement dès les premières minutes de ce premier cours de danse qui scellera leur rencontre et à partir duquel, se reconnaissant dans l’instant l’une dans l’autre, l’une à travers l’autre, elles ne devront plus séparer mentalement, quand bien même leurs entrevues finissent par s’espacer et même tenir du hasard. C’est que, dans leur ressemblance, résonne d’emblée une incontournable dissemblance : Tracey est dotée d’une agilité et d’un talent artistique dont l’héroïne sera à jamais dépourvue, Tracey est entourée d’une mère blanche croulant sous les tracas sociaux et familiaux,qui place en sa fille tous ses rêves de revanche, et d’un père noir constamment absent et le plus souvent en prison, quand la protagoniste est élevée par un père blanc dont le manque d’audace et d’ambition fera fuir la mère, cette femme jamaïcaine, marxiste et féministe, aspirant à une émancipation personnelle et intellectuelle, qui gravira les échelons de la société pour se faire la porte -parole des démunis et lutter sans relâche contre les mille visages de la discrimination.Tracey n’ira jamais au bout de la gloire convoitée qui semblait pourtant s’offrir à elle, et restera tristement cantonnée à son quartier d’origine, dans son appartement étriqué où, mère célibataire comme le fut la sienne, elle élèvera seule et pleine d’amertume ses trois enfants. La protagoniste, à l’extrême opposé, côtoiera une star internationale de la chanson dont elle deviendra l’assistante personnelle, voyagera de par le monde, mais ne fondera nulle famille.

De page en page, implacablement, la machine se met en marche, et  c’est donc à l’avènement de deux destins qui, pourtant nés du même terreau, se croisent et, se nourrissant l’un de l’autre, finissent par radicalement s’opposer, auquel nous nous assistons, entraînés par l’écriture électrisée qui fait la force de cet auteur, sans trop savoir où cherchent à nous mener ces pas de danse qui ne cessent de virevolter sous nos yeux sans projet apparent d’aboutir véritablement. Car dans ce flot bouillonnant de vie que nous livre Zadie Smith comme à l’état brut, règnent à la fois une grande confusion et une ambition certaine. De sa plume acérée, c’est le monde entier, si chaotique,décousu et parfois incompréhensible soit-il, que semble vouloir embrasser la romancière. Nous lirons entre ces lignes à la fois un portrait sans complaisance de la société londonienne striée de ses mille barrages ethniques et sociaux et une peinture acerbe, aux allures pamphlétaires, de la mondanité vaine et malsaine de ceux qui incarnent la célébrité pailletée du show business ; nous  y décèlerons également une histoire de la misère de l’Afrique, rongée par le fléau de l’intégrisme comme par celui des traditions aliénantes, et des fausses bonnes idées humanitaires ; nous pourrons de même voir en ce récit une immense allégorie du succès en tant que réalisation de soi, et surtout de l’échec de cette réalisation ; nous pourrons tout autant désigner ce livre comme étant celui de l’amitié et de l’irrémédiable douleur de la désillusion qu’elle suscite fatalement lorsqu’elle se fracasse, ou plutôt choisir de l’envisager comme une grande fresque sur la maternité et sur les monstruosités qu’elle engendre à son insu.

Et sans doute, même si elle n’est pas la plus immédiate, même si elle semble tapie derrière le rideau des nombreux autres faisceaux thématiques qui éclairent la scène de la narration, sans doute est-ce cette dernière lecture qui m’a le plus conquise et convaincue, celle qui, à mon sens fait le plus sauvagement vibrer l’épine dorsale du roman. Peut-être est-ce pour cette raison que j’ai ressenti un tel engouement pour la scène initiale de la rencontre, entre Tracey et la protagoniste, alors encore de simples petites filles, de cette rencontre aux allures anodines et pourtant fatidique où tout semble d’emblée se jouer sans que nul n’en ait conscience. C’est là, à l’abri au cœur d’un moment faussement insignifiant, que, comme une ombre imperceptible, se trame déjà le verdict des destins à venir, c’est là, dans la valse balbutiante de cette attraction mutuelle, irrépressible et pourtant irréconciliable, que s’annoncent en creux les premiers pas d’une adoration qui se vouera en haine, d’une admiration naïve qui se muera en amère jalousie. Le regard porté par les deux mères sur leurs filles qui dansent est sans équivoque : le sens donné au mouvement des corps ne sera jamais le même d’un côté et de l’autre des deux familles et, la barrière tracée, les rêves de grandeur, s’ils finiront, pour l’une comme pour l’autre, par se transformer en poussière, n’auront jamais la même saveur. Séparées d’emblée et à tout jamais par d’invisibles murailles sociales, marionnettes de leurs génitrices, ces deux femmes, même à des milliers de kilomètres de distance, continueront à évoluer chacune sous le regard imaginaire, mais pas moins sévère, de l’autre, et ne concevront leur existence que comme une revanche, une matière à façonner et à exhiber en trophée à l’autre.

C’est cette scène, cruelle avec le recul, qui se déploie dans un bruissement tout au long de ces presque cinq cents pages, c’est cette scène qui donne sens et cristallise toutes les autres et c’est à elle que j’ai repensé à chaque instant de ma lecture des suivantes, même quand elles semblaient le plus s’en écarter. C’est ce moment fondateur à mon sens qui fait que, miraculeusement, la chorégraphie orchestrée par Zadie Smith tient la route d’un bout à l’autre, malgré ses divagations, malgré son absence d’intimisme, malgré son économie de dialogues. Et c’est ainsi, grâce à cette impulsion première, que l’on s’attache éperdument à cette protagoniste sans nom, à cette ombre qui, quoi qu’elle fasse, sera toujours l’ombre, l’envers et le jouet de l’autre. Moins blanche que Tracey, moins intelligente et moins exaltée que sa mère, moins simple que son père, moins noire que ses amants africains, moins puissante que son employeur, la star Aimee. Son mal est sans remède : elle sera toujours « à côté », toujours « en-dessous ». De ses drôles de pas de danse esquissés dans l’enfance, elle gardera pour toujours les pas de côté, qu’elle reproduira jusqu’à la nausées dans toutes les circonstances de son existence, ayant toutefois le mérite d’éviter les faux-pas. C’est en ceci qu’elle ravit, cette femme sur laquelle le sort jeté par la rencontre avec Tracey aura fonctionné à merveille : bien que n’étant qu’éternellement « l’autre », sous la plume de Zadie Smith qui emplit de tant de choses le creux laissé par une destinée qui ne se conçoit qu’en miroir, elle devient véritablement quelqu’un et c’est à elle qu’incombe cette marque indélébile que laisse en nous le roman tout entier.

Quelque chose incontestablement de Chimamanda Ngozi Adichie, quelque chose qui vous laisse songeur mais jamais perplexe, une histoire qui danse sous vos yeux et fébrilement telle la flamme d’une bougie, voici simplement les quelques mots que l’envie me vient d’égrener  au sortir de cette lecture que je ne peux que, sans réserve, conseiller.

(Swing Time. Zadie Smith. Editions Gallimard : 2018. 469 pp.)

Le défi du dixième trimestre OU Le défi de l’été

Un peu de tristesse pour moi ce trimestre car je suis obligée de déclarer forfait (avec deux autres amies)… J’étais pourtant particulièrement fière du thème que j’avais concocté pour mes camarades de mots et moi-même. Mais je me suis peut-être fait trop ambitieuse cette fois-ci. Ce qui est sûr, c’est que je suis vraiment admirative des deux acolytes qui ont relevé le défi haut la main, avec un en VO, une nouvelle fois. Bravo à eux! Pour le découvrir, cliquez ici ou sur « le défi du trimestre » dans le menu.

Ateliers d’écriture

Les affaires reprennent! Après plus d’un an de silence-radio, nous voilà à nouveau dans les starting-blocks. Ne soyons pas trop présomptueux, tout de même. Le rendez-vous fixé devient mensuel. Et sans doute jamais exactement au même endroit. Une chose est sûre, le plaisir s’est fait grand de nous retrouver autour des mots et de faire découvrir ce court instant de plaisir à de nouveaux compères. Premier thème de ce tout nouvel atelier choisi par une des filles de Piedra Pequeña, pour laisser le mystère entier à chaque participant.

Pour le découvrir, cliquez ici ou sur « ateliers d’écriture » dans le menu.

Revenir – Raharimanana

 

Commençons par un constat bien paradoxal : c’est avec une lenteur extrême que j’ai parcouru ce roman qui m’a pourtant d’un bout à l’autre réjouie. C’est en laissant ses mots s’imbriquer à leur rythme, les uns après les autres, en les laissant cheminer et prendre leur temps pour tisser patiemment les fils de cette histoire imprégnée d’autobiographie, c’est en me contentant de quelques pages de-ci de-là, en laissant ma lecture tranquillement s’effeuiller et s’allonger sur plusieurs semaines, et en m’installant confortablement dans ce récit aux multiples visages, que j’ai réellement pris goût à la fréquentation de ce texte dont j’ai fait un fidèle compagnon de passage.

Porté par un « il » qui cache mal son « je », camouflé derrière le personnage central qu’est dans ce récit Hira, Raharimanana nous conte dans une langue pleine de vie et hautement maîtrisée un fantastique tourbillon d’histoires : celle de son île tout d’abord, de ce pays malgache dont on parle si peu, qui a connu les tourments de la colonisation comme ceux de la décolonisation et qui semble aujourd’hui encore saigner de la blessure de l’autoritarisme et de l’arbitraire. Celle de Hira bien sûr, personnage que nous voyons grandir sous nos yeux, figure à la fois emblématique et autobiographique qui, de l’instant de sa naissance un jour de Fête de l’Indépendance, a irrémédiablement lié son destin personnel à celui de son pays, au point que l’on ne sache plus bien lequel est véritablement l’émanation de l’autre. Celle de son grand-père paternel français, conquis par une indigène lors d’une mission de colonisation et de l’amour desquels naîtra la lignée d’Hira, marquée à tout jamais par le sceau d’un métissage qui en sera pour toujours la force et le moteur. Celle de son père, cruelle et lente à advenir dans le récit, ce récit qu’Hira connaît depuis l’enfance mais qui tarde à lui être transmis, tout comme lui-même tarde à nous en délivrer à nous, lecteurs, les tenants et aboutissants. Celle aussi, plus floue et presque onirique de celle qui ne sera constamment désignée que par un vague et énigmatique « Elle », au point d’être potentiellement confondue un temps avec une grande métaphore de l’Ecriture avant d’être définitivement démasquée comme étant l’épouse d’Hira, cette femme souffrant de l’absence de son mari, cette femme ayant signé à la fois le début de la vie d’adulte du protagoniste et l’arrêt de mort de son enfance, sinueuse femme-frontière qui ne sera au final que peu dévoilée dans ce récit qui entend bien la couvrir d’un voile pudique en l’écartant de l’immédiateté de la diégèse. Et puis, comme fond de trame qui coule inlassablement dans les veines de l’ensemble de la narration, l’histoire bien entendu de l’écriture elle-même, depuis les premiers contacts enfiévrés d’Hira enfant avec les livres et les histoires, en passant par  ses premiers balbutiements d’écrivain novice, jusqu’à l’éclosion d’une littérature qui se fait, dans toute sa subversivité, carrière chez ce Hira qui ne distingue plus dès lors de Raharimanana lui-même.

Mais au beau milieu de ce tourbillon de thématiques qui affole dans les premières pages quelque peu nos sens, se dessine rapidement une véritable convergence, et ces histoires qui s’égrènent, celle du pays, celle de l’enfance, celle de la filiation, tout comme celle de l’amour et celle de l’écriture, finissent par n’en faire qu’une seule, qui,majestueuse, enfle au fil des pages.

 Car il y a un vrai cheminement dans le tracé narratif de l’auteur qui, de par le titre de son œuvre, évoque comme un programme son projet tout entier. « Revenir » prend en effet dans ce texte magistral tout son sens et révèle toute sa densité sémantique : si ce qui nous est conté est tout d’abord un retour géographique sur les terres malgaches dont l’auteur-personnage s’était éloigné, il s’agit tout autant d’un complexe retour sur soi, sur le terrain sablonneux de la mémoire de l’enfance comme de celle des ancêtres et tout particulièrement de celle, temporellement plus proche mais ravivant davantage la douleur, de son père, qui aura payé si cher son engagement politique.

Ce chemin en arrière est celui qui, inéluctablement, mène à la souffrance, le récit évoquant sans relâche ce qui n’est désespérément plus : l’insouciance, les jeux et le parfum d’aventure de l’enfance se sont vus définitivement enterrés par la folie sanguinaire des hommes, adultes démystifiés qui ont trop vite appris à l’enfant qu’était Hira l’implacable existence de la violence et de l’injustice. Au long de son parcours textuel tout initiatique, de cette quête effrénée au beau milieu des décombres que forment ses souvenirs, jamais notre personnage ne se verra restituer le paradis définitivement perdu du bonheur innocent, et ce magnifique récit du passé conservera à tout jamais l’âpre goût du gâchis et du saccage. Et pourtant, c’est en « revenant », en « revenant » malgré tout sur le terreau bouillonnant de la mémoire, qu’Hira parviendra à trouver, dans une forme d’apaisement et de réconciliation intime, la source de son identité. Les fragments disparates de ce récit qui, de prime abord, peut paraître disloqué, se recollent patiemment au fil de la lecture, et finissent par recomposer un bloc solide, définissant à la fois l’individualité du personnage et le destin collectif de son peuple.

L’écriture ne fait pas défaut à l’ambition de ce vaste projet. Il s’agit là d’un roman superbement écrit, où se côtoient des passages proprement poétiques, envoûtants et déroutants, qui nous touchent d’autant plus qu’ils brouillent la limpidité de la lecture, et d’autres, plus proches des récits conventionnels d’enfance, qui délivrent d’une même voix les joies minuscules et les grands traumatismes.

Je n’en dirai pas plus, et pourtant il y aurait tant à dire, sur ce roman aux allures de recueillement qui m’a à la fois étonnée et comblée, et pour lequel je me bornerai à inviter le plus grand nombre à me suivre sur la voie de cette belle découverte et à prendre, comme je l’ai pris et sans regret aucun, tout le temps nécessaire pour  le parcourir afin de  laisser ce petit miracle de lecture opérer lentement, mais tout en splendeur et dans une joie à chaque instant renouvelée.

« (…) Revenir. Longtemps, il a cru que c’était vers l’enfance de son père. Non. Revenir. C’est vers sa propre vie. Vers sa propre famille. Solder cette enfance du père, bien sûr. Mais revenir à lui. Revenir à Elle. Être l’adulte heureux qu’il doit être puisqu’il a eu une enfance heureuse ! Malgré la dictature. Malgré les aléas politiques de son père ! Malgré les polémiques de ses livres. Revenir. »(p. 346)

 (Revenir. Raharimanana. Editions Payot & Rivages : 2018. 375 pp.)